‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 74 sur 87 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Madame Goëzman.

Avant d'entamer les confrontations de madame Goëzman avec moi, il est bon de dire un mot de son plan de défense, le meilleur de tous, s'il était aussi sûr qu'il est commode.

A mesure qu'il se présentait un témoin, madame Goëzman commençait par le reprocher, le récuser, l'injurier avant même qu'il eût parlé, puis le laissait dire. . .

Un seul témoin parut redoutable à madame Goëzman : autant elle avait été fière avec tous les hommes, autant elle fut modeste avec la dame Lejay; soit qu'elle comptât moins sur les égards d'une personne de son sexe, ou que leur ancienne liaison lui donnât quelque inquiétude; et cette différence est d'autant plus remarquable que la dame Lejay la charge expressément, dans sa déposition, d'avoir reçu cent louis pour une audience, d'en avoir exigé et retenu quinze autres; d'avoir sollicité Lejay, en sa présence, de nier tout ce qui s'était fait entre eux, et de l'avoir voulu faire passer chez l'étranger, pendant qu'on accommoderait l'affaire à Paris; d'avoir dit, en parlant de M. Goëzman, devant plusieurs personnes : // serait impossible de se soutenir honnêtement avec ce qu'on nous donne; mais nous avons Vart de plumer la poule sans la faire crier. » La dame Lejay même ajoutait verbalement que madame Goëzman leur avait dit, au sujet des quinze louis qu'elle se promettait bien de ne pas rendre : « Tout ce que je regrette, c'est de n'avoir pas aussi gardé la montre et les cent louis; il n'en serait aujourd'hui ni plus ni moins; » mais que, ne pouvant engager Lejay à vaincre son horreur pour un faux serment, elle lui avait dit enfin : « Je trouve un remède à vos répugnances : nous nierons hardiment ; puis le lendemain nous ferons dire une messe au Saint-Esprit, et tout sera réparé.» Un pareil témoin méritait bien le démenti, la récusation,

l'injure et le reproche. Au lieu de l'apostrophe ordinaire madame Goëzman rougit, se tait , rêve longtemps, se fait lire une seconde fois la déposition : on croit qu'elle veut la mieux comprendre afin de la mieux combattre. Elle rougit de nouveau, se trouble, demande un verre d'eau , et finit par dire... «Madame, je proteste devant qui il appartiendra que j'ai rendu les cent louis et la montre. A l'égard des quinze louis, cela ne regarde personne : c'est une affaire entre M. Lejay et moi. » Et cette étonnante explication est entièrement consignée au procès...

Je me réserve à faire raes observations sur cette conduite, quand j'aurai montré madame Goëzman dans toute sa force avec moi. On va lavoir, en me parlant, prendre un ton bien différent ; mais ce rapprochement, loin de nuire à la vérité que nous cherchons, la montrera peut-être mieux à des yeux non prévenus que tous les arguments que j'emploierais pour la mettre au grand jour.

Confrontation de moi à madame Goëzman.

Madame Goëzman comparaît au greffe, et, somme'e d'articuler ses observations, si elle en avait à faire sur les dépositions de Beaumarchais, n'a autre chose à produire que des négations et des injures. Nous omettons ce premier dialogue entre les deux coaccusés : nous aurons bien assez de la séance du lendemain pour comparer la logique des interlocuteurs , et voir la cruelle politique de l'un se jouer de Tembarras de l'autre. Dans ce chef-d'œuvre de narration se trouvent de grandes inconvenances qu'il faudra supprimer; et il faut bien avouer que le triomphe de Beaumarchais aui'ait été plus noble , que sa plaisante dialectique serait de meilleur goût, s'il avait ballotté Monsieur Goëzman comme il ballotte Madame. Mettre une pauvre femme au pied du mur est chose par trop aisée pour être bien glorieuse ; et si c'est de bonne guerre au palais, ce n'est pas d'excellent ton en littérature.

Confrontation de madame Goëzman à moi.

Je demande pardon au lecteur si mon ton est un peu moins grave ici qu'un tel procès ne semble le comporter. Je ne

sais comment il arrive qu'aussitôt qu'une femme est mêlée dans une affaire, l'âme la plus farouche s'amollit et devient moins austère : un vernis d'égards et de procédés se répand sur les discussions les plus épineuses; le ton devient moins tranchant, l'aigreur s'atténue , les démentis s'effacent....

Madame Goëzman, au lieu de se trouver au greffe le lendemain à dix heures du matin , comme elle l'avait promis , eut bien de la peine h. s'y rendre sur les quatre heures après midi. Je m'aperçus néanmoins que de nouveaux confortatifs avaient remonté son âme à peu près au même point de jactance et d'aigreur 011 je l'avais vue en commençant la veille avec moi. Mais j'avais lu ses défenses : les rires, les propos forcés, les éclairs de fureur , les tonnerres d'injures étaient devenus sans effet.

Pour prévenir un nouvel orage , je pris la liberté de lui dire : Aujourd'hui, Madame, c'est moi qui tiens l'attaque, et voici mon plan. Nous allons repasser vos interrogatoires et récolements; je ferai mes observations; mais chaque injure que vous me direz, permettez que je m'en venge à l'instant en vous faisant tomber dans de nouvelles contradictions. — De nouvelles, Monsieur? Est-ce qu'il y en a dans tout ce que j'ai dit? — Ah! bon Dieu, Madame, elles y fourmillent; mais j'avoue qu'il est encore plus étonnant de ne pas les apercevoir en relisant , que de les avoir faites en dictant.

Je pris les papiers pour les parcourir. — Commentdonc! est-ce que Monsieur a la liberté de lire ainsi tout ce qu'on m'a fait écrire? — C'est un droit, Madame , dont je ne veux user qu'avec toutes sortes d'égards. Dans votre premier interrogatoire, par exemple , à seize questions de suite sur un même objet, c'est à savoir : si vous avez reçu cent louis de Lejay pour procurer une audience au sieur de Beaumarchais , je vois, au grand honneur de votre discrétion, que les seize réponses ne sont chargées d'aucun ornement superQu.

SECOND MÉMOIRE. 4b 1

« Interrogée si elle a reçu cent louis en deux rouleaux, a répondu : Cela est faux. — Si elle les a serrés dans un carton de fleurs : Cela n'est pas vrai. — Si elle lésa gardés jusque après le procès : Mensonge atroce. — Si elle n'a pas promis une audience à Lejay pour le soir môme : Calomnie abominable. — Si elle n'a pas dit à Lejay : l'or n'était pas nécessaire, et votre parole m'eût suffi : Invention diabolique, etc., etc. » Seize négations de suite au sujet des cent louis.

Et cependant, au second interrogatoire, pressée sur le même objet, on voit que madame Goëzman a répondu librement «qu'il est vrai que Lejay lui a présenté cent louis ; qu'il est vrai qu'elle les a serrés et gardés dans son armoire un jour cl une nuit; mais uniquement par complaisance pour ce pauvre Lejay, parce que c'est un bon homme, qui n'en sentait pas la conséquence, qui d'ailleurs lui est utile pour la vente des livres de son mari ; et parce que cet argent pouvait le fatiguer dans des courses qu'il allait faire. » — Quelle bonté ! la somme était en or.

Comme ces réponses sont absolument contraires aux premières, je vous supplie, Madame, de vouloir bien nous dire auquel des deux interrogatoires vous entendez vous tenir sur cet objet important? — A l'un nia l'autre. Monsieur : tout ce que j'ai dit là ne signifie rien ; et je m'en tiens à mon récolement, qui est la seule pièce contenant vérité. — Tout cela s'écrivait.

11 faut convenir , lui dis-je , Madame , que la méthode de récuser ainsi son propre témoignage, après avoir récusé celui de tout le monde, serait la plus commode de toutes , si elle pouvait réussir. En attendant que le parlement l'adopte, examinons ce qui est dit sur ces cent louis dans votre récolement. Madame Goëzman y assure « qu'elle était à sa toilette lorsque Lejay lui a présenté les cent louis; elle assure qu'elle l'a prié de les remporter, — mais sans indignation pourtant, —

452 BEAUMAHCHAIS. — 1773.

et que, Jorsqu''il a été parti, elle a été tout étonnée de les retrouver dans un carton de fleurs au coin de sa cheminée j et qu'elle a envoyé trois fois dans la journée dire à ce pauvre Lejay de venir reprendre son argent; ce qu'il n'a fait que le lendemain. »

Observez, Madame, que, d'un côté , vous avez rejeté les cent louis avec indignation; que, de l'autre, vous les avez serrés avec complaisance ; et que , de l'autre enfin, c'est à ■votre insu que l'or est resté chez vous. Voilà trois narrations du môme fait assez dissemblables : quelle est la bonne, je vous prie? — Je vous l'ai déjà dit, Monsieur; je m'en tiens à mon récolement. — Oserai-je vous demander , Madame , pourquoi vous rejetez les réponses de votre second interrogatoire, qui me paraît s'approcher davantage de la véritable vérité ? — Je n'ai rien à répondre : mes raisons sont dans mon récolement; vous pouvez les y lire.

En effet j'y lus, non sans étonnement : « Madame Goëzman, interpellée de nous déclarer si son second interrogatoire contient vérité, si elle entend s'y tenir, et si elle n'y veut rien changer, ajouter ni retrancher, a répondu que son second interrogatoire contient vérité; qu'elle entend s'y tenir et n'y veut rien changer, ajouter ni retrancher, hors seulement que tout ce qu'elle y a dit est faux d'un bout à l'autre, w On y lit ensuite ces propres mots : « parce que ce jour-là Madame Goëzman prétend qu'elle ne savait ce qu'elle disait et n'avait passa tête à elle. » — Madame, lui dis-je en baissant les yeux pour elle, cette raison de vous démentir me paraît un peu bien singulière, etc- ^.. — Vous me croirez si vous voulez, Monsieur; mais en vérité il y a des temps où je ne sais ce que je dis, où je ne me souviens de rien : encore l'autre jour *... Et elle nous enfila une de ces petites histoires dont tout le mérite est de rassurer la contenance de celui qui les fait.

1 Ces points appartiennent au texte. — - Même remarque.

SECOND MÉftlOIRE. 453

Pour riionneur de la vérité, il faut avouer qu'en parlant ainsi, l'éclair des yeux ne brillait plus; la physionomie était modeste, le ton doux; plus de jactance, plus d'injures...

Eh bien. Madame, je n'insisterai pas sur ce point, qui paraît vous mettre à la gêne et vous oppresser. Ce que vous ne débattrez pas aigrement vous sera toujours accordé par moi. La plus forte arme de votre sexe, Madame, est la douceur, et son plus beau triomphe est d'avouer sa défaite. Mais daignez au moins nous expliquer pourquoi vous avez nié dans votre premier interrogatoire, seize fois de suite, le séjour que les cent louis ont fait chez vous, et dont vous convenez dans votre récolemenl... 11 ne paraît pas que vous eussiez alors la tête troublée... — Si j'ai nié. Monsieur, ce jour-là, que j'eusse reçu et gardé l'argent, c'est qu'apparemment je l'ai voulu ainsi; mais comme je l'ai déjà dit et le répète pour la dernière fois , je n'entends m'en tenir sur ce fait qu'à mon récolement; je suis fâchée que cela vous déplaise. — A moi, Madame? au contraire, on ne peut pas mieux répondre , et je vous jure que cela me plaît à tel point, qu'en l'écrivant, je serais désolé qu'on y changeât un mot.

Le ton , comme on voit , était déjà remonté d'un degré. Puisque votre dernier mot. Madame, est de vous en tenir sur ces cent louis à votre récolement, me permettez-vous de proposer encore une observation? — Ah! pardi, Monsieur, avec vos questions vous m'impatientez, vous êtes bavard comme une femme. — Sans adopter les qualités pour les dames ni pour moi , ne vous offensez pas si j'insiste. Madame, à vous prier de nous dire quelle personne vous avez envoyée, trois fois dans la journée , chez ce pauvre Lejay, pour qu'il vînt reprendre les cent louis, ces perfides cent louis qu'il avait furtivement glissés parmi vos fleurs d'Italie, pendant que vous aviez le dos tourné, et que vous ne pouviez au plus voir ce qu'il faisait que dans voire miroir de toilette? — Je

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n'ai pas de compte à vous rendre. Ecrivez que je n'ai pas de compte à rendre à Monsieur, etqn'il ne me pousse ainsi des questions que pour me faire tomber dans quelques contradictions. — Ecrivez, Monsieur, dis-je au greffier : la réponse de Madame est trop ingénue pour qu'on doive la passer sous silence.

Cependant, pressée de nouveau parle conseiller-commissaire de répondre plus catégoriquement sur l'homme qui avait fait les trois commissions, elle lui dit avec un petit dépit concentré : Eh bien, Monsieur, puisqu'il faut absolument le nommer, c'est mon laquais que j'y ai envoyé : il n'y a qu'à le faire entrer.

Pendant qu'on écrivait sa réponse , M. de Chazal reprit très-sérieusement : Observez , Madame, que si votre laquais, interrogé sur ce fait, allait dire qu'il n'a pas été chez Lejay , cela tirerait à conséquence pour vous : voyez, rappelez-vous bien. — Monsieur, je n'en sais rien; écrivez, si vous vouiez, que ce n'est pas mon laquais, mais un savoyard. H y a cent crocbeteurs sur le quai saint Paul , où je demeure ; Monsieur peut y aller aux enquêtes, si le jeu l'amuse. — Ce qui fut écrit aussi. —Je n'irai point, Madame; et je vous rends grâces de la manière dont vous avez éclairci les cent louis : j'espère que la cour ne sera pas plus embarrassée que moi pour décider si vous les avez rejclés haulement et avec indignation , ou si vous les avez serrés discrètement et avec satisfaction.

Passons à un autre article non moins intéressant , celui des quinze louis. — N'allez-vous pas dire encore, Monsieur, que je conviens de les avoir reçus ? — Pour des aveux formels, Madame, je n'ai pas la présomption de m'en flatter... Mais j'avoue que je compte assez sur de petites contradictions pour espérer qu'avec l'aide de Dieu et du greffier, nous dissiperons le léger brouillard qui offusque encore la vérité.

Alors je la priai de vouloir bien nous dire nettement et

sans équivoque, si elle n'avait pas exigé de Lejay quinze louis pour le secrétaire, et si elle ne les avait pas serrés dans son bureau quand Lejay les lui remit en argent. — Je réponds nettement et sans équivoque que jamais Lejay ne m'a parlé de ces quinze louis, ni ne me les a présentés.

— Observez, Madame , qu'il y aurait bien plus de mérite à dire : je les ai refusés, qu'à soutenir que vous n'en avez eu aucune connaissance. — Je soutiens. Monsieur, qu'on ne m'en a jamais parlé : y aurait-il eu le sens commun d'olfrir quinze louis à une femme de ma qualité? à moi qui en avais refusé cent la veille ! — De quelle veille parlez-vous donc, Madame? — Eh ! pardi, Monsieur, de la veille du jour... Elle s'arrêta tout court en se mordant la lèvre. — De la veille du jour, lui dis-je, où l'on ne vous a jamais parlé de ces quinze louis, n'est-ce pas ?

— Finissez, dil-elle, en se levant furieuse, ou je vous donnerai une paire de soufflets \.. J'avais bien affaire de ces quinze louis! Avec toutes vos mauvaises petites phrases détournées, vous ne cherchez qu'à m'embrouiller et me faire couper : mais je jure en vérité que je ne répondrai plus un seul mot. — Et l'éventail apaisait, à coups redoublés, le feu qui lui était monté au visage.

Le greffier voulut dire quelque chose ; il fut rembarré d'importance. Elle était comme un lion de sentir qu'elle avait manqué d'être prise.

Le sage conseiller, pour apaiser le débat , me dit alors : Ce que vous demandez là vous paraît-il bien essentiel? Madame a déjà fait écrire tant de fois qu'elle n'a pas reçu ces quinze louis! Qu'importe qu'on les lui ait offerts ou non, dès qu'elle s'en offense ?

— Je ne sais, Monsieur, pourquoi Madame en est blessée.

1 Ces points apparlienncnl au texte.

Ces mois exigés pour le secrétaire, que j'ai eu soin d'ajouter à ma phrase, devraient lui prouver que je n'entends point l'obliger à rougir ici sur une demande de quinze louis, qu'elle n'était pas censée alors faire pour elle-même. A la bonne heure : ne parlons plus des cent louis rejelés la veille du jour... où on ne lui a jamais parlé de ces quinze louis, puisque cela trouble la paix de noire conférence : mais je demande pardon et faveur pour ma question ; on ne connaît souvent la valeur des principes que quand les conséquences sont tirées. Je vous prie donc de vouloir bien au moins faire écrire exactement que M"'^ Goëzman assure qu'on ne lui a jamais parlé des quinze huis y ni proposé de les accepter. — Ce qui fut écrit ; et elle se remit sur son siège.

Alors, certain de mon affaire, je priai le greffier de représenter à M"" Goëzman la copie de la lettre que je lui avais écrite le 21 avril , telle qu'on l'a pu lire dans mon premier mémoire, et qui a été annexée au procès par Lejay, où l'on voit celte phrase entre autres :

« Je me garderais de vous importuner, si , après la perte de mon procès , lorsque vous avez bien voulu me faire remettre mes deux rouleaux de louis et la montre à répétition enrichie de diamants qui y était jointe , on m'avait aussi rendu de votre part quinze louis que l'ami commuîi, qui a négocié, vous a laissés de surérogation. »

N'est-ce pas là. Madame, lui dis-je, la copie de ma lettre qui vous fut apportée par Lejay , le 21 avril , et que vous confrontâtes ensemble avec l'original dont vous étiez si fort irritée? M""* Goëzman, après l'avoir lue, la rejette avec colère, et dit : Je ne connais point du tout ce chiCTon de papier qu'on ne m'a jamais montré : je soutiens au contraire que la lettre que je reçus alors de Monsieur n'avait aucun rapport à cette copie, et qu'elle n'était qu'un autre chiffon qui ne signifiait rien, et que j'ai jeté au venl. — Ce que je fis écrire très-exactement,

SECOND UrÉMOIRE. 4o/

— Avant d'aller plus loin , j'ai l'honneur d'observer à Madame que je lui tiens fidèlement ma parole de ne me venger de ses injures qu'en la forçant à se contredire. Elle convient aujourd'hui quelle a reçu une leltre de moi; et je vois, dans son premier interrogatoire, qu'elle y a nié onze fois de suite qu'elle eût reçu aucune lettre de moi.

Madame Goëzman , après avoir longtemps rêvé , répond enfin que « si elle a d'abord nié celte letli e, c'est qu'elle ne se souvenait plus alors d'un chiffon de papier qui ne signifiait rien , n'était de nulle importance, et qu'elle a jeté au vent. »

Sa réponse écrite, je lui observe qu'il s'en faut de beaucoup que celle lettre lui ait paru d'aussi peu d'importance qu'elle veut le faire entendre, et qu'elle l'ait jetée au vent comme un chiffon inutile , puisque, dans son second interrogatoire, que j'ai sous les yeux , elle s'en explique à peu près en ces termes :

«Tout ce dont M™" Goëzman se souvient, c'est qu'elle a reçu une lettre du sieur de Beaumarchais, et qu'en la lisant elle s'est mise dans une si grande colère, croyant y voir qu'il répétait les cent louis et la montre avec les quinze louis, qu'elle a envoyé chercher Lejay sur-le-champ, pour savoir de lui s'il n'avait pas rendu la montre et les cent louis qu'on lui redemandait avec les quinze louis; que Lejay, de retour chez elle, en lui montrant la copie de la leltre du sieur de Beaumarchais, l'avait assurée qu'elle se trompait à la lecture ; qu'il ne s'agissait dans cette lettre que des quinze louis , et non de tout le reste qu'il avait rendu devant de bons témoins; qu'alors, en y confrontant la présente copie, qu'elle reconnaît bien pour être celle de la lettre du sieur de Beaumarchais^ elle avait vu qu'elle était littérale, et avait déchiré la lettre après. »

Sommes-nous quittes. Madame? Comptons, vous et moi : je vois ici deux , trois, quatre bonnes contradictions.

D'abord vous n'avez jamais reçu de lettres de moij ensuite

4o8 BEAUMARCHAlr;. — 1773.

VOUS en avez reçu une , mais qui n'était de nulle importance, un chiffon qui ne signifiait rien; puis tout à coup voiià ce chiffon transformé en une lettre fort irritante, et qui produit une scène entre vous et Lejay, et celte lettre était, selon vous, alors conforme à la copie qu'on en présentait. Cependant aujourd'hui vous assurez que vous ne connaissez point cette copie , ce chiffon de papier, et qu'il n'a nul rapport à la lettre que vous avez reçue de moi. Cela vous paraît-il assez clair, assez positif, assez contradictoire?

Mais n'en parlons plus : aussi bien n'était-ce pas de cela qu'il s'agissait quand la querelle s'est élevée entre nous. — Et de quoi donc s'agissait-il. Monsieur (me regardant avec inquiétude)? — Vous nous avez bien certifié tout à l'heure, Madame, que jamais Lejay ne vous avait parlé de ces quinze louis, ni ne vous les avait présentés le lendemain de cette veille... sur laquelle notre débat a commencé. Ainsi vous ignoriez parfaitement, quand ma lettre vous est parvenue le 21 avril, qu'il y eût eu quinze louis déboursés par moi, pour le secrétaire , en sus des cent louis donnés pour l'audience? — Certainement, Monsieur. — Cela va bien, Madame, Mais comment arrive-t~il que ces quinze louis ne fussent pas du tout de voire connaissance, et qu'ils en fussent en même temps, si bien qu'on vous les voit rappeler deux ou trois fois, comme chose trèsfamilière, dans l'aveu de tout ce qui se passa le 21 avril, que nous venons de lire, et qui est entièrement de vous? On y voit que, dans ma lettre, ce n'est pas la demande des quinze louis qui vous étonne et vous met en fureur, mais seulement celle que vous croyez que je vous fais des cent louis et de la montre que vous aviez rendus; on y voit que Lejay ne dit pas, pour vous calmer : Ce sont des fripons à qui je ferai bien voir qu'ils n'ont jamais donné ces quinze louis quils redemandent ; mais qu'il vous apaise en vous disant au contraire : Vous vous êtes trompée, Madame, en lisant cette lettre qui vous irrite si

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