QUATRIÈME MÉMOIRE A CONSULTER
pour Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, accusé de corruption déjuge, contre Monsieur Goëzman , juge , accusé de subornation et de faux ; Madame Goëzman et le sieur Bertrand , accusés ; les sieurs Marin , gazeticr, d'Arnaud Baculard, conseiller d'ambassade, et consorts; et réponse ingénue à leurs mémoires, gazettes, lettres courantes, cartels, injures et mille et une diffamations. — Février 1774.
Sunt quoque gaudia luctus. (Ovide. ) Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.
... Beaucoup de gens graves, en s'expliquant sur mes écrits, ont trouvé que, dans une affaire où il allait du bonheur ou du malheur de ma vie, le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon âme et la gaieté de mon ton annonçaient un défaut de sensibilité peu propre à leur en inspirer pour mes malheurs.
466 bEAl" .MARCHAIS. — 1774.
Tout sévère qu'est ce reproche , il a je ne sais quoi d'obligeant qui me touche et m'engage à me justifier...
Il est impossible d'être plus malheureux que moi, sous toutes sortes d'aspects ; mais, en écrivant , je me sauve de moi-même pour m'occuper de ceux qui pourront m'estimer et me plaindre , si je parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.
Dos lors je suis comme Sosie : ce n'est plus le moi souffrant et malheureux qui prend la plume; c'est un autre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m'a causées dans l'opinion de mes concitoyens ; qui brûle d'intéresser les âmes sensibles , en peignant à grands traits l'iniquité de mes ennemis; qui s'efforce d'exciter la curiosité des indifférents, en égayant un sujet aride. J'aspire à m'envelopper de la bienveillance publique , à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent ; enfin j'oublie mes maux en écrivant, et je suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes à l'instant qu'il voit compter l'argent de sa rançon.
D'ailleurs je me donne les airs d'avoir aussi ma philosophie... Peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j'établis la paix intérieure d'un homme si cruellement tourmenté que cette paix paraît factice aux uns, et du moins fort extraordinaire aux autres.
Si l'Etre bienfaisant qui veille à tout m'eût honoré de sa présence un jour, et m'eût dit : Je suis celui par qui tout est; sans moi tu n'existerais, point. Je te douai d'un corps sain et robuste; j'y plaçai l'âme la plus active. Tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur, et la gaieté sur ton caractère. Mais pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, lu serais aussi trop heureux si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné. Ainsi lu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré par mille