‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 71 sur 87 · POUR PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

POUR PIERRE-AUGUSTIN CARON DE BEAUMARCHAIS

accusé en corruption de, juge et de calomnie, contre M. Goëzinan , son juge

rapporteur, qu'il accuse à son tour de subornation et de faux.

(i773eH774.)

La célébrité de cette éloquence spirituelle et moqueuse fit envie à l'auteur de Zdne : au prix qu'elle coûta, un homme de bien n'en aurait pas voulu. Pour en apprécier la valeur littéraire et morale, il faut avant tout se rappeler que dans cette plaidoirie deux procès étaient confondus et menés de front : l'un judiciaire et fort simple, malencontreusement soumis au parlement Maupeou, qui le termina en condamnant Beaumarchais à un blâme infamant ; l'autre politique, immoral et désastreux, jugé parle siècle de Louis XV et de Voltaire, qui donna gain de cause au satirique plaideur, cassa ses juges et finit par briser toute justice.

De quoi s'agissait-il donc dans la partie litigieuse de cette déplorable catise qui, en amusant la France et Louis XV, ruina la magistrature, et préparait des tribunaux à Louis XVI? de quinze louis exiges par la femme d'un juge rapporteur pour gagner un secrétaire qui ne les toucha pas ; et tout se réduisait à démontrer, chose aisée, que Beaumarchais les avait donnés, non pas pour conompre un juge, mais pour obtenir une audience qui lui était due, indispensable et méchamment refusée. Mais il était facile aussi d'agrandir cette petite cause, en coniprometlant le juge par sa femme, le parlement par le juge, et de faire beaucoup de bruit en faisant beaucoup de scandale. Car le parlement de 1773 chancelait sous les coups d'une faction puissante. Établi le 24 janvier d77l par un coup d'État nécessaire, mais blessant, il avait contre lui les magistrats dépossédés, leurs familles et leurs nombreux amis; il était, d'ailleurs, sans considération personnelle. On n'y voyait que des créatures du pouvoir et des parvenus de fraîche date qu'on allait juger à

* Beaumarchais, né à Paris le 21 janvier 1732, d'abord horloger comme son père, puis musicien à la cour, puis homme d'affaires et de lettres, poète comique par instinct, orateur judiciaire par nécessité et dans ses propres causes, vécut jusqu'en 1793, et fut des premiers à souffrir de la révolution qu'il avait provo» quée par ses satires contre la magistrature et la noblesse.

l'œuvre. Beaumarchais eut le triste talent de saisir l'avantage de sa cause ainsi appuyée sur les passions populaires : ses quinze louis devinrent Toccasion d'un immense scandale, et d'une première insulte publique à la justice, qui n"avait plus que vingt années à régner sur la France. Ignoré jusque-là, il devint tout à coup célèbre- son malin génie s'accrut avec sa vogue : on le sent au ton de ses mémoires qui allèrent croissant en verve et en hardiesse ^

Ce n'est pas sans regret que la critique se voit obligée de laisser ces satires éloquentes, mais ruineuses, dans la galerie des monuments de l'arl oratoire. Leur auteur, qui triompha de la magistrature en 1774, dans le sanctuaire môme de la justice ; qui, l'année suivante, commença au théâtre ses triomphes sur la noblesse ridiculisée par Figaro, trouve ici sa place parmi les grands orateurs, comme les ravageurs d'États parmi les grands capitaines. 11 faut que nous le citions, puisqu'il se trouve cité partout, et qu'il eut réellement du génie. Mais nous ne le citerons que par fragments, non-seulement à cause de la longueur de ses mémoires, mais aussi parce que la décence et le bon goût lui-même nous obligent à en supprimer bien des pages *.

PT'BLIÉ EN 1773.

... Si c'est un malheur d'être engagé dans un procès dont le plu? grand bien possible est qu'il n'en résulte aucun mal , au moins est-ce un avantage de justifier ses actions devant

1 Et même en longueur. Le premier fut contenu dans trente-huit pages in-A"; le second eu eut soixante-deux; le troisième soixante-quinze; le quatrième quatre-vingt-dix-neuf; et le plus long des quatre fut le plus goûté, bien qu'il fût le dernier, et qu'il n'offrît guère que la répétition des trois autres fous une forme nouvelle. — - M. Villemain disait, dans son cours de 1829 : « Ces mémoires si spirituels cl si forts blessent en bien des clioses. Peut-on avoir raison avec tant de bouffonnerie? peut-on avoir une fierté si bien placée, et manquer si souvent de justice et de dignité? peut-on défendre à ce point la cause de l'opinion générale, et cependant employer quelquefois des insinuations odieuses, des révélations que riionnêtcté défend ? Il faut donc regarder ce livre singulier comme un mélange du mémoire, du pamphlet, de la comédie, de la

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un tribunal jaloux de l'eslime de la nation , qui a les yeux ouverts sur son jugement; devant des magistrats trop généreux pour prendre parti contre un citoyen parce que son adversaire est leur confrère , et trop éclairés sur leur véritable dignité pour confondre une querelle particulière, dont ils sont juges, avec ces grands démêlés où le corps entier de la magistrature aurait ses droits à soutenir ou son honneur à venger.

La question qui occupe aujourd'hui les chambres assemblées, est de savoir si la nécessité de répandre l'or autour d'un juge pour en obtenir une audience indispensable, et qu'on n'a pu se procurer autrement, est un genre de corruption punissable, ou seulement un malheur digne de compassion.

Forcé d'employer ma faible plume , au défaut de toute autre, dans une affaire où la terreur écarte loin de moi tous les défenseurs , où il faut des injonctions réitérées des magistrats pour qu'on me signe au palais la plus juste requête, détruisons toute idée de corruption par le simple exposé des faits.,.

Uniquement destiné à soulager l'ailention de mes juges, ce mémoire sera l'historique exact et pur de tout ce qui tient à la question agitée... S'il n'a pas toute la méthode qui caractérise les ouvrages de nos orateurs du barreau, au moins il réunira le double avantage de ne contenir que des faits véritables, et de fixer l'opinion flottante du public sur le fond d'une affaire dont le secret de la procédure empêchera qu'il soit jamais bien instruit par une autre voie'.

satire, du roman; il faut y voir, comme dans l'auteur même, une réunion do tous les contrastes , quelque chose de rare et d'équivoque, un talent admirable, mais plus dig^nc de vogue que d'estime, une verve de plaisanterie qui nous entraîne, mais qui révolte quelquefois en nous un sentiment de décence et de vérité. » ixe Leçon.

1 La procédure étant criminelle devait être secrète : Beaumarcliais s'y prit de façon à la rendre pid)lique , et cette liardicsse commença sa fortune.

440 BEALMARCHAIS. — 1773.

Faits préliminaires. L'orateur raconte ici brièvement roccasion de ses rapports avec M. Goëzman nommé, le l"^"" avril i'~3, rapporteur d'un procès qu'il avait avec le comte de la Blaclie, neveu et légataire universel de M. Paris Duverney ; puis il passe aux faits positifs qui vont remplir ce premier mémoire.

Le l'f avril , aussitôt qu'il fut chargé du rapport de mon procès, M. Goëzman devint un lioinme essenliel pour moi ; je n'eus plus de repos que je ne l'eusse entretenu. Je me présentai chez lui trois fois dans celle après-midi; et toujours iaforinule écrite : « Beaumarcliais supplie Monsieur de vouloir bien lui accorder la faveur d'une audience, et de laisser ses ordres à son portier pour l'heure et le jour. » Ce fut vainement; la portière— car c'en était une — fatiguée de moi, m'assura le lendemain matin, à ma quatrième visile, que Monsieur ne voulait voir personne, et qu'il était inutile que je me présentasse davantage. J'y reviens l'après-midi ; même réponse.

Si l'on réfléchit que du 1" au 5 avril, jour auquel M. Goëzman devait rapporter l'affaire, il n'y avait que quatre jour? pleins; et que, de ces quatre jours si précieux, j'en avais déjà usé un et demi en démarches perdues ; si l'on sait qu'un ami de M. Goëzman ' avait été deux fois chez hii sans succès pour m'oblenir l'audience, on concevra toute mon inquiétude.

J'appuie sur ces légers détails, parce qu'on me reproche au palais aujourd'hui de n'avoir pas écrit alors à M. Goëzman pour le voir. Ehî grands Dieux, écrire! une lettre ne pouvait-elle pas rester un jour entier sans réponse, et me faire perdre encore vingt-quatre heures, à moi qui complais les minutes? Et mes cinq courses, en aussi peu temps, ne valaient-elles pas bien une lettre? Et ce que j'écrivais chez la portière, n'était-ce donc pas écrire? Et croyez-vous qu'on ignorât mon empressement, lorsqu'à une de ces courses nous

1 Le siour Marin, auteur tle la Gazette de France, alors favorable à Beaumarchais , et depuis un de ses plus ardents accusateur?.

PREMIER MÉMOIRE. Ml

vîmes, de mon carrosse, M. Goëzman ouvrir le rideau de son cabinet, au premier, qui donne sur le quai , et regarder à travers les vitres le malheureux qui restait à sa porte?,..

Comme on ne peut tordre mes intentions et donner à mes sacrifices d'argent la tournure delà corruption, qu'en argumentant de ma négligence à rechercher M. Goëzman , et qu'on le fait réellement aujourd'hui, il m'est de la plus grande importance que la multiplicité, la vivacité, l'obstination même de mes démarches pour le voir, soient aussi constatées que leur inutilité. Nous compterons à la fin combien de lois j'ai assiégé sa porte pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur...

Ne sachant plus à quel parti m'arrêter, j'entrai en revenant chez une de mes sœurs, pour y prendre conseil, et calmer un peu mes sens. Alors le sieur Dairolles, logé dans la maison de ma sœur, se ressouvint qu'un nommé Lejay , libraire , avait des habitudes intimes chez M. Goëzman, et pourrait peut-être . me procurer les audiences que je désirais. Il fit venir le sieur Lejay, l'entretint, en reçut l'assurance que, moyennant un sacrifice d'argent, l'audience me serait piomptement accordée. Etonné qu'il s'ouvrît une pareille voie, et curieux de savoir quelle espèce de relation pouvait exister entre ce libraire et M. Goëzman , j'appris du sieur Dairolles que le libraire débitait les ouvrages de ce magistrat; que madame Goëzman venait assez souvent chez lui pour recevoir la rétribution d'auteur; ce qui avait mis assez de liaison entre elle et la dame Lejay. « Mais le vrai motif qui engage le sieur Lejay à répondre des audiences, ajouta-t-il, est que madame Goëzman l'a plusieurs fois assuré que , s'il se présentait un client généreux, dont la cause fût juste, et qui ne demandât que des choses honnêtes, elle ne croirait pas offenser sa délicatesse en recevant un présent. » Cela me fut dit chez ma sœur, devant plusieurs de mes parents et amis.

442 liEAUMARCHATS. — 1773.

La demande étant portée à deux cents louis, je me récriai sur la somme, autant que sur la dure nécessité de payer des audiences...

Je résistais , je bataillais ; mais l'importance de voir M. Goëzman était telle, et le lemps pressait si fort, que mes amis inquiets me conseillaient tous de ne pas hésiter... Pour trancher la question, l'un d'eux obligeamment courut chez lui, et remit à ma sœur cent louis que je n'avais pas...

Quelques heures après, le sieur Dairolles assura ma sœur que M"^ Goëzman, après avoir serré les cent louis dans son armoire, avait enfin promis l'audience pour le soir même. Et voici l'instruction qu'il me donna quand il me vit : « Présentez-vous ce soir à la porte de M. Goëzman. On vous dira encore qu'il est sorti ; insistez beaucoup ; demandez le laquais de iMadame ; remettez-lui cette lettre , qui n'est qu'une sommation polie à la dame de vous procurer Taudience, suivant la convention faite entre elle et Lejay ; et soyez certain d'être introduit. »

Docile à la leçon , je fus le soir chez M. Goëzman, accompagné de M'' Falconet, avocat , et du sieur Sanlerre. Tout ce qu'on nous avait prédit arriva ; la porte nous fut obstinément refusée. Je fis demander le laquais de Madame, à qui je proposai de rendre ma lettre à sa maîtresse ; il me répondit niaisement qu'il ne le pouvait alors, parce que 3Ionsieur était dans le cabinet île Madame avec elle. « C'est une raison de plus, lui dis-jc en souriant de sa naïveté, de porter la lettre à l'instant. Je vous promets qu'on ne vous en saura pas mauvais gré.» Le laquais revint bientôt, et nous dit que nous pouvioni monter dans le cabinet de Monsieur; quil allait s'y rendre lui-même, par l'escalier intérieur qui descend chez Madame. En effet, M. Goëzman ne tarda pas à nous y venir trouver. Qu'on me passe encore un détail minutieux, on sentira bientôt comment ils deviennent tous importants. Il était neuf heures

du soir lorsqu'on nous fil monter au cabinet; nous trouvâmes le couvert mis dans l'antichambre et la table servie; d'où nous conclûmes que l'audience relardait le souper.

La voilà donc ouverte à la fin, cette porte, et c'est au moment indiqué par Lejay; l'agent n'écrit qu'un mot, j'en suis le porteur, la dame le reçoit, et le juge paraît. Cette audience si longtemps courue, si vainement sollicitée, on la donne à neuf heures, à l'instant incommode où l'on va se mettre à table. Sans insulter personne, on pouvait, je crois, aller jusqu'à soupçonner que les cent louis avaient mis tout le monde d'accord sur l'audience, et qu'elle était le fruit de la lettre que Madame venait de recevoir en présence de Monsieur. Aujourd'hui que l'on plaide , il se trouve que personne ne savait rien de rien , et que l'audience, au milieu de tant d'obstacles, se trouve octroyée par hasard en ce moment unique. J'en demande bien pardon j il était sans doute excusable de s'y tromper...

Cette première audience fut insuffisante ; il en fallait une seconde, qui fut refuse'e.

Nous étions au dimanche, 4 avril : il ne restait plus qu'un jour pour solliciter; mon affaire devait être rapportée le lendemain. Je priai le sieur Dairolles de savoir au vrai si je ne devais plus espérer d'être entendu, trouvant qu'on m'avait vendu bien cher l'unique faveur d'une courte audience.

On négocia de nouveau ; mais les difficultés qu'on nous opposa firent deviner à tout le monde qu'il n'y avait qu'un seul moyen de les résoudre. Autres débats: humeur de ma part; représentations de celle de mes amis. L'avis qui prévalut fut que l'on saurait positivement de madame Goëzman si la seconde audience tenait à un second sacrifice, et qu'alors, au défaut de cent autres louis qui me manquaient, on lui laisserait une montre à répétition enrichie de diamants. Elle fut aussitôt remise à Lejay par le sieur Dairolles.

Enfin, je reçus la promesse la plus positive d'une audience pour le coir même; mais le sieur Dairolles, en m'apprenant que la dame avait été encore plus flattée de ce bijou que des cent louis qu'elle avait reçus , ajouta qu'elle exigeait en outre quinze louis pour le secrétaire de son mari, à qui elle se chargeait de les remettre...

Ils furent remis, de mauvaise grâce à la vérité, puis portés à M'°' Goëzman, puis l'audience assurée de nouveau pour sept heures. Mais ce fut encore vainement que je me présentai...

Le lecteur, qui se fatigue à la fin de lire tant de promesses vaincs , tant de démarches inutiles, jugera combien je devais être outré moi-même de recevoir les unes et de faire les autres.

Je revins chez moi la rage dans le cœur. Nouvelle course des intermédiaires. Pour cette fois, il ne faut pas omettre la curieuse réponse qu'on me rapporta : « Ce n'est point la faute de la dame si vous n'avez pas été reçu. Vous pouvez vous présenter demain encore chez son mari. Mais elle est si honnête, qu'en cas que vous ne puissiez avoir d'audience avant le jugement, elle vous fait assurer que tout ce qu'elle a reçu vous sera fidèlement remis. »

Madame Goëzman ne put obtenir cette seconde audience ; un ami de Beaumarctiais alla inutilement , par deux fois , la demander lui-même au juge, qui la lui promit et ne la donna point.

Je perdis ma cause, et M. Goëzman, en sortant du conseil, dit tout haut à mon avocat, devant plusieurs personnes, qu'on avait opiné du bonnet d'après son avis. Le fait est cependant que plusieurs conseillers sont restés d'un sentiment contraire au sien.

Quelle cruauté ! n'est-ce pas tourner le poignard dans le cœur d'un homme après l'y avoir enfoncé? Moins le propos

l'après-

était fondé, plus il montrait de partialité dans le juge, et... * Laissons les réflexions, elles aigrissent mon chagrin et retardent mon ouvrage.

Il est temps de tenir parole : opposons la récapitulation de mes courses chez M. Goëzman au reproche de n'en avoir pas fait assez pour le voir, pendant les quatre jours pleins qu'il a été mon rapporteur; d'où l'on induit que j'ai pu avoir intention de le corrompre.

{"r avril. Le jour qu'il a été nommé rapporteur, dans midi et soirée, trois courses inutiles.

2 avril. Vendredi malin, une course inutile.

Vendredi après midi , course inutile.

Vendredi au soir, course inutile. .

3 avril. Samedi matin, course inutile. .

Samedi soir, audience promise par M"' Goëzman, et obtenue, course mw^i'/e 1

4 avril. Dimanche au soir, audience promise par

M'"^ Goëzman, et non obtenue, course inutile. 1

5 avril. Lundi matin , jour du rapport, audience pro-

mise d'un côté par M. Goëzman, payée de l'autre à Madame, et non obtenue, course inutile 1

Total des courses en 4 jours pleins 10

Si l'on ajoute les deux qu'un ami de M. Goëzman a faites en même temps pour moi sur le même objet. . . 2 Et mes dix courses avant sa nomination 10

Total des courses pour avoir audience 22

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