ADDITION AU SUPPLÉMENT DU PREMIER MÉMOIRE
servant tle réponse à Madame Goëzman, accusée; au sieur Bertrand d'Airollcs , accusé ; auv sieurs !\Iarin , i;;azeHcr de France , et d'Arnaud Baculard, conseiller d'ambassade , assignés comme témoins. — Décembre 1773.
<( Ecrivez, Monsieur, que je ne me mêle ni des nudien- CCS de mon mah, ni des .iffaires de son cabinet, mais seulement de mon ménage, etc. »
(Confiontalion entre Madame Goëzman et moi.)
Eh bien 1 Madame , il est donc décidé que je vous trouverai toujours en contradictions. Vous ne vous mêlez, dites-vous, ni du cabinet, ni des audiences de monsieur voire mari ; et, sur les audiences de ce même cabinet, vous nous donnez un mémoire bien long, bien hérissé de textes, d'ordonnances, de
passages latins , de citations savantes ' , le tout renforcé des plus mâles injures. Vous nous argumentez, dans cinquantequatre mortelles pages, comme un docteur ès-lois, sans vous soucier pas plus de répondre à mes mémoires que s'ils n'existaient point ou ne traitaient pas l'affaire à fond.
Mais à qui parlé-je aujourd'hui? est-ce à Madame? est-ce à Monsieur? Qui des deux a plaidé? Ce ne peut être vous , Madame : vous ne vous piquez certainement pas d'entendre un mot des choses qu'on y traite. Ce ne peut pas être Monsieur non plus : l'ouvrage serait plus conséquent; il irait au fait; on n'y rebattrait pas des objets combattus d'avance par mon supplément, qui était entre ses mains plus de douze jours avant la publication de ce mémoire.
Quoi qu'il en soit, il me convient mieux, Madame, de vous adresser la parole. Indépendamment du respect et des égards qui vous sont dus personnellement, le souvenir que je parle à une femme contiendra la juste indignation que j'aurais peine à maîtriser autrement. Ce n'est pas que tous ceux qui m'ont fait l'honneur d'écrire contre moi, ne doivent trouver ici le juste salaire de leurs soins obligeants. En m'éloignant le moins possible du fond de la question, dont chacun cherche à me distraire , je ne laisserai pas, chemin faisant, que de répondre à tout le monde : et l'on doit me savoir gré de ma civilité...
Six mémoires à la fois contre moi! C'était assez d'un seul pour mes forces ; et je me vois accablé sous les boucliers des Samnites. Mais c'est une plaisante ruse de guerre que de dire, comme le comte de la Blache - : Cette affaire dérangera sa
1 A la fin de sa confrontation avec madame Goëzman , Beaumarchais avait déjà dit : Von m'annotice une femme inge'nue , et l'on m'oppose un publiciste allemand ! C'est que derrière madame était monsieur, lui dictant ses réponses et lui faisant signer les mémoires rédigés par lui. — 2 Légataire universel de M. Paris Duverney, et Tauteur du premier procès dont M. Goëzman avait été rapporteur. Ci-dessus, p. '|39 et 440.
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fortune; il faut gagner sur le temps, plaider longuement, surtout le consumer en menus frais, et le désoler comme un essaim de frelons; six réponses lui coûteront dix à douze mille francs d'impression , dans le temps que tous ses biens sont saisis , et qu'il n'a pas dix à douze écus de libres au monde. Est-ce là votre projet, Messieurs? il est sans doute très-bon contre moi ; mais croyez qu'il ne vaut rien pour vos défenses; et j'écrirai que vous ne vous défendez seulement pas; et je le répéterai jusqu'au tronçon de ma dernière plume : j'y mettrai l'encrier à sec; etquand je n'aurai plus de papier, j'irai jusqu'à disputer vos mémoires aux chifTonnièies, et j'en griffonnerai les meilleurs endroits, qui sont les marges; j'emploierai le crédit de mon libraire pour en obtenir de l'imprimeur; et si je n'en trouve aucun traitable sur mes mémoires, je vendrai les premiers pour payer les derniers.
Enfin, vous n'aurez ni trêve ni repos de moi, que vous n'ayez répondu catégoriquement à tous les faits graves dont je vous charge devant le parlement et la nation, ou que vous n'ayez passé condamnation sur tous les chefs; car, de vous amuser à critiquer la légèreté de mon style, et donner ma gaieté pour un manque de respect à nos juges, c'est se moquer du monde : il est bien question de cela!...
Faut-il pour vous plaire que je sois, comme Marin , toujours grave en un sujet ridicule, et ridicule en un sujet grave?...
Voulez-vous que d'une voix de sacristain , comme ce grand indécis de Bertrand, j'aille vous commenter Vlntroibo, et prendre avec lui le ton du psalmiste pour finir par chanter les louanges de Marin, après avoir discerné ses intérêts de ceux du gazelier dans son épigraphe : Jiidica me, Deus, et discerne causam meam... ah homine iniquo, etc. ?
Irai-je montrer une avidité, une haine aveugle et révoltante, en imitant le comte de la Blache qui vous suit partout,
VOUS, Monsieur Goëztnan, vous défend dans tous les cas, vous écrit dans tous les coins, et qu'on peut appeler, à juste litre, votre homme de lettres?
Serait-il bienséant que, d'un ton boursouflé, j'allasse escalader les cieux, sonder les profondeurs de l'enfer^ enjamber le Tarlare, pour finir, comme le sieur d'Arnaud, par ne savoir ce que je dis, ni ce que je fais, ni surtout ce que je veux ? Eh! Messieurs, laissez-moi mon style, et tâchez seulement de réformer le vôtre...
11 faut pourtant une fin , Messieurs ; car toutes vos intrigues, vos cabales, vos criailleries, vos mémoires^ vos cftbrts pour me rendre odieux aux puissances, aux ministres, au parlement, au public, ne sont pas le fond de l'affaire. Je vous vois, je vous suis dans vos marches ténébreuses. Je sais que vous me donnez partout pour un émissaire des mécontents, chargé de ridiculiser le système actuel; mais cela ne prendra pas, je vous en avertis...
Allez, Messieurs, entassez noirceurs sur noirceurs, dénigrez, calomniez, déchirez. Tourmenté sous le fouet des Furies, Oreste embrassait la statue de Minerve, et moi j'embrasse celle de Thémis : il demandait à la sagesse d'expier ses crimes, et moi à la justice de me venger des vôtres.
Calmons nos sens; quittons la figure , et débattons froidement, si je puis, tous les écrits livrés à mon examen.
Pour commencer, remettons sous les yeux de mes juges un tableau succinct de tout ce que contiennent mes mémoires, et rendons à mes défenses, par la brièveté d'un résumé, la force que leur étendue a peut-être énervée...
Dans ces mémoires j'ai dit en substance :
Désolé de ne pouvoir obtenir l'audience de mon rapporteur, j'ai du au seul hasard l'intervention du sieur Lejay, que je n'ai jamais vu, pour arriver à madame Goëzman, que je n'ai jamais
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vue, et pénétrer enfin jusqu'à M. Goëzman , que je n'ai fait qu'entrevoir.
Prisonnier et souffrant, deux objets seuls m'intéressaient, la promesse des audiences et le prix qu'on y attachait : le zèle de mes amis a fait le reste.
J'ai dit et prouvé qu'il n'y aurait pas eu moins d'absurdité à moi d'espérer corrompre un rapporteur incorruptible, à travers sept intermédiaires, qu'il n'y a eu de cruauté à lui de le supposer en me dénonçant.
J'ai dit et prouvé, qu'après avoir sacrifié cent louis pour obtenir une audience, je n'avais que plus vivement recherché celui à qui je la demandais : démarches, comme on sait, trèssuperflues pour qui se fût flatté d'avoir corrompu le juge en payant sa femme.
J'ai dit et prouvé que, quand j'aurais voulu le corrompre, dès qu'il soutient être resté incorruptible , le mal n'ayant pas eu son effet, l'intention non prouvée ne serait jamais un délit punissable dans les tribunaux.
J'ai dit et prouvé que je n'avais eu qu'une seule et unique audience de M. Goëzman; et je reviendrai encore sur la preuve de ce fait qui m'est de nouveau contesté.
J'ai dit et prouvé que madame Goëzman avait reçu cent quinze louis ; qu'elle en avait depuis rendu cent , mais en avait réservé quinze.
J'ai dit et prouvé que M. Goëzman était l'auteur des déclarations de Lejay , qu'il avait minuté la première et dicté la seconde; enfin qu'il avait fait un faux , puis une dénonciation calomnieuse au parlement contre moi.
J'ai dit ensuite , sans le prouver, que mon exposé était en tout conforme aux dépositions des témoins et aux interrogatoires des accusés ; mais la preuve est au procès.
Ensuite j'ai prouvé, sans avoir besoin de le dire, que le sieur Marin avait tenu une conduite peu houuèle en toute celte
Aiji BEAL3IARCHA1S. — 1773.
querelle, où il s'était immiscé sans y être appelé; que le sieur d'Arnaud, vivement sollicité, avait trop légèrement accordé une lettre à Monsieur Goëzman, dont il n'avait pas senti les conséquences alors, et qu'il a démentie depuis.
Que me resle-t-il à faire? bien prouver ce que je n'ai fait qu'avancer; me taire sur ce que je crois avoir bien prouvé; surtout répliquer en bref h une foule de mémoires dont aucun ne répond au mien.
Je commencerai par le vôtre, Madame, dont j'aurai bientôt fait l'analyse. Si j'en retranche les injures , les mots atroces , infâmes, misérables, monstre horrible, etc., etc., etc., je l'aurai déjà resserré d'une bonne douzaine de pages. En faisant évanouir, par une seule remarque, cette fameuse liste de votre portière et ces preuves victorieuses qu'elle fournit contre moi, j'en aurai au moins gagné encore une vingtaine d'autres ; cinq ou six à passer pour l'honnête éclaircissement des honnêtes motifs de rhonnète rapport que M. Goëzman a fait au parlement de mon procès contre M. de la Blache, absolument étranger à votre défense ; sept ou huit autres pour votre naissance, votre éducation , vos mœurs, et la notice de tontes les places qu'a manquées M. Goëzman , de toutes les recommandations qui n'ont pu avoir de succès pour lui, les baptêmes, les billets d'enterrement de sa famille, les ouï-dire sur sa noblesse, etc.; neuf ou dix encore pour les pièces justificatives, qui ne sont justificatives que de faits inutiles à la question, ou même absolument contraires aux choses qu'il entend prouver, etc. Alors il nous t-estera quelques pages au plus sur l'affaire...
Vous entamez ce chef-d'œuvre par me reprocher l'état de mes ancêtres. Hélas ! Madame, il est trop vrai que le dernier de tous réunissait à plusieurs branches de commerce une assez grande célébrité dans l'art de l'horlogerie. Forcé de passer condamnation sur cet article, j'avoue avec douleur que
BEAUMARCHAIS. — 1774. — QUATRIÈ31E MÉMOIRE. 465
rien ne peut me laver du jusle reproche que vous me faites d'être le fils de mou père... Mais je m'arrête ; car je le sens derrière moi qui regarde ce que j'écris, et rit en m'embrassant.
Tel est le préambule de cette troisième défense, où Beaumarchais, faisant face à tous ses ennemis ensemble , change de ton avec chacun d'eux, les harcèle et les culbute l'un après l'autre, en s'écriant : A vous. Monsieur Baculard ! à vous, Monsieur Marin! à vous, Monsieur Bertrand ! « 11 se bat , dit Voltaire, contre dix ou douze personnes à la fois , et les terrasse comme Arlequin sauvage renversait une escouade du guet.» Son mémoire se termine par une grave dénonciation contre Monsieur Goëzman, déposée par écrit chez le procureur général , le 15 décembre 1773. Ce magistrat si vertueux , ayant consenti à être le parrain d'une petite fille , née de parents pauvres , ayant promis de subvenir à son entretien , et ne voulant être lié ni par sa parole, ni par sa signature, n'avait pas craint de se jouer du temple de Dieu , de la religion et des lois, en signant sur le registre baplistaire Louis du Gravier au lieu de Louis Goëzman, et en ajoutant un faux domicile à ce faux nom.