‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 72 sur 87 · BEAUMARCHAIS. — 1773. — PREMIER MÉMOIRE · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS. — 1773. — PREMIER MÉMOIRE

avoir beaucoup ébranlé le système de corruption : achevons de l'anéantir par un autre calcul et quelques réflexions fort simples.

11 m'en a coûté cent louis pour obtenir une audience de M. Goëzman. Qu'on suive cet argent à la trace, et qu'on juge si, de la distance où je suis resté du rapporteur, il était possible que j'eusse formé le projet insensé de le corrompre.

En cédant à la nécessité de sacrifier cent louis, je ne les avais pas [une personne] ; un ami me les a offerts [deux] ; ma sœur les a reçus de ses mains [irois] ; elle les a confiés au sieur Dairolles [quatre) , qui les a remis au sieur Lejay [cinq] , pour être donnés à M"'" Goëzman , qui les a gardés [six] ; enfin M. Goëzman , que je n'ai vu qu'à ce prix, et qui a tout ignoré [sept).

Voilà donc de M. Goëzman à moi une chaîne de sept personnes , dont il prétend que je liens le premier chaînon comme corrupteur, et lui le dernier comme incorruptible. D'accord ; mais s'il est juge incorruptible, comment prouverat-il que je suis un client corrupteur? A travers tant de personnes on se trompe aisément sur l'intention d'un homme. D'ailleurs un juge corrompu n'a plus besoin d'instructions; et l'éloignemenl où se tient de lui son corrupteur est le premier égard qu'il lui doit, et le plus sûr moyen d'écarter tout soupçon de leur intelligence. Or, il est prouvé qu'après avoir p>ayé , j'ai montré encore plus d'empressement de voir M. Goëzman qu'avant de donner les cent louis : donc je n'ai pas cru avoir gagné son suffrage en payant; donc ce n'était pas son suffrage qu'on avait marchandé pour moi; donc je ne voulais que des audiences; donc je ne suis pas un corrupteur; donc il a calomnié mon intention; donc le procès est mal intenté contre moi; donc'... ce qu'il fallait démontrer.

» Ces points apparliomiciU au texte de Beaumarchais.

J'avais perdu ma cause ; le mal était consommé. Le soir même du jugement , le sieur Dairolles rendit à ma sœur les deux rouleaux de louis et la montre enrichie de diamants. «A l'égard des quinze louis, dit-il, comme ils avaient été exigés par M™^ Goëzman pour être remis au secrétaire de son mari, elle s'est crue à bon droit dispensée de les rendre au sieur Lejay. »

Linlriguedes quinze louis commence. Beaumarchais trouve moven de savoir que le secrétaiie ne les a point reçus ; il les réclame auprès de la dame , qui d'abord les refuse neltement , puis s'embarrasse dans ses réponses au libraire, auquel elle veut donner le change et faire croire qu'on lui demande les cent louis et la montre qu'elle a déjà rendus, et finit par nier qu'ils aient passé par ses mains. Le juge trouve plus court de sauver l'honneur de sa femme et le sien, en dénonçant lui-même Beaumarchais comme coupable d'une tentative de corruptiun et d'une calomnie. Beaumarchais est mandé au parlement; l'alfaire est instruite; les témoins sont appelés.

Voilà le fond de ce premier mémoire qui se termine par deux épisodes où l'auteur, faisant connaître le sieur d'Arnaud de Baculard et le gazetier Marin , -montre comment ces deux intrigants devinrent ses accusateurs après avoir été pour lui.

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