‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 68 sur 87 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Avant d'exposer en détail les propriétés essentielles de l'esprit philosophique, qu'il me soit permis de le définir en deux mots, le talent de penser. Cette notion me paraît juste et naturelle : ouvrons cette idée et développons ce qu'elle renferme.

Le premier trait que j'en vois sortir, c'est l'esprit de réflexion , le génie d'observation : caractère plus grand et plus singulier qu'il ne semble d'abord, et qu'on doit regarder comme la racine même du talent de penser, comme le germe unique de la vraie philosophie.

Assemblez autour de vous les maîtres et les docteurs; dévorez tous ces volumes qui promettent la science de penser; appelez au secours de votre intelligence toutes ces règles si vantées dans les écoles , qui séparent, dit-on, les ténèbres de la lumière : votre mémoire est enflée de ces richesses, et vous voyez sans doute le peuple ignorant sous vos pieds. Cependant si vous n'avez cette activité , cette force de raison qui fait réfléchir profondément, et qui, d'une seule idée , sait tirer, en la creusant, mille autres idées cachées dans la première; si vous êtes dépourvus de ce génie d'observation dont le caractère est d'examiner sans cesse, d'étudier tous les objets qui passent devant lui, comparant tout ce qu'il voit , remontant d'une chose à l'autre par un raisonnement vif et naturel, saisissant rapidement ces rapports intimes et cachés qui enchaînent les dilTérenles parties du monde physique ou moral ; si la nature vous a refusé celte grande qualité, ne vous flattez point d'être véritablement philosophes, et d'en avoir l'esprit : non , vous serez toujours peuple ; vous ne penserez jamais , malgré tous les secours de l'art, que d'une manière faible et commune. En vain posséderez-vous le pénible secret de captiver vos pensées dans une forme plus régulière ; en vain serez-vous remplis de cette philosophie morte, pour ainsi dire, qui n'est

SIR L ESPRIT PHILOSOPHIOIE. 4'23

point née de voire raison , mais qui vient d'un livre et d'un maître : tout cela vous laisse encore dans Tordre du vulgaire.

Par quel endroit l'esprit philosophique s'élève-t-il donc audessus de la foule, au-dessus même de tous les philosophes ordinaires? C'est par le coup d'oeil observateur, qui découvre à tout moment dans les objets des propriétés , des analogies, des différences , un nouvel ordre de choses, un monde nouveau que l'œil du vulgaire n'aperçoit jamais; c'est par le talent singulier, non de raisonner avec plus de méthode, mais de trouver les principes mêmes sur lesquels on raisonne ; non de com passer ses idées, mais d'en faire de nouvelles et de les multiplier sans cesse par une réflexion féconde : talent unique et sublime , don précieux de la nature, que l'art peut aider quelquefois, mais qu'il ne saurait ni donner, ni suppléer par lui-même.

Voilà le génie qui créa les sciences; et lui seul pourra les enrichir, lui seul pourra les élever à la perfection. Que sont en effet toutes les sciences humaines? un assemblage de connaissances réfléchies et combinées. Il n'appartient donc qu'aux génies inventeurs et toujours pensants d'ajouter à ce trésor public, et d'augmenter les anciennes richesses de la raison. Tous les autres philosophes, peuple stérile et contentieux, ne feront jamais que secouer, pour ainsi dire, et tourmenter les vérités que les grands génies vont chercher au fond des abîmes. Us ont un art qui les fait parler éternellement, quand d'autres ont pensé pour eux, et qui les rend muels, quand il s'agit de trouver une seule idée nouvelle.

Au génie de réflexion, comme à son principe, doit se rapporter cette liberté et cette hardiesse de penser, cette noble indépendance des idées vulgaires, qui forme, selon moi, un des plus beaux traits de l'esprit philosophique.

Penser d'après soi-même : caractère plein de force et de grandeur; qualité la plus rare peut-être et la plus précieuse

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