QUATRIÈME MÉMOIRE
S'il se donne un complice, que ce soit une femme de peu de sens ; si elle est interrogée, qu'elle se coupe, avoue, nie ce qu'elle a avoué, et y revienne encore...
Si mon dénonciateur suborne un témoin', que ce soit un homme simple et droit que l'horreur des cachots n'empêche pas de revenir à la vérité dont on l'aura un moment écarté.
Si rincoiruplibk fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme, qu'il en fabrique la minute, qu'il la confie à ce témoin, qu'il change le sens de la copie qui lui reste en y commettant des faux très-grossiers , qu'il n'y ait ni suite ni plan dans sa conduite, afin que tout puisse un jour servir à le confondre dans ses vues iniques, comme mon ennemi son homme de lettres *, et qui écrit d'une façon si modérée.
Telle eût été ma prière ardente ; et si tous ces points m'avaient été accordés, encouragé par tant de condescendance , j'aurais ajouté : Suprême bonté , s'il est encore écrit que quelque intrus doive s'immiscer dans cette horrible affaire, et prétendre à l'honneur de l'arranger en sacrifiant un innocent et me jetant moi-même dans des embarras inextricables, je désirerais que cet homme fût un esprit gauche et lourd; que sa méchanceté maladroite l'eut depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu'à lui, la haine et le mépris publics. Je demanderais surtout qu'infidèle à ses amis , ingrat envers ses protecteurs, odieux aux auteurs dans ses censures, nauséabond aux lecteurs dans ses écritures, terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant les livres défendus, espionnant les gens qui V admettent , écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant, pour s'enrichir, les malheureux libraires, il fût tel enfin dans l'opinion des hommes qu'il suffît d'être accusé par lui pour être présumé
* Le libraire Lejay. »- 2 Le comte de la Blache. Page précédente.
honnête, et son protégé pour être à bon droit suspecté: donne-moi Marin.
Que si cet intrus doit former le projet d'affaiblir un jour ma cause en subornant un témoin dans cette aff'aire , j'oserais demander que cet autre argoasin fût un cerveau fumeux, un capitan sans caractère, girouette à tous les vents de la cupidité, pauvre hère, qui, voulant jouer dix rôles à la fois, dénué de sens pour en soutenir un seul , allât , dans la nuit d'une intrigue obscure, se brûler à toutes les chandelles, en croyant s'approcher du soleil , et qui , livré sur l'escarpolette de l'intérêt à un balancement perpétuel , en eût la tête et le cœur étourdis au point de ne savoir ce qu'il affirme ni ce qu'il a dessein de nier : donne-moi Bertrand.
Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour de conseiller à cette belle ambassade , j'oserais supplier ta divine providence de permettre qu'il y remplît un rôle si pitoyable , que, bouffi de colère et tout rouge de honte, il fût réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la pitié me ferait supprimer: heureux encore, quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler, que cet événement lui apprît au moins à se taire ! donne-moi
Bac L LARD.
Que si, pour achever d'exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat d'un beau nom doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mon ennemi, j'oserais demander qu'il fut choisi entre mille, d'un caractère léger, et tel que ses imputations n'obtinssent pas plus créance contre moi que ses outrages publics ne doivent m'ébranler ni me nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire; mais rien n'est impossible à ta puissance '...
1 Ce magistrat , dont Beaumarchais laisse deviner le nom qu'il remplace par des points, est M. le président de Nicoiaï. Ci-après, p. 471 et 472.
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Mnfin si, dans la foule des rnaux prèls à m'accabler; si, dans la nécessité d'un procès aussi bizarre, cet Etre bienfaisant m'eùl laissé le choix du tribunal, je l'aurais supplié qu'il fût tel que, tout près encore de la naissance de ses augustes fonctions', il pût sentir que l'expulsion d'un membre vicié l'honorerait plus aux yeux de la nation, que cent jugements particuliers oi^i les murmures des malheureux balancent toujours l'éloge que les heureux sont tentés de donner. Je l'aurais demandé ainsi, parce que j'aurais cru n'être point exposé à voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque sous les yeux d'un peuple éclairé, plein de sagacité, d'esprit et de feu, et qui, toujours plus prompt à blâmer qu'à prodiguer la louange, rendrait chaque magistrat attentif et sévère sur sa façon de prononcer.
Eh bien ! dans mon malheur, tout ce que j'aurais ardemment désiré , ne l'ai-je pas obtenu ?
Après ce début , qui serait plus admirable si Toriginalité et la linesse n'y brillaient pas aux dépens de la convenance, Beaumarchais arrive à son quatrième combat avec de nouveaux moyens de défense que l'on peut réduire à trois.
I. M. Goëzman accuse Beaumarchais d'avoir voulu le corrompre ; et cet incorruptible magistrat est convaincu de faux dans l'acte le plus solennel, le plus indispensable de la vie chrétienne et civile. On se rappelle la dénonciation qui a terminé le troisième mémoire * : l'orateur l'amplifie avec une chaleur qui serait plus persuasive s'il était plus chrétien. On sent trop la rhétorique dans les exclamations d'un philo.sophe sur la dignité du baptême.
II. La haine de ses adversaires est telle qu'un d'eux, M. de Nicolaï, président du parlement, l'a outragé violemment , sottement et publiquement, au sortir même de l'audience, en présence de la cour, devant un millier de témoins. Celte seconde partie du mémoire est un récit habile et dramatique, où Beaumarchais s'étend d'abord sur la politesse et la bienveillance dont le parlement a usé envers lui dans son interro-
1 Le parleineut Maupcou n'avait alors que trois ans d'existence. Ci-tlessus , p 437. — - Ci-dessus, p. 46a.
gatoire, afin de se concilier ses juges et do mieux faire ressortir la pétulance du président son ennemi.
m. La troisième partie est consacrée au gazetier Marin, qui s'est servi de la Gazelle cVClrecht pour calomnier ses antécédents, et faire croire qu'il s'était autrefois rendu coupable en Espagne de crimes dignes du dernier châtiment. Les fragments que nous allons citer montrent quelque chose de ce manque de goût auquel l'orateur s'est laissé entraîner par le désir d'être populaire. Il s'agit de savoir si Marin n'est pas lui-même l'auteur de l'article Paris de la Gazelle d'Ulrechl. — Il est de lui, et voici mes preuves.
Premièrement, l'article de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c'est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, Tarticle dit toujours du bien de Marin, vante à Texcès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète. Il n'y a plus moyen d'en douter : c'est xMarin qui a fait l'article , puisque l'article dit du bien de Marin...
Avancez, Marin; suivons votre article : Quoique Von puisse lire ks mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris, il s'en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. Je n'entends pas cette phrase : elle sera toujours louche à moins d'y restituer quelques mots oubliés à l'impression. Pour qu'elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite: « Quoique l'on (ne) puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris (pour Marin), il s'en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Cela est clair, voilà qui s'entend; car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire , au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire : Il s'en est vendu plus de dix mille en deux jours. Ou bien, malgré le dégoût qu'on
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avait d'entendre parler de Marin dans ces mémoires, il s'en est cependant vendu , etc. Celte version est bonne aussi , mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu'on ne puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris pour Marin , il s'en est cependant vendu dix mille exemplaires en deux jours. « On y rêverait cent ans que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n'en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m'entends à ce sujet avec Ruanlt, libraire, rue de la Harpe , pour débiter mes sottises? Les ingrats qu'ils sont! ils décrient mon affaire de finance, comme s'ils n'y avaient pas un bon intérêt. Eh ! si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs? Mais le sieur Marin était irréprochable... Vous voyez bien, lecteurs, qu'il n'y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. «11 va le poursuivre au criminel, pour obtenir une réparation éclatante de toutes les calomnies du sieur de Beaumarchais. »
Cela va bien. Marin avait déjà dit dans sa requête imprimée qu'en le montrant au doigt, j'avais insulté la majesté du trône, berné le gouvernement, injurié la magistrature, bravé les tribunaux, outragé les citoyens; car
Qui méprise Marin , n'estime point son roi , Et n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi , ni loi.
Mais gardez-vous bien d'en croire ce monsieur-là : à son compte , il n'y aurait pas un seul bon Français dans la capitale...
Ah! Monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd'hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence, vous enchantiez toute la Ciotat ^
1 « La Ciotat, petite ville de Provence , où le petit Marin fredonnait , pour de petits gages, sur un petit orgue, dans une petite église, » Note de l'auteur.