DÉBATS DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
SUR l'obligation de prêter serment a la constitution civile dd clergé;
DISCOURS DE l'abbé MAURY, dans la séance extraordinaire du 27 novembre 1790.
L'Assemblée Constituante ayant décrété une nouvelle division du royaume, cette mesure administrative en avait entraîné une autre dans l'ordre judiciaire : les parlements avaient disparu avec les anciennes t)rovinccs , et l'érection des nouvelles cours de justice avait été déterminée par les chefs-lieux des départements et des districts. On avait, en outre, confié le choix des juges au suffrage des citoyens, 11 parut alors aux régénérateurs de la France que le culte religieux devait être soumis à ce remaniement général des juridictions; et cette troisième réforme fut appelée la Constitution civile du clergé. L'assemblée commença le 29 mai 1790 ses débats sur ce projet; un décret, rendu le J2 juillet, supprima les anciens évèchés, en créa de nouveaux, agrandit ou rétrécit arbitrairement les anciennes juridictions ecclésiastiques; détruisit les chapitres et les collégiales ; réserva au corps législatif la suppression , l'érection et la réunion des cures, et livra enfin à des assemblées populaires l'élection des évoques et des curés , devenus, aux yeux de la loi, de simples fonctionnaires publics.
Dès le commencement des débats , les évoques et les ecclésiastiques siégeant à la chanîbre * avaient protesté contre un projet qui dépassait manifestement les pouvoirs de l'assemblée. Ils avaient même refusé de prendre part à la discussion, afin qu'on ne supposât pas qu'ils en reconnaissaient la légitimité ; et, quand le décret du 12 juillet fut rendu, ils publièrent un mémoire intitulé : Exposition des principes sur la Consti-
» Trois exceptés, à savoir: Talleyrand-Périgord , évèque d'Autun ; Gobel, évêque de Lydda, et l'abbé Grégoire.
tution civiU du clergé. Ils y déclaraient que leur conscience leur défendait d'accepter une réforme ecclésiastique émanée du pouvoir civil , et qui menait droit au schisme. Us en appelèrent d'abord à un concile, dont la convocation leur fut refusée ; puis ils s'adressèrent au pape, seul revêtu de l'autorité nécessaire pour créer des évêchés et donner des pouvoirs aux nouveaux élus.
Cependant les articles du fatal et sacrilège décret avaient été mis à exécution avec une ardeur proportionnée à la résistance du clergé. De nouveaux pasteurs furent installés dans les nouveaux évêchés , et les anciens, seuls légitimes , refusèrent d'abandonner leurs églises à des intrus, déclarant qu'ils seraient martyrs plutôt qu'apostats. Le côté gauche de l'assemblée s'irrita, et voulut en finir. Une séance extraordinaire, convoquée subitement dans la soirée du vendredi 26 novembre et continuée le jour suivant, prit les députés opposants au dépourvu. Elle fut dramatiquement ouverte par une députation du directoire de Nantes, qui, admise à la barre, demanda que son évêque fût traduit devant les tribunaux , comme rebelle aux décrets de l'assemblée, et qu'on procédât immédiatement à l'élection de son successeur. Le comité ecclésiastique, les trois comités d'aliénation, des rapports et des recherches, l'oreille ouverte depuis trois mois aux dénonciations qui leur arrivaient de tous les coins de la France , avaient réuni tous les griefs imaginables ; et leur rapporteur, M. Voidel , les recueillit dans une longue accusation contre le clergé.
Ministres de la religion , s'écria-t-il en finissant , cessez de vous envelopper de prétextes. Avouez votre faiblesse: vous regrettez votre antique opulence; vous regrettez ces prérogatives, ces marques de distinction et de prétendue prééminence, tous ces hochets de la vanité qui dégradaient la maison du Seigneur. Songez que la révolution a fait de nous des hommes; que nous ne prostituerons plus notre admiration, et que nous n'encenserons plus les idoles de l'orgueil; qu'il faut enfin que tous les citoyens de l'empire courbent la tête devant la majesté des lois. A force de vertu, forcez-nous au respect; vous n'avez plus que ce moyen de l'obtenir. Oubliez vos antiques erreurs; renoncez à vos préjugés ; ne pensez plus à ces biens qui vous avaient perdus.
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L'oralour conclut, au milieu des applaudissements, en proposant de décréter que les évoques, les ci-devant -archevêques * et les cuiés seraient tenus de prêter serment à la Constitution civile du clergé, sous peine d'être dépossédés en cas de refus ; et que tout titulaire qui, supprimé par les décrets de l'assemblée , persisterait à exercer les fonctions attachées à son ancien litre, serait puni comme perturbateur du repos public.
M. de Cazalès se leva pour représenter à la chambre la gravité d'une question qui pouvait mettre le trouble et la division dans tout le royaume ; il demanda qu'on ajournât la suite du débat à deux jours, afin qu'on eût au moins quelque temps poiu' y réfléchir. Sa voix se perdit au milieu des murmures, et Barnavc n'eut pas de peine à faire rejeter cette demande , en déclarant qu'il n'y avait pas un moment à perdre si Ton voulait éviter la douloureuse nécessité de sacrifier des victimes au repos public. Alors l'évcque de Clermont, François de Bonnal, essaya vainement de se faire entendre pour montrer la nécessité de l'intervention de l'Eglise dans une question de discipline ecclésiastique, et pour repousser l'injure faite au clergé par le rapporteur, qui, dans l'opposition des évêques, n'avait vu que le regret de leurs anciennes richesses. « Nous pouvons vous sacrifier nos biens, s'écria-t-il , mais non pas notre conscience. Qu'on nous permette de nous assembler en concile ; que l'Eglise parle, et chacun de nous obéira. » Il n'eut pour réponse que des éclals de lire.
Le comte de Mirabeau paraît à la tribune ; il vient confirmer les accusations faites au nom des quatre comités ; sa harangue est une longue et violente réfutation de la doctrine des évêques dans leur Exposition des principes sur la Constitution civile du clergé. Ne pouvant reproduire tout son discours , qui dura plus d'une heure, rappelons au moins les phrases suivantes , qui échauffèrent Téloquence de son adversaire.
C'est au moment, Messieurs, où vous faites si glorieusement intervenir lu religion dans cette sublime division du plus beau royaume de l'univers; et où, plantant le signe auguste du christianisme sur la cime de tous les départements de la France, vous confessez , à la face de toutes les nations et de
» La constitulion supprimait le litre d'archevêque , et conservait celui de métropolilain.
tous les siècles, que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français; c'est ce moment que nos évèques ont choisi pour vous dénoncer comme violateurs des droits de la religion, pour vous prêter le caractère des anciens persécuteurs du christianisme, pour vous imputer, par conséquent, le crime d'avoir voulu tarir la dernière ressource de l'ordre public et éteindre le dernier espoir de la vertu malheureuse!...
Le prétexte politique de cette espèce d'insurrection sacerdotale, c'est, Messieurs, que la même puissance qui a changé l'ancienne distribution du royaume ne pouvait rien changer à l'ancienne démarcation des diocèses sans le concert de la puissance spirituelle. Ils disent que, le corps législatif n'ayant nul caractère pour restreindre ou pour étendre la juridiction des évêques , ceux-ci ont besoin d'une nouvelle institution pour se remettre au cours de leurs fonctions.
J'avouerai volontiers que la théologie n'entra jamais dans le plan de mes études; mais, sur le point dont il s'agit ici, j'ai eu des entretiens avec des ecclésiastiques instruits et d'une raison exacte et saine. En sondant leurs réflexions dans les principes qui appartiennent aux seuls procédés d'un bon esprit et d'une logique inflexible , j'ai acquis le résultat que je vais mettre sous vos yeux.
Le premier des quatre articles qui servent de base aux libertés de V Eglise gallicane ^ énonce que les évèques tiennent immédiatement de Dieu la juridiction spirituelle qu^ils exercent dans C Eglise : paroles qui ne signifient rien du tout, si elles ne signifient que les évêques reçoivent dans leur inauguration la puissance de régir les fidèles dans l'ordre spirituel, et que celte puissance est essentiellement illimitée. Car elle est le fond et l'essence de l'épiscopat, et ne saurait par conséquent connaître d'autres bornes que celles de l'univers entier. Un caractère divin qui perdrait son existence au delà d'une circonférence donnée, serait un caractère chimérique et illusoire. Un
pouvoir fondé sur une mission divine et absolue ne se peut ni restreindre ni circonscrire; en sorte que chaque évêque est solidairement, et par l'institution divine, le pasteur de l'Eglise universelle.
Le discours de Mirabeau avait lerminé la séance du vendredi; Pélhion ouvrit celle da lendemain par ces paroles :
11 ne s'agit pas ici d'entrer dans des discussions théologiques, dans ces disputes éternelles qui obscurcissent la raison. La théologie est à la religion ce que la chicane est à la justice.
Cet exorde fut suivi de raisonnements, à la même hauteur de logique et de convenance , pour prouver que les opposants étaient hommes et citoyens avant d'être prêtres , et qu'en leur qualité de fonctionnaires publics ils devaient obéir à la loi plutôt qu'au pape. On l'applaudissait encore, quand l'abbé Maury prit la parole * :
Messieurs ,
Le calme profond avec lequel nous avons entendu hier le rapport et la discussion d'une cause dans laquelle le clergé de France vous est dénoncé avec tant de rigueur , nous donne droit d'espérer que vous voudrez bien écouter aujourd'hui, avec la même attention et la même impartialité , les faits et les principes que nous venons invoquer dans ce moment
* Son discours, publié le lendemain dans les colonnes du Moniteur, parut quelques jours après aux bureaux de Y Ami du Roi , en 75 pages in-8°, revu, modifie, augmenté par l'orateur, qui y fit entrer des réponses à des objections faites après coup. C'est ainsi qu'on y trouve une réfutation des paradoxes de M. Camus, dont le discours avait clos la séance et précédé immédiatement le décret qui la termina. Mais l'abbé Maury tint à éclairer l'opinion publique par une réfutation complète des arguments de ses adversaires. C'est cette seconde édition que nous allons suivre. Nous nous servirons cependant çà et là du Moni' teur dans nos notes , pour mieux faire resi^orlir la marche du discours , en indiquant les interruptions qui en déterminèrent la fougue et les écarts.
pour notre légitime défense. Nous avons besoin que votre neutralité la plus manifeste nous réponde ici de votre justice. On nous dit de toute part que nous venons mettre en question un parti pris irrévocablement; que noire sort est fixé par les conclusions de vos comités ; que le décret est proclamé d'avance ; que nous nous élevons inutilement contre une détermination invariablement adoptée, et que la majorité de l'Assemblée Nationale est impatientede prononcer le fatal arrêt de suprématie qui doit reléguer tous les ecclésiastiques du royaume entre l'apostasie et la proscription, entre l'indigence et le parjure.
La solennité de cette discussion nous place déjà, devant vous, dans une situation d'autant plus périlleuse qu'à l'infériorité ordinaire du nombre ce combat vient encore ajouter l'inégalité particulière des armes. Nos adversaires nous attaquent avec des principes philosophiques , et ils nous invitent à leur opposer les moyens que la théologie nous fournit. Hélas! Messieurs, cette science divine aurait dû être toujours étrangère, sans doute, à cette tribune ; mais puisqu'elle y est interrogée aujourd'hui, vous pardonnerez du moins à la nécessité qui nous obligera de vous parler son langage pour éclairer votre justice.
Remontons d'abord à l'origine de cette contestation. Cette chaîne de faits doit nous conduire à l'époque où vos délibérations ont excédé vos pouvoirs , et ont signalé votre incompétence.
L'orateur commence donc par établir l'étal de la question, en rappelant que les députés ecclésiastiques avaient refusé dès le début dô prendre part à des délibérations schismatiques; qu'ils avaient demandé la convocation d'un concile, et que leur demande ayant été rejetée , il ne leur était resté qu'une voie canonique à suivre , le recours au chef de l'Eglise, seul juge compétent dans une question de discipline religieuse ; que le roi lui-même , en sanctionnant à la fin du mois d'août les décrets du t2 juillet, les avait soumis à l'approbation de Pie VI ; que
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la réponse de Home n'étant pas encore arrivée , mais ne pouvant manquer (l'être bientôt connue, la sagesse, la modération, la décence même faisaient à l'assemblée un devoir de l'attendre. La conclusion de cet exposé était celle-ci : donc , l'opposition du clergé est une affaire de conscience et non pas de caprice et de mauvais vouloir sacerdotal, comme MM. Yoidel et Mirabeau l'ont prétendu.
S'il faut en croire nos adversaires, — car nous en avons , et beaucoup, parmi nos juges, — ce refus de notre adhésion est purement arbitraire. C'est une aveugle jalousie de puissance qui nous égare, et nous compromettons , sans aucun véritable intérêt, la tranquillité publique dans tout le royaume. 11 nous importe donc, Messieurs, d'écarter d'abord cette objection tant rebattue dans le rapport amical et conciliatoire de M. Voidel, renforcé de toute la théologie de M. de Mirabeau. Nous sommes impatients de vous révéler cet intérêt vraiment noble, puisqu'il est fondé sur le devoir, cet intérêt national, cet intérêt religieux , qui commande aujourd'hui notre résistance. — Murmures dans l'assemblée.
Si les murmures qui m'interrompent dans ce moment me décèlent d'avance votre opinion, oii est donc votre impartialité judiciaire? S'ils m'avertissent au contraire de prouver ce que j'avance, ils sont prématurés; car il faut bien que j'énonce ma proposition avant d'en fournir la preuve. La juslice et rhumanilé vous prescrivent celte patience de discussion que le seul ordre naturel des idées me donnerait le droit d'attendre de vous, si la bienséance ne suffisait pas pour vous forcer d'écouler du moins les victimes que l'on veut vous faire immoler, sans leur montrer une colère qui pénètre d'horreur quand elle est jointe à l'autorité suprême. Je vais donc prouver que nous ne sommes pas sans intérêt dans l'opposition légale et suspensive que nous avons manifestée. — Nouveaux murmures. — Eh ! Messieurs, vous renverserez d'un souflle tous ces obstacles qui vous irritent. La toute-
puissance que vous avez usurpée ne doit donc pas nous empêcher d'élever devant vous les barrières de la raison, puisque vous avez d'avance la certitude de les franchir.
Oui, Messieurs , il est un intérêt noble que nous pouvons avouer hautement , un intérêt que la loi sacrée du dépôt met pour nous au rang des devoirs, un intérêt qui se lie h la perpétuité de la foi dans cet empire, l'intérêt de la stabilité de nos places et de l'inamovibilité de nos titres. C'est une dette que nous avons contractée envers nos successeurs, lorsque nous avons reçu notre institution canonique. Je le répète donc avec toute l'intrépidité de la conviction la plus intime, et en portant à tous mes adversaires le défi de me répondre, je ne dis point par des murmures insignifiants, mais par des raisons plausibles : il est de l'intérêt de la religion, il est de l'intérêt des peuples eux-mêmes, que les ecclésiastiques n'obtempèrent point , sans le concours de la puissance spirituelle , à vos nouveaux décrets relatifs au clergé.
L'intérêt de la religion est, sans doute , que la chaîne apostolique des pasteurs se perpétue dans ce royaume, auquel sa primogéniture dans l'ordre de la foi donne un rang si éminent parmi les autres empires chrétiens. Or, comment s'y perpétuerait-elle si le ministère pastoral était amovible; s'il reposait sur des bases toujours vacillantes ; si les liens sacrés de famille spirituelle entre le pasteur et le troupeau étaient dissolubles au gré des puissances temporelles; si l'on pouvait exclure arbitrairement des églises les évêques et les curés qu'une institution canonique et régulière y a placés? Que deviendrait enfin la discipline de l'Eglise chrétienne, si vous pouviez, sans consulter aucune de ses règles, renverser un siège épiscopal que votre seule autorité n'a point établi , et destituer ainsi des ministres de lo religion que vous n'avez jamais institués?
Ici l'orateur, remontant à l'origine du pouvoir ecclésiastique, prouve par la IradHion, c'est-à-dire, par l'autorité des conciles et des saints Pères,
par la pratique constante de tous les siècles depuis la prédication des Apôtres , par le témoignage des historiens gallicans , entre autres de Fleury et de Bossuet, que l'Eglise a seule le droit d'ériger des chaires épiscopales et d'en limiter la juridiction ; que ce pouvoir canonique n'a jamais été partagé ni exercé par les princes ; puis il revient ainsi au désordre social qui naîtrait de l'innovation décrétée par la chambre.
Si la puissance civile est autorisée à prononcer ainsi , arbitrairement et sans la participation de l'Eglise, la suppression des cures et des évêchés , toutes ces magistratures sacrées deviennent amovibles ; les pasteurs ne sont plus unis à leurs troupeaux par cette sainte alliance qui les attachait les uns aux autres, comme un père à ses enfants ; leurs titres ne sont plus que des commissions révocables à volonté. Je ne vois plus dans l'ordre pastoral que des cosmopolites sans patrie, sans domicile fixe, sans famille spirituelle; et je demande si les peuples doivent bénir une innovation qui, en rendant l'existence légale des ministres du culte toujours précaire et incertaine, les prive des secours, des conseils, des exemples d'un pasteur qui ne peut plus se dévouer à son ministère lorsqu'il est incertain de son état?
Il est évident. Messieurs, que si vous pouvez abolir aujourd'hui cinquante-trois évêchés dans le royaume , sans aucune forme légale et par un acte absolu de votre volonté toutepuissante, vous aurez la faculté de supprimer arbitrairement, et en un instant et sans contradiction, tous les titres de bénéfice que vous conservez encore dans l'empire. Vous expulserez donc, à votre gré, tous les pasteurs qui auront le malheur de vous déplaire, et vous n'aurez pas même besoin de les accuser pour les proscrire. Ne vous êles-vous donc proposé que de déplacer le despotisme en France, et de vous l'approprier au lieu de l'anéantir ? Eh! par quelle inconcevable contradiction voudriez-vous nous soumettre à ces dépositions arbitraires, après avoir mis la stabilité de tous les autres étals sous la
garantie tiitélaire delà loi? Quoi! vous avez décrété qu'un sous-lieutenant d'infanterie ne pourrait pas être destitué de son emploi, sans le jugement préalable d'un conseil de guerreet vous prétendez refuser la même inamovibilité et les mêmes garanties judiciaires à vos pasteurs! Par où ont-ils donc mérité cette exhérédation de la loi ? On ne cesse d'abuser ici , contre nous, des principes d'une liberté qui nous sera toujours précieuse, pourvu qu'elle ne dégénère point en licence. Eb bien! c'est cette liberté légale que nous invoquons. C'est la conséquence immédiate de la parité de vos décrets que nous réclamons dans cette assemblée, en demandant que l'on ne puisse pas ériger ou supprimer nos litres sans recourir aux formes canoniques. Les formes de la loi sont la protection ou plutôt la propriété commune de tous les citoyens. Comment voulezvous que nous renoncions au seul bouclier qui puisse nous défendre, et que nous reconnaissions la légitimité de ces despotiques dépositions qui feraient de tous vos pasteurs des mercenaires livrés, de leur propre aveu , à la merci de toutes les haines, de tous les caprices, de tous les changements administratifs qui compromettraient chaque jour leur existence légale?...
Vous n'exigerez pas sans doute sérieusement que nous nous arrêtions à la misérable difficulté dont on a osé se prévaloir dans cette tribune, pour écarter l'invincible ascendant de ces principes de droit public, quand on a dit que le corps constituant était affranchi de toutes les règles. Si les règles n'existent plus lorsque cette prétendue autorité, que vous vous arrogez sans titre et sans mission, se déploie dans un Etat, comment avez-vous pu être constitués vous-mêmes? Si vous nous ramenez à l'origine de la société, si vous supposez que nous sortons des forêts de la Germanie, où est donc l'acte de cette convention qui vous a constitués corps constituant? i\on, ce n'est pas de la nation française, c'est de vous seuls que vous tenez cette
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prétendue et extravagante mission. Ne voyez- vous pas qu'à force d'étendre voire autorité, vous la sapez par ses fondements? Nous vous déclarons que nous ne reconnaissons pas , que nous ne reconnaîtrons jamais celle autorité consliluante dans la réunion des députés des bailliages, que le roi seul a convoqués sans prétendre abdiquer sa couronne pour la recevoir de vos mains. Nous répétons surtout que si vous étiez un corps constituant, vous auriez le droit de définir, de diviser et de déléguer tous les pouvoirs, mais que vous ne pourriez en retenir aucun, parce que la réunion des pouvoirs est Tessence du despotisme et que le despotisme n'a jamais pu être institué légalement. Vous ne serez plus dangereux, Messieurs, le jour 011 vous déclarerez à la nation que cette autorité despotique vous est dévolue. H nous suffira que vous manifestiez franchement vos prétentions pour établir invinciblement la nullité radicale de tous vos décrets. — Violents murmures.
Pardonnez, Messieurs, si ma raison ne fléchit pas ici devant la logique des murmures. Je n'entends pas la langue que vous me parlez en tumulte, lorsque vous n'articulez aucun mot. C'est ainsi qu'on arrête un opinant, je le sais bien; ce n'est pas ainsi qu'on le réfute. Si vous voulez me répondre, voici les assertions que je vous somme de combattre : vous n'êtes point un corps constituant; si vous prétendez l'être, vous n'êtes plus un corps constitué; si vous l'étiez en effet, votre mission se bornerait à décréter une constitution, sans vous autoriser à exercer aucun pouvoir politique, sous peine de vous dénoncer aussitôt vous-mêmes h la nation comme une assemblée de tyrans. — Nouveaux et plus violents murmures.
Je vous avertis que la conséquence naturelle de vos bruyantes et indécentes clameurs, c'est que vous êtes réduits à la nécessité de m'interrompre continuellement, parce que vous sentez l'impossibilité de me répondre.
Examinons à présent si vous avez, comme corps législatif,
le droil de vous affranchir, à notre préjudice, de ces formes légales que vous ne pouvez méconnaître en votre prétendue qualité de corps constituant.
Tout ce qui protège les droits des citoyens ne peut leur être refusé par des législateurs. On ne peut, en effet, nous dépouiller, au nom de la loi , d'une prérogative que la loi nous avait accordée pour assurer son propre empire. Or, les formes légales sont les garants de nos droits. Vous ne pouvez donc pas nous en contester le recours. C'est à vous à décréter les lois; mais ce n'est point à vous à les appliquer, à les faire exécuter, et encore moins à vous soustraire vous-mêmes à leur joug honorable et à nous apprendre à les fouler aux pieds. Tout homme qui sait calculer les conséquences des principes politiques, doit abjurer une patrie où les législateurs sont magistrats, et oi^i les mêmes représentants du peuple qui ont fixé la législation, prétendent influer sur l'administration de la justice.
Mais que dis-je , Messieurs? ce n'est pas seulement à celte monstrueuse confusion de pouvoirs que l'on vous invite, on veut que vous exerciez avec le ministère judiciaire tous les pouvoirs publics, le pouvoir ecclésiastique, le pouvoir exécutif, et je dirais le pouvoir judiciaire, si cette autorité était au nombre des pouvoirs politiques. Mais il est de l'essence des pouvoirs politiques d'être indépendants les uns des autres, et l'autorité judiciaire dépend essentiellement du pouvoir législatif qui dirige ses décisions, et du pouvoir exécutif qui les fait observer ; d'où il résulte qu'elle n'est point un troisième pouvoir politique, mais une simple partie intégrante du pouvoir exécutif. Je dénonce dans ce moment à la nation tout entière cette scandaleuse coalition de tous les pouvoirs que vous prétendez exercer; je vous la dénonce à vous-mêmes comme la violation la plus manifeste de vos décrets. S'il est vrai que vous puissiez supprimer de plein droil les cures elles évêchés du royaume , et qu'une loi générale opère ces extinc-
lions particulières, vous agissez à la fois en législateurs, en pontifes, en juges, et il ne manque plus à votre magistrature universelle que le ministère des huissiers.
Ah! si l'on disait, à cinq cents lieues de Paris, qu'il existe dans le monde une puissance à laquelle sont dévolues les fonctions de pontifes, de législateurs et déjuges, ce ne serait pas, sans doute, dans cette capitale; ce serait dans le divan de Conslantinople ou d'Ispahan que Ton croirait devoir en chercher le modèle. C'est dans ces malheureuses contrées, où le sceptre de fer du despotisme tient la raison, la justice, la liberté honteusement asservies, que l'on voit d'imbéciles sultans s'ériger tour à tour, par le fait, en législateurs, ou plutôt en lois vivantes, en califes et en cadis ; mais ce ne sera pas dans une nation qui parle de liberté que les principes constitutifs du despotisme seront opposés, avec succès, à une classe entière de citoyens qui réclament la protection ordinaire des lois.
Admettez-nous donc, Messieurs, à l'ancien droit commun du royaume, aux prérogatives de cette nouvelle constitution, qui n'a pu légitimer contre nous seuls le despotisme. Le dernier des citoyens, retiré dans son humble cabane , ne doit pas en être chassé sans un jugement légal. Telle est la forme sacrée des voies de droit auxquelles on ne substitue que des voies de fait; et ce sont aussi des voies de fait que vous prenez pour écarter, par la force, des titulaires qui n'ont pas encore été jugés. Si l'on supprime aujourd'hui un seul évêché, sans suivre les formes reçues dans l'Eglise, il n'y aura pas dans le royaume un seul prélat qu'une nouvelle loi ne puisse déposer demain; et il est de principe qu'une loi ne saurait jamais être légitimement dirigée contre un seul individu.
Pendant cette vigoureuse sortie contre la confusion des pouvoirs usurpés et \ioIeniraent exercés par la cliambre , plusieurs voix s'étaient élevées pour rappeler l'orateur à l'ordre. Maisleprésident, M. deLameth, jouissant des répulsions provoquées par une éloquence sans ménage'
mcnts, s'était contenté de dire avec malice : « Quelques murmures que l'on fasse entendre pourôter la parole à M. l'abbé Maury, quelque chose qu'il fasse pour la perdre, je vous préviens que je la lui maintiendrai tant que l'assemblée, par une délibération expresse, n'en aura pas décidé autrement. » Vint le moment où le fougueux champion du clergé, concentrant son attaque sur le comité ecclésiastique, fit peser sur lui l'odieux et la responsabilité de tous ces abus de puissance arbitraire, et s'écria que la bureaucratie de l'assemblée avait remplacé la bureaucratie du ministère. Alors M. de Lameth , forcé par les réclamations de plus en plus violentes, interrompit l'orateur. « 11 est de mon devoir, lui dit-il, de vous rappeler que la satire du comité ecclésiastique n'est pas à l'ordre du jour. » — « Et moi, s'écria M. Lucas, député du Bourbonnais, je demande que l'on vote des remerciements au comité ecclésiastique. » Le baron de Menou, maréchal de camp, député de Touraine, lança une plaisanterie qu'il fallut expier :" « Je demande, dit-il ironiquement, qu'on n'inteirompe pas M. l'abbé Maury. En parlant contre la chose publi(jue, il lui fait plus de bien que ceux qui parlent pour elle i. » L'orateur, à ce mot, reprit :
Vous prétendez, vous, monsieur de Menou, en votre qualité de théologien de notre comité militaire, que je fais l'apologie du comité ecclésiastique, et que je sers ainsi la chose publique sans le vouloir. Sans le vouloir! J'ignore si votre théologie vous a appris à mieux deviner mes intentions que votre logique ne vous a enseigné l'art de réfuter mes raisonnements. Eh bien! je continue donc à servir la chose publique à votre gré...
Lorsque l'Assemblée Nationale a rendu ses décrets, sur quelque matière que ce puisse être, elle les présente à la sanction du roi, qui est chargé de leur exécution ; et notre ministère législatif est dès lors consommé. Si notre comité ecclésiastique s'était contenté de nous communiquer ses projets incendiaires, nous les aurions jugés, sans pouvoir lui faire un crime des hérésies , ou même des persécutions qu'il
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nous proposait d'adopler. Mais ses entreprises ont été la source principale des troubles qui agitent la France ; et je ne saurais m'élever avec assez de force contre cette bureaucratie de nos comités, plus redoutable, plus despotique mille fois que la bureaucratie des ministres. Nos comités sont établis pour nous seuls; ce sont des sections particulières de cette assemblée, que la nation ne connaît point. Nos comités ne devraient jamais correspondre avec les provinces; et cependant ce sont eux qui, souvent à notre insu, gouvernent le royaume et en règlent les destinées. Votre comité ecclésiastique, où je ne vois pas un seul évèque, où l'on trouve à peine un petit nombre de curés connus par la haine qu'ils ont vouée au clergé , exerce tous les jours une prérogative qui n'appartient pas à l'Assemblée Nationale elle-même. — Murmures.
Non , Messieurs, vos prétentions ne sont pas plus des droits que vos murmures ne sont des raisons. Non , vous n'êtes pas autorisés à correspondre individuellement et législativement avec les citoyens. C'est à la nation tout entière que vous devez parler , si vous ne voulez pas que vos relations extérieures soient, aux yeux de toute l'Europe, des certificats authentiques de tyrannie. Votre comité ecclésiastique ne cesse pourtant d'exciter la fermentation la plus dangereuse dans toutes les parties de l'empire, en correspondant sans mission avec les bénéficiers, avec les corps ecclésiastiques, avec les municipalités et les départements. C'est lui qui ose leur transmettre des ordres que vous n'avez pas le droit de donner. C'est lui qui, par l'organe d'un chef de bureau, qu'il appelle fastueusement son président, a écrit aux corps administratifs : Osez tout contre le clergé, vous serez soutenus l — Cris et tumulte.
Vous avez beau m'interrompre, vous ne perdrez pas un mot de ma censure. Vous demandez à répondre? Vous avez en effet grand besoin d'une apologie. Attendez donc que l'accusation soit entière; car je n'ai pas encore tout dit, et il faut
tout dire aujourd'hui , pour n'y pius revenir. Je veux tirer enfin de vous la justice que me promet l'opinion pubMcjne , en révélant à cette assemblée l'esprit dont vous êtes animés.
C'est votre comité ecclésiastique , Messieurs, qui a usurpé le pouvoir exécutif, et qui s'est fait modestement roi de France, en préjugeant k son profit la vacance du trône pour toute la partie des décrets qui nous concerne. C'est lui qui a écrit dans toutes nos provinces des lettres aussi fastueuses que barbares, dans lesquelles, manquant aux lois les plus communes de lu décence, il a adopté les formules les plus hautaines des chancelleries allemandes. C'est lui qui s'est érigé en mandataire de l'Assemblée Nationale ; qui s'est chargé de faire exécuter vos décrets sans vos ordres; qui a prévenu la réponse du Saint- Siège, que vous sembliez attendre avec tant de modération; lui qui a provoqué les persécutions et les soulèvements populaires qui vous sont dénoncés; lui qui s'est emparé de toutes les autorités , qui a aggravé la rigueur de vos décrets , en enjoignant aux jnunicipalités de fermer les églises des chapitres, d'interdire aux chanoines l'habit canonial, l'entrée du chœur et les fonctions de la prière publique.
Qu'il parle donc maintenant, ce comité, et qu'il nous dise en vertu de quel droit il a donné de pareils ordres; qu'il nous dise quel est le décret qui l'a institué pouvoir exécutif , et qui l'a autorisé à renouveler les horreurs des Huns, des Visigoths et des Vandales, en condamnant à la solitude d'un vaste désert ces sanctuaires d'où les lévites sont bannis comme des criminels d'Etal, et autour desquels les peuples consternés viennent observer , avec une religieuse terreur, les ravages qui attestent votre terrible puissance , comme on va voir, après un orage, les débris d'une enceinte abandonnée qui vient d'être frappée de la foudre!
Je bénirai à jamais , Messieurs, le jour où il m'a été enfin permis de soulager mon ùme du poids d'une si accablante
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douleur, en vous dénonçant ces entreprises, ces abus d'autorité, ces excès de rigueur ajoutés à tant d'autres rigueurs , ce luxe de persécution qui a dicté ces paroles par lesquelles la haine , fatiguée de la multitude de ses victimes et après avoir épuisé toutes les vengeances, semble encore implorer au loin contre nous de nouveaux oppresseurs, en promettant impunité et protection à tous ses complices : Osez tout contre le clergé , vous serez souleiius!
11 me semble , dans ce moment , Messieurs , qu'on n'est plus si pressé de me répondre. Je continue donc, faute d'interlocuteurs, à servir seul la chose publique, et je laisse là votre comité, pour discuter les moyens de l'un de ses principaux oracles.
M. de Mirabeau, en nous lisant hier une dissertation théologique dans la cause du clergé , a solennellement abjuré les principes qu'il professait, il y a trois ans, dans son ouvrage très-peu lu sur la Monarchie prussienne. «C'est à l'Eglise, disait-il alors, c'est à l'Eglise, dont la hiérarchie est de droit divin, à régler la manière de juger ses causes, et en qui réside la puissance d'ordonner sur chacune. Car vouloir régler les droits de la hiérarchie chrétienne établie par Dieu même, comme dit le concile de Trente, c'est assurément le plus grand attentat de la puissance politique contre la puissance religieuse. »
Voilà quelle était alors l'opinion de ce même adversaire, qui dénonce aujourd'hui au peuple , comme des ennemis de la nation , tous les ministres du culte qui professent encore la même doctrine. On dirait qu'il n'affecte de louer la religion que pour s'autoriser à flétrir le clergé. A Dieu ne plaise cependant que je veuille rapprocher ici les principes édifiants que M. de Mirabeau a posés en faveur du christianisme, des conséquences qu'il en a tirées. Il ne nous est permis de scruter les intentions de personne; et, sans examiner les motifs de
tant de figures de rhétorique , nous nous emparons, au nom de la religion , de tous les hommages qui lui ont été rendus dans celte tribune. Nous pourrions peut-être observer , en résumant tout ce que nous avons entendu , qu'il est des hommes qui ont perdu le droit de louer publiquement la vertu et de s'ériger en censeurs du vice ; mais écartons les personnalités , et discutons la doctrine de M. de Mirabeau.
Cet orateur a parfaitement saisi le grand principe nécessaire à sa cause , quand il a dit que chaque évêque, exerçant son autorité de droit divin, jouissait de la même juridiction dans toutes les églises, et qu'il était ainsi l'évêque universel partout où il remplissait les fonctions épiscopales. Mon intention est de rapporter fidèlement la pensée, et même les expressions de M. de Mirabeau. Si je me trompe dans une citation si importante , il est présent, je le supplie de me redresser.
Mirabeau se lève pour répondre à cette interpellation , et l'orateur poursuit ainsi :
Puisque vous voulez bien, Monsieur, répondre à ma question , je vous supplie de déclarer si vous n'avez pas dit que chaque évêque, jouissant d'une juridiction illimitée, était, en vertu de son ordination , évêque universel de toutes les églises; et que celle proposition était la citation textuelle du premier des quatre fameux articles du clergé de France, en 1682 '. Voilà , Monsieur, ce que j'ai cru entendre : je vous prie de me dire si ma mémoire ne m'a point trompé.
« Non , Monsieur, répond Mirabeau, ce n'est point là ce que j'ai dit : ces ridicules paroles ne sont jamais sorties que de votre bouche. Voici ce que j'ai dit : j'ai avance' que chaque évêque tenait sa juridiction de son ordination; que l'essence d'un caractère divin était de n'être circonscrit par aucunes limites, et, par conséquent, d'être universel, suivant le premier article delà déclaration du clergé, en 1G82. Voilà, Monsieur,
* Ci-dessus, p. 535.
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ce que j"ai dit. Mais je n'ai jamais prétendu que l'ordination fit d'un cvèijue unévèque universel.» — Cette explication est suivie des bruyants applaudissements des tiibunes.
Eh bien! nous sommes d'accord. C'est bien à ces mêmes assertions, monsieur de ^Mirabeau, que je vais répondre; et j'espère qu'il me sera facile de vous faire expier dans un instant les applaudissements dont les tribunes viennent de couvrir votre naïve explication.
Voici d'abord le premier article delà déclaration du clergé, de 1682, que vous invoquez : L'Eglise n'a aucun droit direct ni indirect sur le temporel des rois. Voulez-vous entendre le second ? V autorité de l'Eglise est supérieure à celle du Pape, non-seulement dans les temps de schisme , mais encore dans Vordre commun, conformément à la décision du concile de Constance. Voici le troisième : Le Pape est soumis aux Canons; et c'est dans la charge éminente qu'il a reçue de veiller à leur exécution , qu'il trouve le principe et l'exercice de la prééminence du Siège apostolique. Le quatrième enfin prononce que les décrets du Souverain Pontife ne sont irréformahles que lorsqu'ils sont acceptés par le consentement de l'Eglise universelle. Vous voyez qu'il n'y a rien de commun entre votre proposition et ces quatre fameux articles. 11 n'est pas même question de la juridiction épiscopale dans les quatre propositions de l'Eglise gallicane. Vous avez donc cité à faux pour en imposer à cette assemblée; et la vérité a le droit de vous donner, h vous, ou plutôt à votre écrivain, le démenti le plus autlienlique.
Mais c'est à vous que je reviens , et je vais vous prouver, \° que vous avez réellement dit ce que je vous ai attribué , et que les matières ecclésiastiques vous sont si peu familières qu'en croyant le désavouer, \ous venez de le confirmer de la manière la plus incontestable; 2" que ce que vous avez dit est absolument insoutenable en principe, et que vous n'entre-
prendrez pas même de me répliquer, sans vous engager plus avant dans le piège où vous êtes pris. Il ne s'agit plus ici d'une erreur de mémoire ou d'un défaut de bonne foi- Raisonnons, et voyons si votre logique est plus sûre et plus ferme que votre érudition.
Vous reconnaissez formellement nous avoir dit que chaque évêque tenait sa juridiction spirituelle de son ordination, et que ce pouvoir divin n'était circonscrit par les limites d'aucun diocèse. Or, si la juridiction d'un évêque, si sa puissance spirituelle n'est limitée par aucune circonscription diocésaine, chaque évêque a donc partout la même autorité ; chaque évêque a le droit d'exercer partout une juridiction commune à tous les territoires et égale sur tous les territoires; chaque évêque est donc dans l'Eglise un évêque universel. Je ne vous ai donc pas cité à faux, puisque vous venez de répéter, avec la plus édifiante simplicité, ce que vous aviez dit d'abord et ce que je vous avais fait dire, La seule diiTérence qu'il y ait entre votre nouvelle version et la première, c'est que vous venez, je ne sais pourquoi, de délayer dans une longue phrase ce que, d'après vos maîtres, vous aviez d'abord exprimé dans un seul mot, évêque universel.
11 est donc vrai que vous avez réellement dit ce que je vous ai attribué, et si votre phrase signifie autre chose, elle ne peut plus avoir aucun sens. Je ne dirai point alors , en discutant votre réponse, que ct?s ridicules paroles ne sont sorties que de votre bouche; mais je dirai, et cette assemblée dira comme moi, que votre proposition n'a pu sortir que d'une tête absurde.
Remerciez à présent les tribunes des applaudissements flatteurs qu'elles vous ont prodigués, lorsque vous avez eu la charité de me dénoncer à leur savante iraprobalion par votre désaveu. Si vous êtes tenté de répliquer, parlez; je vous cède la parole. — Vous ne dites rien? — Cherchez tranquil-
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lement quelque subtilité dont je puisse faire aussitôt une justice exemplaire. — Vous ne dites plus rien ? — Je poursuis donc ; et, après vous avoir restitué ces mêmes paroles que vous avez trouvées si concluantes dans votre bouche et si ridicules dans la mienne, j'attaque directement votre argument. Je vais vous mettre en état de juger vous-même des principes théologiques qui vous ont fait tant d'honneur dans les tribunes.
Le caractère épiscopal est d'institution divine. C'est la puissance de l'ordre que l'évêque reçoit par sa consécration ; mais la juridiction épiscopale émane de la mission de l'Eglise. C'est l'Eglise qui indique à chaque pasteur la portion du troupeau qu'elle lui confie. Un évêque in partibus , h qui l'Eglise n'a pu donner aucune juridiction actuelle, n'en a réellement aucune, quoiqu'il ail la plénitude du caractère épiscopal ; et cependant il résulterait de votre système, qui n'admet aucune circonscription diocésaine, qu'un évêque in parlibus aurait la même autorité spirituelle dans cette capitale que M. l'archevêque de Paris. Jugez du principe par la conséquence.
Mais je vais vous parler un autre langage; et, par une comparaison à votre portée théologique, je veux éclaircir cette doctrine que vous avez si mal comprise, lorsque vous l'avez professée avec tant de confiance dans cette tribune.
Un juge est investi du droit de juger , qu'il reçoit du corps législatif et du roi. S'il prétendait juger les différends étrangers à son ressort et choisir à son gré ses justiciables, tous ses jugements seraient nuls, parce qu'ils excéderaient les bornes de sa juridiction. 11 en est de même dans le gouvernement ecclésiastique. Le pouvoir de l'ordre est de droit divin; mais l'exercice de ce pouvoir, c'est-à-dire, la juridiction est déterminée par l'Eglise, qui assigne à tous les pasteurs du premier et du second ordre leur territoire et leur troupeau. C'est l'Eglise seule qui a fait ce partage. C'est l'Eglise seule qui délègue la juridiction à chaque évêque ,
après qu'il a reçu le pouvoir radical de l'ordination. Chaque diocèse a ainsi un pasteur : s'il en avait plusieurs , il n'en aurait aucun. 11 est donc faux que chaque évêque soit un évêque universel. Voilà cependant le principe qu'il faut admettre pour autoriser la puissance temporelle à créer, à supprimer, à réunir arbitrairement des diocèses sans l'intervention de l'Eglise, comme l'Assemblée Nationale prétend en exercer le droit. Je demande maintenant à M. de Mirabeau si je n'ai pas été exact dans ma citation, et si je ne suis pas à l'abri de toute réplique dans mes raisonnements. Puisqu'il s'obstine à se taire devant vous, je prends acte de son silence, comme d'un témoignage non équivoque de son adhésion forcée à mes principes.
L'orateur prouve ici par l'iiistoire que « jamais cette dénomination d'évéque universel n'a souillé les canons de la discipline ecclésiastique ; » que l'Église au contraire s'est toujours élevée pour réprimer l'ambition des patriarches de Constantinople, qui prétendaient au titre d'évéques œcuméniques. Puis il passe ainsi de la théologie de Mirabeau aux dénonciations de M. Voidel ^ :
Je demande maintenant, Messieurs, si nous sommes des hommes à système quand nous professons cette doctrine. Je demande si on a le droit de censurer nos principes, lorsque nous démontrons ainsi quels sont les véritables perturbateurs de l'ordre public, dans là querelle que l'on suscite aujourd'hui à l'Eglise de France. Eh ! à quels agresseurs nous livre-t-on pour engager devant vous un pareil combat? C'est au nom d'un comité des recherches , c'est-à-dire , d'un comité qui
1 Tel est Tordre du discours original rapporté par le Moniteur. Mais dans l'édition qu'il donna lui-même de son discours remanié et amplifié, l'abbé Maury plaça entre les réfutations du comte de Mirabeau et de M. Voidei une longue réponse à M. Camus, qui, comme nous l'avons dit dans notre préambule, ne parla qu'après lui, et mit fin aux débats. La longueur de cette discussion surajoutée et son défaut de vérité historique nous ont empêché de la rapporter,
bb4 MAUUY. — !790. — iiisr.oURS
s'est humblement institué lui-même le légataire universel de l'inquisition et du despotisme, d'un comité qui ne nous a jamais donné que de fausses alarmes , qui ne nous a jamais parlé qu'avec le délire de la peur et la partialité de la calomnie, que l'on ose dévouer aujourd'hui tout le clergé de France aux préventions de cette assemblée, ou plutôt aux fureurs du peuple ! Ah ! ce comité des recherches , si digne d'être un jour recherché lui-même, ne pourrait nous humilier que par ses éloges; et toutes ses dénonciations sont à nos yeux des titres de gloire. Les accusations vagues, les injures en épithètes que le rapporteur s'est permises dans cette tribune , ne méritent pas l'honneur d'être confondues en détail : il nous suffit d'en prendre acte et de les dénoncer à la nation , qui tôt ou tard en fera justice. Le diffamateur qui s'est flatté, sans doute, d'échapper par son obscurité à l'opinion publique, mérite d'être cité dès ce moment à son tribunal, quand il honore tous les évoques du royaume de ses outrages ; et je lui rends grâces, en leur nom, d'une dénonciation dont il doit seul rougir.
Ce monsieur Voidel nous a dit que M. de Laurencie, évêque de Nantes , déjà poursuivi à la barre, au nom de son département, était revenu dans son diocèse après six mois d'absence ; qu'on l'avait sommé d'exécuter les décrets relatifs à la nouvelle constitution du clergé ; qu'il avait refusé d'y concourir sans l'inlervention de ses supérieurs dans la hiérarchie; qu'il n'avait pas cru pouvoir reconnaître la nouvelle démarcation de son diocèse en vertu de votre seule autorité, ou de la sienne propre; que le peuple, irrité contre le prélat, voulait attenter à sa vie ; que M. l'évèque de Nantes aurait été infailliblement la victime de celte insurrection populaire si, après avoir été défendu par le corps administratif, il ne s'était pas évadé à neuf heures du soir; et que, pour expier cette coupable évasion , réprouvée par tous nos comités qui ont rigoureusement prescrit la résidence aux évêque? , il devait être rappelé
à Nantes, mis en état d'arrestation , et solennellement déposé par la simple élection de son successeur. Je raconte, ou plutôt je répète, Messieurs, ce qu'on nous a dit.
La postérité ne le croira pas sans doute, je m'y attends ; mais vous le croirez, vous qui l'avez entendu. A Dieu ne plaise que je croie avoir besoin , dans ce moment , d'exciter votre intérêt en faveur de M. révê(}ue de Nantes par les justes hommages que je me plairais, en toute autre circonstance , à rendre devant vous à un prélat honoré, jusqu'à ce jour, de l'amour et de l'estime de ses diocésains! On ne loue pas l'innocence accusée , on la venge; mais comment la venger de l'adresse scandaleuse qui vous a été présentée ? Les applaudissements incroyables qui ont si souvent interrompu cette lecture, qu'il eût fallu arrêter d'une autre manière, me ferment la bouche dans ce moment. Non , je ne dirai rien de cette pièce étrange : vous l'avez jugée ; mais je dirai à votre rapporteur : Est-ce bien sérieusement que vous faites un crime à M. l'évêque de Nantes de s'être éloigné d'une ville où le peuple égaré demandait sa tête? est-ce au prix de sa vie que nos casuisles du comité des recherches prétendent l'obliger à la résidence? faut-il que son sang coule au milieu d'un peuple bourreau qui semble en être altéré ? Ah ! ne vous plaignez pas de ceux qui épargnent un grand crime à la multitude trompée ! Tremblez plutôt au moment où vos victimes ne fuiront plus devant le fer des assassins, au moment où vos principes de liberté vous condamneront à faire des martyrs; car je vous prédis que vous n'en ferez pas longtemps.
Le même réformateur du clergé, rapporteur ordinaire de votre comité des recherches, a découvert que M. l'archevêque de Paris, membre de cette assemblée, était absent depuis plus d'un an de cette capitale , et qu'il gouvernait tranquillement son diocèse du haut des montagnes de la Savoie. Puisque c'est encore le devoir sacré delà résidence qui réveille le zèle apos-
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tolique du dénonciateur, M. Voidel, j'observerai que l'on a quelquefois reproché aux évêqnes de quitter leur diocèse pour séjourner dans cette capitale, mais que l'on n'aurait pas soupçonné qu'un archevêque de Paris se retirât, par goût, à Chambéry pour s'affranchir de la résidence. Ce reproche, remarquable à tant d'autres égards , l'est surtout par sa nouveauté. Ici , Messieurs , je pourrais être impunément généreux envers M. Voidel : il n'est personne parmi vous qui ne suppléât dans ce moment aux tristes réflexions que suggère cet épisode de son rapport. Quoi ! M, l'archevêque de Paris, ce prélat si régulier, si doux, si exact à tous ses devoirs, et dont les ennemis du bien public n'ont que trop bien calculé le caractère pacifique et la trop facile résignation; ce bienfaiteur du peuple, que ses pieuses largesses ont encore plus appauvri que vos décrets; ce représentant de la nation qui, dès le mois de juin 1789, a été lapidé impunément en plein jour, au milieu de Versailles, à l'issue de l'une de^nos séances, entre l'Assemblée Nationale et le Trône, sans qu'il se soit permis de rendre aucune plainte contre ses bourreaux , sans qu'aucun procès-verbal ait constaté un attentat si mémorable, sans qu'il vous ait dénoncé cette proscription effrayante qui a donné à l'Europe entière de si terribles doutes sur la liberté de nos opinions; ce prélat qui, durant trois mois entiers , a pris part à nos délibérations, après une pareille catastrophe, et qui, ne trouvant plus de protection suffisante dans les tribunaux, s'est vu obligé , malgré son inviolabilité, de demander à cette assemblée un congé qu'il a obtenu, et d'aller chercher sa sûreté dans une terre étrangère; c'est ce même homme que vous osez accuser de s'être éloigné de son diocèse! C'est cette retraite, c'est cet exil involontaire qui lui a fait verser tant de pleurs, que vous lui reprochez ! Et sans respect pour ses vertus, pour ses malheurs, pour son silence du moins, qui devrait vous être si précieux, vous le traduisez devant nous comme le prévaricateur des lois
de la résidence ! Ah ! Messieurs , qu'il nous soit permis de nous environner , aux yeux des peuples, de ces inculpations glorieuses auxquelles sont réduits les dénonciateurs des ministres de la religion ! Non, nous ne leur répondrons plus ; nous répéterons seulement les accusations qu'ils intentent, et le clergé de France sera vengé !
Certes, il faut pourtant l'avouer, et le tableau de cette séance en fournit la preuve : nos adversaires ont ici de grands avantages sur nous. Us préparent de loin et en silence le rapprochement des griefs qu'ils veulent nous imputer. Quand ils ont ramassé dans les ténèbres les armes que la calomnie leur présente dans toutes les parties de cet empire, plusieurs comités, qui ne sont jamais gênés dans leurs opinions par la présence de nos partisans , se réunissent à notre insu, pour tracer le plan du combat qu'ils doivent nous livrer. Un rapporteur est choisi pour servir d'organe à ces conseils clandestins , où chacun apporte en tribut ses moyens de nuire. L'orateur, ainsi renforcé par cette conspiration mystérieuse, se renferme alors pour nous travailler en conslilulion. Il donne l'ordre à ses coopérateurs, qui se disposent à soutenir l'attaque. Dès que les agresseurs sont prêts, le jour du combat est choisi; on nous annonce tout à coup une séance extraordinaire dont l'objet nous est inconnu. La foudre nous frappe avant l'éclair. La délibération s'ouvre par un long et perfide rapport, renforcé à chaque page par ces violentes déclamations qui commandent aux tribunes la manœuvre législative des applaudissements. Les orateurs préparés en faveur du décret s'emparent alors de la parole , et nous lisent, avec toute la véhémence d'une inspiration soudaine, leurs discours composés à loisir. Si nous demandons l'ajournement pour préparer notre défense, ajournement qu'on ne refuse jamais dans les tribunaux ordinaires pour les plus légers intérêts , un délai de deux jours nous est refusé. Nous n'avons pas même le temps
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de la réflexion, seule puissance qui nous reste à invoquer en défendant nos droits. Que dis -je? si nous paraissons sur l'arène, nous ne pouvons le plus souvent être entendus. Il faut recevoir , comme une grâce , la liberté d'improviser à la tribune , comme je le fais à présent, après une foule de lecteurs qui ont écrit leurs plaidoyers dans la tranquille solitude du cabinet. Inspirés par nos premiers mouvements, nous nous élançons au combat; nous nous livrons à une discussion cent fois interrompue. Mais je m'arrête, Messieurs, vous savez comment on nous écoute, et l'Europe sait comment on nous
L'abbé Maury rappelle ici les motifs de la conduite du clergé, qui no peut reconnaître et par conséquent jurer une constitution canonique sans l'agrément d'un concile ou du pape. 11 est vrai, ajoute-t-il, que, le A février précédent, les députés ecclésiastiques ont d'avance prêté serment à la constitution que la chambre allait faire, mais ils n'ont voulu et n'ont pu s'engager qu'à l'acceptation des lois civiles ; et dès lors ils ont fait leurs réserves à l'égard des décrets dont la sanction appartiendrait à l'Eglise*.
Si le nouveau serment qu'on nous demande aujourd'hui n'ajoute rien au premier, il est inutile; s'il en étend les obligations, il est vexatoire ; et nous vous déclarons avec douleur, mais avec fermeté, que nous braverons l'indigence et la mort plutôt que de déroger aux premiers serments dont l'exécution serait incompatible avec les nouveaux engagements que votre comité des recherches prétend nous faire contracter. Remarquez, Messieurs, que les serments semblent se multiplier
1 Le 4 février 1790, Louis XVI vint à l'assemblée, y prit l'eng^agement de maintenir et lie défendre la nouvelle conslifution qu'on allait faire, et promit d'élever son lils dans les principes de ce nouvel ordre de choses. Après le départ du monarque, on décréta que tous les députés prêteraient à Tinstant même un serment civique ainsi formulé : « Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par rAsserabléeNaliouale et acceptée par le roi. »
parmi nous à mesure que l'esprit de la religion s'éteint dans le royaume , comme on ne parle jamais tant de fanatisme que lorsqu'il n'y a plus de foi , et de despotisme que lorsqu'il n'y a plus d'autorité. 11 semble, en effet, que l'on veuille faire dans la nation une cérémonie purement verbale de cet acte religieux qui est le plus ferme lien des sociétés humaines. Une inquiétude vague exige lyranniquementque la liberté s'établisse dans le royaume par les mêmes précautions que l'on prendrait pour y naturaliser le despotisme.
Quoi ! cette constitution qui devait assurer le bonheur de tous les Français, cette constitution qui, en remplissant tous les vœux des peuples, ne semblait a[)peler dans ce sanctuaire que des bénédictions et des actions de grâces , a-t-elle donc besoin que chacun de vos décrets, soutenu par des coups d'autorité, aille chercher dans le ciel un garant qu'il ne saurait trouver dans la reconnaissance de la nation? Pourquoi n'osez- vous donc plus vous fier à l'opinion de vos concitoyens? pourquoi tant de serments pour nous lier à nos intérêts? Craignez-vous que nous ne puissions pas être heureux par vos nouvelles lois sans en avoir fait à Dieu la promesse la plus solennelle? Louis XI exigeait sans cesse des serments de ses sujets, Henri IV ne leur en demandait point; il ne tourmentait pas la conscience de ses peuples : il était juste et bon, il se confiait h. la sienne. Ah ! laissez, laissez aux tyrans ces ombrageuses inquiétudes du remords qui voudraient, à force de serments, s'associer la religion même pour complice ! Le serment est superflu quand on fait des heureux; le serment est insuffisant quand on ne fait que des victimes.
Les ministres de la religion sont d'autant plus autorisés à juger, je ne dis pas seulement vos lois, mais encore vos intentions, avec la plus légitime méfiance, qu'il ne resterait plus de morale publique dans le royaume s'ils donnaient jamais aux peuples l'exemple du parjure. Nous confronterons donc vos
décrets avec nos consciences. On veut nous faire opter ici entre les lois de l'Eglise, que nous ne pouvons pas enfreindre, et les modiques restes de nos fortunes, tristes débris qui ont échappé à votre avidité lorsque vous nous avez fait si indécemment notre part, en confisquant nos biens, et que vous regardez peut-être à présent comme des dons de votre munificence. Mais nous nous souviendrons, Messieurs, qu'au moment même où l'on veut nous placer dans cette alternative, on vous a proposé de suspendre, par un décret, toutes les ordinations dans le royaume. Nous ne scruterons pas, dans cette tribune, des motifs qui ne sauraient échapper ni à nos amis, ni à nos ennemis. Nous nous abstiendrons de caractériser une persécution qui renouvellerait pour l'Eglise cette époque de désastre et de gloire où les pontifes de la religion, dévoués au ministère du martyre, étaient obligés d'aller se cacher au fond des cavernes pour imposer les mains à leurs successeurs. Ces tableaux, malheureusement trop prophétiques , paraîtraient peut-être de calomnieuses exagérations aux yeux de ceux de nos adversaires qui ne sont pas dans le secret du parti auquel ils servent d'instruments.
Mais si l'avenir ne peut pas être appelé en témoignage, nous reporterons vos regards sur le passé qui éclaircira tous vos doutes. J'observe, Messieurs, qu'on ne vous a jamais demandé directement aucune destruction. Le grand art de la majorité de cette assemblée consista toujours à apprivoiser les esprits par des décrets préparatoires qui n'annonçaient rien de sinistre, mais qui n'en conduisaient que plus sûrement au terme caché où l'on voulait arriver. L'histoire des délibérations relatives à nos biens nous fournirait des exemples mémorables de ce système dont je vous révèle ici la savante perfidie. On voulait d'abord consacrer simplement le principe, pour déclarer que les possessions ecclésiastiques étaient à la disposition de la nation : c'était une simple reconnaissance métaphy-
sique de cette souveraioeté nationale*; il n'était question ni de la propriété de nos biens , ni encore moins de leur aliénation. Mais, après vous avoir arraché ce décret vague, qui ne si'î-nifiait rien , on l'a commenté pendant six mois avec toutes les subtilités de l'esprit d'invasion et de conquête, et ensuite on a mis tous les domaines de l'Eglise à l'encan. Voulez-vous d'autres exemples de ces dispositions provisoires, qui ont été le prélude des subversions les plus étonnantes et les plus imprévues? Eh bien! écoutez. On vous invita, dans le mois de septembre 1789, à suspendre la nomination des bénéfices consistoriaux ; et au bout de trois mois tous les bénéfices furent supprimés. On vous proposa , dans le mois d'octobre, de suspendre la rentrée des cours souveraines ; et bientôt toutes les cours souveraines furent anéanties. On vous demanda, dans le mois de novembre, de suspendre provisoirement l'émission des vœux religieux ; et ce décret provisoire a été suivi d'une loi constitutionnelle qui abroge et proscrit à jamais tous les vœux solennels. Telle est la marche que vous avez suivie dans cette session. Il ne m'appartient pas de juger maintenant des motifs de M. de Mirabeau; mais j'ose lui demander confidemment si je les ai bien devinés. Est-ce encore une autre préparation législative pour vous conduire à la proscription de la religion catholique dans ce royaume, est-ce encore le même artifice que l'on a voulu employer dans cette partie du rapport oii , après vous avoir proposé de suspendre, c'est-à-dire, de défendre les ordinations, on s'est permis de flétrir, du ton le plus auguste, tout le corps épiscopal?
Quels que soient vos principes religieux, Messieurs, le corps législatif doit sentir la nécessité d'environner les premiers pasteurs de la considération publique. Législateurs d'un jour, législateurs de quelques journaux servîtes, vous regardez
* Voyez le discours précédent, p. 530, note.
comme de bons Français tous ceux que la révolution a enrichis, tandis que vous dénoncez comme de mauvais patriotes tous les citoyens qu'elle a ruinés! [Violents murmures.) Vous aurez beau m'interrompre, en répondant par des murmures à mes raisons, comme si mes raisons étaient des injures. Eh! que craignez-vous, pour vous abaisser aux menaces? Le règne de la justice n'est pas encore arrivé; mais le moment delà vérité est venu, et vous allez l'entendre. Nous dirons donc que lorsque vous vîntes inviter le clergé, au nom d'un Dieu de paix, à prendre place dans cette assemblée, parmi les représentants de la nation, il ne devait pas s'attendre à s'y voir livré, du haut de cette tribune , au mépris et à la rage des peuples. Nous dirons qu'il y a autant de lâcheté que d'injustice à attaquer des hommes qui ne peuvent opposer aux outrages que la patience, et à la fureur que la résignation. Nous dirons à nos détracteurs que si le tombeau dans lequel ils croient nous avoir ensevelis ne leur paraît pas encore assez profond pour leur répondre de notre anéantissement, ce seront leurs injures, ce seront leurs persécutions qui nous en feront sortir avec gloire pour reconquérir l'estime et l'intérêt de la nation , et que la pitié publique nous vengera bientôt du mal que nous a fait l'envie. — Cris : A Cordrel
Vous demandez qu'on me rappelle à l'ordre! Eh! à quel ordre me rappellerez-vous? je ne m'écarte ni de la question, ni de la justice, ni de la décence, ni de la vérité. Les orateurs qui m'ont précédé dans cette tribune n'ont pas été rappelés à l'ordre quand ils ont insulté, sans pudeur et sans ménagement, nos supérieurs dans la hiérarchie; je ne dois donc pas être rappelé à l'ordre quand je viens décerner au corps épiscopal une juste et solennelle réparation. Tous les A^ertueux ecclésiastiques du royaume s'empresseront de ratifier cet hommage public de respect , d'attachement et de confiance que nous devons à nos évèques. Nous avons vécu sous leur gouverne-
ment paternel qne l'on ose vous dénoncer comme un gouvernement despotique, et nous vous déclarons que nous avons toujours chéri leur autorité douce et bienfaisante, qu'il est bien plus facile de calomnier que d'imiter. Nous désavouons hautement les éloges insultants que l'on a prodigués au second ordre du clergé, en déprimant le premier : le piège est trop grossier pour nous tromper. Nous ne nous séparerons jamais de nos chefs et de nos guides; nous nous ferons gloire de partager tous leurs malheurs ; et l'on ne parviendra plus à nous diviser par des manœuvres dont une expérience trop récente nous a révélé tous les dangers. Nous souhaitons. Messieurs , que vos prétendus décrets régénérateurs de l'Eglise de France ne fassent pas déchoir vos pasteurs de la gloire, qui leur appartient depuis trois siècles, d'être, par leur science et leur régularité, le premier clergé de l'univers. L'Europe et la postérité confirmeront ce témoignage incontestable que je leur rends en votre présence. Que dis-je? leur conduite, dans ce moment de crise et de terreur, va vous apprendre à les connaître. L'intérêt n'a pu les émouvoir; mais la foi est en péril, l'honneur parle: il suffit, tout danger personnel disparaît.
Vous verrez, par l'exécution même du fatal décret que vous êtes prêts à prononcer, si vous ne devez pas regarder comme des ennemis de la patrie les fanatiques persécuteurs qui oppriment et tourmentent, sans intérêt, de faibles pasteurs accoutumés cà prier pour ceux qui les insultent, et dont la patience a du vous apprendre, dans la séance d'hier au soir , ce qu'ils savent soufîrir et endurer en silence, quand ils défendent les intérêts de la religion. Nous imiterons avec entiiousiasme le bel exemple de fermeté sacerdotale que vient de donner à toute la France le brave et bon clergé de Qnimper. La religion a dû infiniment gagner à tous ces débats, qui ont achevé d'en démontrer politiquement la nécessité. Qu'on ose donc nous vexer en nous demandant des serments contraires
564 iiAURY. — 1790. — SUR la constitution civile du clergé.
à nos principes ! Nous retrouverons cette énergie de courage qui ne compte plus pour rien le sacrifice de la fortune et de la vie, quand il faut s'immoler au devoir. Prenez-y garde, Messieurs , il est dangereux de faire des martyrs; il est dangereux de pousser à bout des hommes qui ont une conscience, des hommes qui sont disposés à rendre à César ce qui appartient à César, mais qui veulent aussi rendre à Dieu ce qu'ils doivent à Dieu, et qui , en préférant la mort au parjure, vous prouveront, par l'effusion de leur sang, que s'ils n'ont pas été assez heureux pour se concilier votre bienveillance, ils savent du moins mériter et forcer votre estime.
Je conclus donc à rajouriiement de la motion qui vous a été adressée au nom de quatre de vos comités , jusqu'à ce que le roi ait reçu et nous ait fait transmettre officiellement la réponse du Souverain Pontife, seul juge compétent que nous puissions reconnaître en matière de discipline ecclésiastique, spécialement lorsqu'il s'agit d'ériger ou de supprimer des sièges épiscopaux , dans l'Eglise de France , sans l'intervention d'un concile national.
Cette éloquente et vigoureuse réclamation fut sans effet : l'ajorirnement fut rejeté ; le décret passa, et le sacrilège serment fut solennellement exigé dans la séance du 26 décembre suivant. Ce fut Fabbé Grégoire qui ambitionna le triste honneur de monter le premier à la tribune pour y donner l'exemple du parjure : les feuilles révolutionnaires le proclamèrent aussitôt un parfait modèle des vertus évangéliques. Soixante-deux députés ecclésiastiques eurent la faiblesse de l'imiter; et la France se remplit de prêtres apostats, dont on sait l'éditiante histoire. Les évèques demeurés fidèles à l'EgUse, au nombre de quatre-vwgtseizc, furent ou proscrits ou martyrs ; leurs troupeaux passèrent à des pasteurs intrus, et le schisme national dura jusqu'au Concordat de IsOi. Pie Vil , à la demande du premier consul , adopta une nouvelle circonscription des évèchés, et conféra l'institution canonique à de nouveaux titulaires.
N" 1, p. 2. — Jacques-Bénigne Bossuet, né à Dijon dans la nuit du ^7 au 28 septembre 4027, y fit ses études d'humanités au collé^^c des Jésuites; et, sa rhétorique achevée, vint à Paris au mois de st^ntembre 1642 pour y faire sa philosophie, au collège de Navarre. 11 avait reçu la tonsure dès l'âge de huit ans. Orateur à seize, il étonna l'hùtel de Rambouillet par un sermon improvisé à onze heures du soir, précocité merveilleuse qui fit dire à Voiture qu'il n'avait jamais ouï prêcher ni si tôt ni si tard.
Le jeune orateur soutint sa thèse de bachelier à la Sorbonne , le 25 janvier 1648, en présence du vainqueur de Rocroi, au(iuel il l'avait dédiée. Devenu docteur, en 1652, il fit une retraite à Saint- Lazare, sous la direction de saint Vincent de Paul, reçut ensuite les Ordres sacrés, fut nommé archidiacre de l'église de Metz, et alla s'établir dans cette ville , où il demeura pendant six ans. C'est de son séjour a Metz que datent ses premiers sermons. 11 avait trente et un ans lorsqu'il parut pour la première fois dans les chaires de Paris. Il y prêcha le carême de 1659 aux Minimes de la place Royale ; celui de 1601 dans la chapelle des Carmélites du faubourg Saint-Jacques , et l'avent de la même année à la cour; et, pendant les huit années qui suivirent, Paris et Versailles ne cessèrent plus d'entendre, à toutes les fêtes, la voix du grand prédicateur. En 1669, il fut nommé à Tévêché de Condom , au moment où Bourdaloue venait le remplacer dans les chaires de la capitale et de la cour. Depuis lors , il n'y reparut qu'à de longs intervalles. 11 faut distinguer trois époques dans la vie oratoire de ce grand homme. La première, passée à Metz, va de 1652 à 1659. La seconde dura dix ans : c'est le temps de ses prédications de carême et d'avent à Paris et à la cour. La troisième, qui commence à son oraison funèbre de la reine d'Angleterre, en 1669, finit à celle du grand Gondé. en 1687 : c'est l'époque de la maturité de son talent comiue orateur et surtout comme écrivain. 11 monta dans les chaires à vingt-cinq ans ; il en descendit à cinquante-neuf. Le reste de sa vie fut occupé par l'éducation du Dauphin, par les travaux de l'épiscopat, par ses controverses religieuses avec les protestants et par les ouvrages qu'il publia pour la défense de l'Eglise. Il fut reçu à l'Académie française le 8 juin 1671 ; la même année il se démit de l'évêché de Condom, dont il ne pouvait concilier les fonctions avec celles qui le retenaient à la cour. Nommé à l'évêché de Meaux en 1681, il en prit possession le 8 février de Tannée sinvante. 11 mourut le 12 avriH704; et le père de La Rue prononça son oraison funèbre dans la cathédrale de Meaux, le 21 juillet suivant.
Bossiiet n'avait point destiné ses sermons à l'impression ; il paraît même qu'il en faisait pcn de cas. On ne les publia que plus de soixante ans après sa mort , à l'aide de manuscrits épars , couvei ts de i atures et de variantes qui les rendaient presque indéchiirrables. Des dix oraisons funèbres qu'il a prononcées, quatre demeurèrent dans ses cartons, à l'état de notes ou de canevas. Nous verrons qu'il y prit les principales idées, le plan même de son éloge funèbre de la duchesse d'Orléans, en se copiant ou plutôt en se perfectionnant lui-même. [Notes 63, 68 et 74.) N° 2, p. 14. — Ces lâches, qui avaient vendu aux ennemis de VEtat les places que le roi leur avait confiées, furent le maréchal d'Hocquincourt, Charles de Mouchy, et ses complices , à la tête desquels figura la duchesse de Chàtillon. Ce guerrier, mécontent de la cour, voulut, au mois de novembre 16o3, livrer au gouvernement espagnol des Pays- Bas les villes de Ham et de Péronne confiées à sa garde. Mazarin, instruit de son projet , se hâta de négocier avec lui , l'or à la main , en même temps qu'il faisait avancer l'armée de Turenne pour soutenir ses offres. Le maréchal, donnant alors le spectacle d'une vénalité sans pudeur, reçut tour à tour et publiquement les envoyés de Paris et de Bruxelles, prêt à livrer les deux places au parti qui le paierait le mieux. Les Espagnols lui promettaient la lieutenanoe générale des Pays-Bas et quatre cent mille écus ; Mazarin n'en offrait que deux cent mille ; et Hocquincourt se décidait pour le phis offrant, quand lecardinal ministre lui fit annoncer que la duchesse de Chàtillon, arrêtée par ses ordres, allait payer sa trahison. Le maréchal , qui aimait mieux la duchesse que son honneur et sa patrie, accepta l'or de Mazarin ; son fils fut nommé gouverneur de Péronne, la duchesse fut élargie; et au commencement de décembre IGoo, Louis Xi V alla visiter les deux places rendues à son autorité.
N° 3, p. 30. — Paul Pellisson-Fontanier, né à Béziers, en 1624, d'une famille calviniste, s'était fait avocat. 11 débutait à Castres avec beaucoup de succès quand la petite vérole le âéfignra et l'affaiblit tellement qu'il fut contraint de renoncer sur-le-champ à l'éloquence parlée. Sa plume lui restait : il fit Y Histoire de l'Académie française, et vint à Paris, en 1632, avec son manuscrit , qui lui ouvrit les portes de cette compagnie célèbre. 11 y fut reçu le 17 novembre 1653. Le surintendant des finances, Foucquet, le fit son premier commis et son secrétaire en 1637, et le roi le nomma conseiller d'Etat en 1660. La ruine de Foucquet entraîna celle de Pellisson ; il fut arrêté à Nantes avec son protecteur, au mois de septembre 1661 , et sa détention à la Bastille dura presque cinq années. C'est là qu'il composa et fit paraître clandestinement ses quatre mémoires. On ne tarda pas à y reconnaître le secrétaire du surintendant. Alors commença une surveillance qui fut poussée jusqu'à le laisser sans papier, sans encre et sans plumes. Mais on lui permit la lecture de lEcrilure sainte et des Pères de l'Eglise: il écrivit sur les marges de ces livres, avec des bouts de plomb qu'il détachait des vitraux de sa chambre. L'aiaignée qu'il apprivoisa, comme on le sait, fut la
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seule compagne de sa triste et longue solitude, il sortit de la Bastille quand le procès fut terminé; Louis XIV lui pardonna ses plaidoyers, le prit pour histor'ftgraphe de ses conquêtes, et lui assigna une pension de 0,000 livres. Les pieuses méditations et les études (]u'il avait faites sur les saints Pères, dans sa prison, l'avaient amené à la foi catholique. Rendu à la liberté, il continua pendant cinq ans à chercher la lumière, et abjura l'hérésie dans l'église souterraine de Chartres, le 8 octobre 1670. 11 prit même le sous-diaconat ; et tout le reste de sa vie fut consacré à des œuvres de zèle , à la composition de traités de polémique religieuse et même de livres de piété. Il composait un ouvrage sur l'Eucharistie quand la mort le surprit , le 7 février 1693.
IS" 4, p. 30 et 43. — Nicolas Foucquet, vicomte de Melun et de Vaux, marquis de Belle-Ile, était né en 1615. Maître des requêtes à vingt ans, à tiente-cinq procureur général au parlement de Paris, il succéda le 8 février 1633 au marquis de Vieuville dans la charge de surintendant des finances ; mais seulement en partie , le roi lui ayant donné pour collègue le comte Abel de Servien, marquis de Sablé et de Bois-Dauphin, baron de Meudon , commandeur et garde des sceaux. Servien fut chargé, des dépenses , Foucquet des recettes, avec dépendance et i-esponsabililé mutuelles, expliquées par un règlewent du 24 décembre 16a4. Au bout de six ans le comte de Servien mourut, et l'administration du trésor fut concentrée dans les mains de Foucquet, pour plus grande facilité des atîaires, ainsi qu'il est dit dans ses lettres àe provision . àdiiées du 21 février 1639. Cette facilité profita , sans contredit , au trésor royal , ou du moins à la cour, qui ne manqua jamais d'argent ; mais elle perdit le ministre. Il fit une fortune scandaleuse , et ses dépenses sans mesure le rendirent suspect. Mazarin, en mourant, l'avait recommandé à la surveillance du roi , qui introduisit Colbert dans les bureaux des finances , et se servit de lui pour contrôler, jour par jour, les actes du surintendant. Cet examen confirma les soupçons de Louis XIV, qui prit en secret la résolution de perdre ce grand coupable. Voulant l'éloigner de Paris, pour le séparer de ses nombreux et puissants amis , il l'invita à le suivre à Nantes ; et c'est là qu'il le fit subitement arrêter, dans la matinée du 3 septembre 1661.
N" 3, p. 31. — D'Olivet, dans sa liste des œuvres de Pellisson , dit que les quatre mémoires écrits en faveur de Foucquet furent imprimés en 1661 : c'est chose impossible, au moins pour les trois derniers, puisque le premier mémoire suppose un édit royal du mois de novembre 1661, et enregistré seulement le 3 décembre. Le Discours au roi a. 39 pages; la Seconde défense en a 68 ; les premières Considérations sommaires en ont 31 ; les secondes, 26 : on ne compose pas et l'on n'édite pas en trois semaines 184 pages in-4'' avec marges chargées de citations. Aucun des trois anciens exemplaires que nous avons retrouvés ne porte ni date, ni nom d'imprimeur. 11 est dit, dans le Discours auroi, que Sa Majesté a établi le bon ordre dans les finances depuis un an : ces mots n'indiquent-ils pas le mois de mars 1662? Louis XIV ne s'était
occupé des finances que depuis le 10 mars 1661. Tout porte d'ailleurs à croire que cette première défenss, écrite pour le roi , lui fut présentée manuscrite avant d'être livrée au public, ce qui a pu en retarder encore l'impicssion. La mettre vers le mois de mars 1662, n'est-ce pas en reculer la date autant que possible?
N° 6, p. 23 et oo. — Foiicquet, en sa qualité de procureur général du parlement de Paris, n'aurait pu ètie jugé que par ce parlement lui-même, et Louis XIV, méditant sa perte, lui destinait un tribunal extraordinaire. 11 fallut donc, avant de le faire arrêter, pourvoir à cet embarras : Colbert s'en chargea, et recourut, dit-on, à uue ruse indigne de lui et du grand monarque qu'il servait. 11 engagea le surintendant à se démettre de cette chaige, sous prétexte qu'il se devait tout entier aux linances, et que le l'oi attendait ce sacrifice pour lui conférer le grand cordon de ses ordres et le faire son premier ministre. Foucquet y avait été pris; et, quand on l'arrêta, sa place de prociu'eur était vendue. 11 avait même, pour gagner les bonnes grâces du monarque, donné an trésor les quatoize cent mille livies qu'il avait retirées de la vente de cette charge. Cette première difficulté levée, il en restait une autre. Car, d'après les coutumes du royaume et les privilèges de sa surintendance, le coupable ne devait répondre de son administration qu'au roi lui-même. C'est ce privilège irrévocable, ou du moins révoqué d'une façon insuflisante, que Pellisson fait valoir dans son argumentation sur l'incompétence des juges donnés à son ami.
N" 7, p. 33. — Pièces officielles concernant le procès de Foucquet. 1° Edit du roi portant création d'ctablissement d'une chambre de justice pour la recherche des abus et malversations commises dans les finances de Sa Majesté , depuis le mois de mars de Vannée 163o. Donné à Fontainebleau, au viois de novembre 1661. vérifié au parlement, chambre des comptes et cour des aydes, et réyistré en ladite chambre de justice, le 3 décembre 1661 , jour de son établissement. « Cette chambre, dit le monarque, est établie pour être procédé par les officiers de nos cours souveraines, qui seront par nous nommés, contre les crimes de péculat et de malversation au fait de nos finances, en quelque sorte et manière et par quelque personne que ce puisse être. » On faisait remonter l'enquête à 1633, parce que c'était l'éptMjue delà première échéance d'une rente créée sur les tailles de 1634, sous le ministère de Richelieu , rente dont les remboursements mal définis par la loi , et par suite arbitrairement exécutés, avaient amené dans les finances une confusion toujours croissante au profit des spéculateurs sans conscience, des grands seigneurs intrigants et de quelques administrateurs du trésor. La surintendance s'était renouvelée sept fois depuis le commencement de ce désordre : le nombre des inculpés devait donc être considérable. 2° Le jM-écédent édit fut suivi d'une lettre âe Commission contenant les lioms des juyes et officiers qui composent la chambre de justice. Elle est datée du lo novembre 1661. 3" Le 2 décembre suivant, parut une Déclaration portant règlement pour l'exécu'
tion de l'èdit du mois de novembre. C'était une instruction sur la marche à suivie dans les procédures. La chambre siégea pour la première fois le 3 décembre 1661 , et son premier acte fut l'enregistrement de ces trois pièces.
N" 8 , p. 34. — L'édit qui créait la chambre de justice et la déclaration qui réglait l'ordre des procédures , ne faisaient mention expresse ni du surintendant ni de son privilège. Il y était seulement dit en général : « Nous avons dérogé et dérogeons par ces présentes... à tous édits, déclarations, arrêtés et lettres qui pourraient avoir été expédiées depuis le mois de mars 1635, portant révocation de l'établissement des chambres de justice et décharge en faveur de nos officiers comptables et autres, de toutes recherches contre eux pour le fait de nos finances, etc.»
N" 9, p. 38. — Foucquet ne voyait guère parmi ses juges que des ennemis personnels, qui avaient, disait il, juré sa perte. Il mettait en tète le président lui-même, Pierre Soguier, le procureur-général, Denis Talon, et le marquis de Louvois, fils de Michel Le Tellier, l'un de ses dénonciateurs les plus ardents.
N° 10, p. 39. — Nicolas Foucquet était né de Marie de Maupeou, tille de Gilles de xMaupeou, seigneur d'Ableiges, intendant et contrôleur général des finances. En apprenant l'arrestation de son fils, cette pieuse et charitable dame, qui avait longtemps pleuré sur son inconduite et sur ses prodigalités si peu chrétiennes, se jeta, dit-on, à genoux , leva les mains au ciel , et s'écria, baignée de larmes : « C'est à présent, mon Dieu , que j'espère de son salut ! » Elle adressa au roi plusieurs suppliques dont nous avons retrouvé quelques copies manuscrites.
N" 11, p. 40. — Parmi les papiers saisis chez le surintendant s'en trouvait un rédigé depuis quinze ans et caché derrière une glace, dans lequel Foucquet indiquait à sa femme ce qu'elle aurait à faire dans le cas où Mazarin le ferait arrêter. Il fallait que ses partisans, qu'il nommait , se fortifiassent à Belle-Ile, au Mont-Saint-Michel et dans quelques autres places dont on était sûr; de plus , il fallait susciter de toutes parts des embarras au cardinal, en publiant des manifestes, en excitant contre lui les parlements et le clergé , afin de l'intimider et de l'obliger à lâcher sa proie. Le surintendant avait expliqué ce projet parle besoin de se précautionner contre l'inimitié d'un redoutable ministre disposé à le perdre dès qu'il le pourrait, et à^ne pas le perdre à demi : sa liberté, disait-il, sa vie même avaient été menacées.
N" 12, p. 41. — On jugera des dépenses reprochées à Foucquet par ce seul relevé des sommes comptées à Yatel pour les frais de bouche, en 16o9, dans l'espace de sept mois :
Dumoisde juin au 22 août, reçu 118,820 liv.
Du 22 août à la un de septembre 139,407 liv. 9 sols.
Du 1^'' octobre à la fin de décembre . . . . 127,389 » »
De plus , donné par Pellisson 12,000 » »
Item 48,300 » »
Total 446,176 liv. 9 sols.
N" 13, p. 41. — L'immense fortune laissée par Mazarin n'aurait peut-être pas. été plus facile à défendre que celle de Foucquet. Les calculs les plus exagérés l'avaient évaluée à c(!nt soixante millions; les plus modérés à quarante, somme énorme dans un temps où les revenus de l'Etat ne s'élevaient guère qu'à cinquante millions par année. Ce ministre, à son lit de mort, eut de grandes inquiétudes à ce sujet, et fit oftrir tous ses biens à la couronne par manière de restitution. Le roi les refusa et fit dire au malade, pour calmer sa conscience, qu'il lui donnait en pur don, à lui et à ses héritiers, tout ce qu'il avait acquis pendant son ministère. De plus, après la mort du cardinal, il imposa silence à ceux qui demandaient une enquête sur son administration. 11 y avait donc beaucoup d'adresse dans cet argument de Pellisson; et cet orateur y revient dans sa seconde défense.
N" 14, p. 42. — Un an avant la surintendance de Foucquet, la France épuisée d'argent ne put défendre Casai, Dunkerque et Barcelone, qui furent pris par les Espagnols. Voici ce que le comte de Brienne dit à ce sujet dans ses mémoires : « En 1G52, nous aperçûmes avec chagrin que, sans un puissant secours, nous perdrions la ville de Barcelone et ensuite la Catalogne. Le cardinal ne trouvant point dans les caisses de l'épargne l'argent qu'il fallait pour prévenir ce mal..., Barcelone se perdit faute de moyens pour être conservée. Dunkerque eut le même sort... La même chose arriva à Casai pour avoir été négligée depuis la mort du feu roi Louis Xlll , quoique les ministres de Manloue nous avertissent souvent du mauvais état de la place ; que les magasins des vivres avaient été épuisés pour faire subsister la garnison, qui, depuis un très-long temps, n'avait pas été payée; que les canons, n'ayant point d'afiùts, étaient hors d'état de servir, et les poudres réduites en pâte, parce qu'on avait négligé de les rebattre, et qu'il était à craindre que les Espagnols ne s'en emparassent.» {Cullcction de M. Petitot; 2^^ si'rie, t. .XXXVl, p. 200-217.)
N" l.'i, p. 44. — Dans son élégie pour Foucquet, la Fontaine a dit, en parlant de la fortune :
Lorsque sur cette mer on vogue îi pleines voiles , Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles , Il est bien uialaisé de régler ses ilésirs : Le plus sage s'endort sur la foi des zèpliirs.
N° 16, p. 4.'j. — Vaux-le-Vicomte changea de nom et s'appela Vaux- Ics-Villars, quand le maréchal duc de Villais l'acheta. Cette terre et ce château, situés près de Melun, n'avaient coûté que vingt mille livres à Foucquet, qui en fit la plus splendide campagne d'alors, Versailles n'étant pas encore embelli. Ce que dit Pellisson de la pensée qu'eut son ami d'abattre ses palais, à l'exemple du consul Valérius Publicola, pour faire taire l'envie, n'était guère de nature à toucher Louis XIV, s'il est vrai que le surintendant avait fait bâtir deux fois le palais de Vaux, afin de le rendre plus magnifiqtie. Cette demeure, dont les jardins furent dessinés par Lenôlre, avait coûté dix-huit millions, qui en vau-
draienl aujourd'hui plus de quarante : c'était le tiers des revenus annuels de la France. Le surintendant, dont la perte était déjà résolue, l'avait hâtée par une fête donnée à la cour, dans ses jardins de Vaux,en 16Gi. C'est là que les Fâcheux de Molière furent représentés pour la première fois; Pellisson en avait fait le prologue. Louis XIV s'y trouva et fut tellement indigné de la magnificence royale afl'ectée par un simple particulier, qu'il l'aurait fait arrêter à l'instant même s'il n'avait craint un éclat qui pouvait être dangereux au milieu des créatures et des puissants amis achetés par l'or du coupable. On comprend à peine l'imprudence du surintendant qui avait étalé de toutes parts ses armes et son ambitieuse devise représentant un écureuil avec ces mots : Quo non ascendam? Où ne monterai-je point? Les courtisans ne manquèrent pas de faire remarquer au roi que l'écureuil était poursuivi par une couleuvre. N'était-ce pas une blessante allusion aux poursuites de Colbert, sur les armes duquel ce reptile était figuré?
N" il, p. 46. — Eu tête des illustres amis qui restèrent à Foucquel étaient le grand Condé, Turenne, la Fontaine, M'-^ de Scudery, la Sapho de l'époque, qui se servit d'un ramoneur pour faire passer une lettre à Pellisson renfermé dans la Bastille; M""" de Sévigné, qui nous a laissé dans ses lettres de nombreux détails sur le procès et l'éloquence de l'accusé , etc. On a prétendu que la cour s'était alarmée de ses rapports trop intimes avec le prince de Condé, rebelle pendant sept ans, et dont le retour en France était de trop fraîche date pour rassurer contre des soupçons de cette nature.
N° 18, p. 48. — Ce Pierre de La Brosse , pendu à Vincennes le 30 juin ■1278, avait été d'abord simplement barbier et chirurgien de Philippe le Hardi. Les lettres dans lesquelles il avait, dit-on, découvert au roi de Castille les projets du roi de France, alors en guerre avec l'Espagne, ont pu n'êtie en elTel qu'une invention de ses ennemis. Mais ce favori toutpuissant fut eu outre accusé d'avoir empoisonné , en 127(3, Louis , fils aîné du monarque, et d'avoir, pour détourner les soupçons qui pesaient sur lui, calomnié la reine Marie de Brabant, seconde femme de Philippe, en faisant croire à ce malheureux père qu'elle avait fait périr l'héritier de la coui'onue , né de sa première femme , pour assurer le trône à son propre fils. Quoi qu'il en soit de l'innocence du chambellan, l'argument de Pellisson a de la valeur ; car il s'appuie sur l'opinion popidaire, qui fut favorable au condamné. Nangis termine ainsi l'histoire de son procès : Cujus mortis causa, apud vulgus incognita , magnam cunctisqui audierunt admiralionem et murniuralionis materiani 7ninistravit. (DuciiKS>E. Hist. franc, t. V, p. 536.)
N. 19, p. 49. — Enguerrand de Marigny, sire de Longueville, est le plus ancien surintendant des finances dont notre histoire nationale fasse mention. 11 exerça cette charge de 1301 à 1315, sous Philippe le Bel et Louis X, surnommé le Hutin et roi en 1314. Dans un procès au sujet d'un moulin, il avait favorisé le comte d'Harcourt contre Charles de Valois, qui lui en voulut, et qui nourrit ses projets de vengeance jusqu'à la mort du roi
Philippe , son frère. Ce prince, devenu tout-puissant sous le règne de Louis, son neveu, accusa l'insolent favori et le lit condamner à mort, sans lui avoir laissé la liberté de répondre. L'arrêt fut exécuté le 30 . avril 13io. Ces images de cire, dont parle Pellisson, étaient de petites figures employées dans les opérations magiques. On prétendait que les imprécations, déchargées sur elles, passaient sur ceux qu'elles représentaient. La femme et la sœur de Marigny s'étaient, dit-on , servies de ce moyen pour envouster le roi , messire Charles et autres barons. Envouster, venu d'exvoto, voulait dire enchanter ou ensorceler. Charles de \alois , le plus grand capitaine de son temps , mourut le IG décembre 1325. (Voyez Yillaret , Hist. de France, t. VIII, année 1313, p. 12 et sniv. )
N" 20, p. i9. — Gérard de la Guette, successeur de Marigny , fut établi suiintendant des finances en 1316, durant le règne de Philippe le Long , dont la mort , arrivée le 3 janvier 1322 , fut suivie de la perte de son favori. Les Etats généraux avaient été assemblés pour la réforme des finances, en 1319, à la Chandeleur, et le 14 juin 1.321. (Sismondi, Hist. des Frar^çais , t. IX , p. 265. ) Charles IV, dit le Bel , à peine roi , fit i-endre compte à Gérard, en 1322, de l'administration des finances, et trouva dans le trésor un déficit de douze cent mille livres, somme à peu prè-i équivalente à trente millions d'aujourd'hui. On accusa le suiintendant de les avoir volées ; il fut mis à la question sur un cheval de bois, et la violence du supplice le fit expirer dans sa prison quelques jours après.
N° 21 , p. 49. — Charles le Bel confia les finances, en 1322, à Pierre de Remy, sire de Montigny, successeur de Gérard de la Guette. Le nouveau surintendant profita , pour s'enrichir , des troubles qui survinrent en France après la mort du monarque son bienfaiteur, au sujet de la régence disputée par Philippe de Valois et Edouard III , roi d'Angleterre. Il prit dans le trésor royal douze cent mille livres, ce qui équivaut, comme nous l'avons déjà dit, à près de trente millions de notre monnaie actuelle. Philippe de Valois , à peine déclaré régent , ayant examiné l'état des finances , soupçonna le surintendant et le fit comparaître devant un parlement qu'il présida lui-même. L'accusé, soumis à la question , avoua son vol et fut pendu le 25 avril 1328. Son corps fut exposé au gibet de Montfaucon, qu'il venait de faire répaier en pressant , dit-on , les ouvriers de se hâter le plus qu'ils pourraient. Ils eurent fini tout juste à temps pour lui.
N° 22, p. 50. — On ignore les noms des surintendants des finances sous le règne de Jean II, roi en 1350, fait prisonnier, en 1356, à la bataille de .Maupertuis, par Edouard, prince de Galles, dit le prince Noir, et sous celui de Charles V, premier Dauphin de France, qui succéda à son père en 1364, et qui mourut en 1380.
N" 23, p. 37, 40 et 51. — Voici la liste des surintendants des finances dont Pellisson rappelle ici la fin tragique. Sous Charles VI, Jean ou Gérard deMontaigu, surintendant depuis 1381, fut jugé et condamnée
avoir la tète tranchée, le 17 octobre 1409. — Sous le même roi, Pierre des Essars, surintendanl en 1410, se démit de sa charge en 1412; ce qui ne l'empêcha pas d'être accusé de trahison, et d'ètie exécuté le 1" juillet 1413. — Sous Charles \11, Pierre deGyac, devenu surintendant, on ne sait trop quelle année, finit par être jeté dans une rivière avec une pierre au cou , vers le mois de janvier 1426. — Camus , de Beaulieu , son successeur, sous le môme Charles YIl, fut assassiné à Poitiers, presque en présence du monarque. — Vint ensuite le célèbre Jacques Cœur, surintendant depuis 1444 jusqu'à la sentence du 19 mai 14o3 , qui, après l'avoir déclaré digne de mort, le condamna à une restitution de quatre cent mille écus et. à un bannissement perpétuel, peine que Charles Vil commua , en permettant au coupable de se retirer dans le couvent des Cordeliers de Beaucaire. (Voyez Jacques Bresson, Hist. financière de la France, t. I, p. 121-140. )
N° 24, p. ol et 42. — Jean de Semblançay fut chargé des finances en 151o, et François 1" le vénérait au point de l'appeler son père, titre qu'il méritait. Ce fut la mère du roi, Louise de Savoie, qui compromit ce malheureux ministre, en le forçant à lui donner, en 1321 . trente mille écus destinés à l'armée d'Italie, le jour même où cette somme allait partir pour le Milanais, et qui ensuite, pour se disculper elle-mcme, le fit poursuivre et condamner, en 1522 , à être pendu, comme coupable de péculat et de la perle de Milan. Louise de Savoie fut donc le premier instrument de sa mort; le second fut le secrétaire même du surintendant, nommé Gentil, ex-président du parlement, dont la princesse se servit pour ourdir sa criminelle intrigue.
N° 2o, p. 52. — La Vieuville était surintendant des finances depuis 1623 ; Richelieu le fit arrêter, en 1624, et conduire au château d'Amboise, d'où il s'échappa et passa en Angleterre. 11 fut condamné à mort par contumace. Le cardinal Mazarin obtint son pardon sous Louis XIV, et lui rendit, en 1649, l'administration du Trésor, qu'il garda jusqu'à sa mort arrivée en 1633. Foucquet lui succéda. ( Note 4. )
N°26, p. 32. — François d'O, seigneur de Fresnes, fut nommé surintendant des finances par Henri 111, en 1379 ; il mourut le 24 octobre 1394. 11 fut un des soutiens de la ligue formée contre Henri IV, qui, devenu roi, le maintint dans sa charge, malgré les murmures du royaume indigné de son luxe et de ses pi odigalités sans mesure.
N" 27, p. 52. — Charles de Lorraine, duc de Mayenne, chef de la ligue, vaincu par Henri IV aux journées d'Arqués et d'ivry, se réconcilia en 1399 avec son roi devenu catholique. Le monarque le voyant tout en sueur au retour d'une promenade où il l'avait fatigué, lui dit en souriant : « Mon cousin, voilà la seule vengeance que je voulais tirer de vous, et le seul mal que je vous ferai de ma vie. »
N° 28, p. 54. — Le 6 août 1632, un mois après la journée du faubourg Saint-Antoine, parut une déclaration du roi transférant auprès de lui à Pontoise le parlement de Paris, dont Foucquet était procureur général,
La puissante compagnie s'y opposa ; mais plusieurs présidents et conseillers obéii'tMit. (XoteQ.)
N°29,. p. 69. — Henriette-Marie de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, sœur de Louis XIll , femme de Charles I" roi d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande , mère de Charles II , naquit le 25 novembre 1609 , et fut marie'e le il mai 162S, n'ayant pas encore seize ans accomplis. Ses enfants furent, V Charles que nous venons de nommer; 2° le duc d'York, qui régna, après son frère, sous le nom de Jacques II ; 3° le duc de Glocester ; 4° Henriette-Marie , qui épousa , en 16 i2, Guillaume de Nassau , prince d'Orange; o° Elisabeth, qui mourut en 16o0; 6° Henriette-Anne, mariée à Philippe, duc d'Orléans.
N° 30, p. 70. — Cette princesse avait fondé le monastère de Chaillot après la mort de son mari , et s'y était retirée avec sa fille Henriette- Anne. C'est dans l'église de ce couvent, témoin de ses dernières larmes, qu'elle avait choisi le lieu de sa sépulture. Louis XIV voulut qu'elle fût inhumée à Saint-Denis avec les rois ses ancêtres; mais, par respect pour la dernière volonté de sa tante, il fit porter son cœur à Chaillot. (Note 76.)
!S° 31, p. 71. — Henri VII , mort en 1509, avait laissé un fils qui fut le coupable Henri VIII, et deux filles dont l'aînée, nommée Marguerite, épousa un Stuart , Jacqnes IV, roi d'Ecosse. Le trône d'Angleterre, occupé successivement par les enfants d'Henri VIII, Edouard VI, Marie la Catholique et la trop célèbre Elisabeth, morts tous trois sans postérité, échut, en 1603, au roi d'Ecosse Jacques VI, fils de l'infortunée reine Marie Stuart, petit-fils de Jacques V et arrière- petit-fils de ce Jacques IV, qui avait épousé une héritière de la couronne d'Angleterre.
N" 32 , p. 73. — On dit qu'Henriette de France, semblable en tout à Henri le Grand, joignait beaucoup de grâces extérieures aux qualités morales qui firent de son père un prince aimable et un héros : elle fut noble, ferme , bonne, fine et enjouée comme lui.
N° 33 , p. 73 et 78. — Louis XUI , en accoidant sa sœur à un prince hérétique , et le pape, en donnant la dispense nécessaire à cette alliance, avaient exigé, dans le contrat de mariage, des conditions qui garantissaient les intérêts de TEglise, l'honneur de la France et la religion de la princesse. Aux termes des conventions signées par les deux rois , la fille de Henri IV devait avoir et eut d'aboi'd, en effet, une liberté complète relativement au culte ; elle eut sa chapelle, des chapelains et des officiers à son choix, et les prisons d'Angleten-e durent s'ouvrir aux catholiques détenus pour le seul fait de la religion. Les favoris du roi , ennemis de l'Eglise romaine , intriguèrent et finirent par faire chasser de Londres les prêtres, les officiers catholiques et même les dames d'honneur que la leine avait auprès d'elle; et plusieurs catholiques furent même emprisonnés. A la même époque, les calvinistes de France appelèrent les Anglais à leur secours , et Charles 1" leur envoya des troupes qui furent vaincues par Louis Xlll , à l'ile de Ré , en 1627. Le monarque français
renvoya à la reine sa sœur tous les prisonniers anglais et tous les canons tombés entre ses mains. Henriette tira si bon parti de cette générosité, et de la paix conclue par son entremise , que le roi son mari comprit ses torts et lui rendit toute la liberté qui lui était due. Ses épreuves avaient duré dix-huit mois ; elle prollta de son ascendant pour protéger et étendre la foi catholique. Saint François de Sales avait prédit son futur apostolat lorsqu'elle n'avait encore que huit ans. Il dit à sa gouvernante qu'il croyait lire sur les traits de cette jeune princesse que Dieu la destinait à soutenir la gloire de son Eglise.
N° 34, p. 7S. — Henriette avait amené à Londres le vénérable Pierre de BéruUe , son confesseur, fondateur de l'Oratoire, et douze prêtres de cette congrégation alors très-fervente. Obligée de les renvoyer en France, au temps de la persécution soulevée contre elle par les seigneurs hérétiques , elle fit venir à leur place douze capucins français , quand le roi son mari lui eut rendu la liberté religieuse stipulée dans son contrat de mariage.
N°35, p. 76. — Henri Vlll demeura un ardent catholique tant qu'il fut chaste. Il avait poussé le zèle jusqu'à réfuter lui-même les erreurs de Luther, dans un livre qu'il dédia à Léon X ; et ce pape l'honora du titre de Défenseur de la Foi. Séduit par .\nne de Boulen ou Boleyn , qui devint mère de la fameuse Elisabeth, ce malheureux prince rompit avec le Saint-Siège et se fit déclarer par son parlement, en iSSl, Protecteur et chef suprême de l'Eglise d'Angleterre, afin de pouvoir répudier Catherine d'Aragon, tante de Charles-Quint, sa femme légitime depuis dix-huit ans. Devenu l'arbitre de la foi et des mœurs , il épousa successivement après Anne Boleyn , à laquelle il fit trancher la tête , Jeanne Seymour, morte en couche ; Anne de Clèves , répudiée au bout de six mois ; Catherine Howard , décapitée comme la mère d'Elisabeth ; Catherine Parr, enfin, qui fut aussi sur le point de subir le triste eflèt des passions d'un roi que l'impudicité avait rendu cruel jusqu'à la brutalité.
N°36, p. 77.— Henri VIII s'était contenté du schisme. {Note 35.) Sous Edouard VI , son fils et son successeur en 15-47, roi à dix ans, mort à seize , les parlements firent passer l'Angleterre du schisme à l'hérésie , en lui imposant un symbole de foi tiré des erreurs de Zwingle, de Luther et de Calvin, mélange monstrueux qui forma l'Eglise anglicane. Marie , fille de Henri VIlI et de Catherine d'Aragon , devenue reine en 1553, rétablit le catholicisme; et les parlements travaillèrent avec elle à refaire ce qu'ils avaient détruit. Elisabeth, autre fille de Henri VIII, née d'Anne Boleyn, ayant pris le sceptre en 1558, proscrivit de nouveau les croyances et le culte catholiques ; et son parlement poussa la complaisance jusqu'à lui donner le titre aussi ridicule qu'impie de Souveraine gouvernante de l'Eglise d' Angleterre pour le spirituel et pour le temporel. Alors se forma la religion anglicane telle qu'elle est aujourd'hui. C'est le calvinisme mitigé par de nombreux restes de la discipline et des cérémonies de la l'eligion catholique. Bossuet nommera plus bas quelques-unes de ces mille sectes bizarres qui ont inondé l'Angle-
tene à la suite du schisme de Henri VllI. (Voyez ci-apvès les Notes 44 et 45. )
N" 37, p. 77. — Après l'exécution de Charles I", arrive'e en 1649, la chambre des Communes se déclara souveraine, abolit la royauté, et changea la monarchie en république. En 16o3, le 26 décembre, Olivier Cromwel s'empara de l'autorité et fut proclamé souverain sous le litre de protecteur. {Xote 47.) 11 mourut en 1638, et son Gis Richard recueillit sa puissance et son titre. {Note 48. ) Dès 1659, le nouveau protecteur fut contraint par l'armée de remettre le pouvoir à un parlement qui ne put lui-même se maintenir au delà d'une année. Un second parlement assemblé le 10 avril 1660, par le célèbre général Monck, rétablit l'ancien ordre politique, et fit reconnaître, au mois de mai suivant, Charles II pour roi. 11 ne restait donc plus qu'à ramener l'Angleterre au catholicisme, et l'on put espérer ce retour au moment où Bossuet parlait ainsi. (Voyez les projets de conversion de Charles II , Notes 57 et 67. )
N° 38, p. 77. — Son fils étant devenu roi (.Voie 58), Henriette partit pour Londres vers la Toussaint de l'année 1660, et l'evmt en France à la fin de janvier 1661. C'est dans cette traversée que son vaisseau fut jeté sur des sables, où il manqua périr, et que sa fille Henriette fut attaquée en mer par la rougeole. La reine retourna en Angleterre au moi d'août 1662, avec l'intention d'y rester; mais sa mauvaise santé l'obligea de repasser en France, où elle arriva le 25 juillet 1665.
N° 39, p. 78. — L'Angleterre et la Hollande étaient en guerre depuis 1663, et la flotte hollandaise, presque toujours victorieuse, était venue brûler les vaisseaux anglais jusque dans la Tamise. La peste de 1665 et l'incendie de Londres, en 1666, avaient achevé de mettre Charles II dans un grand embarras. Louis XIV était l'allié des Hollandais soutenus aussi par le Danemark. Henriette provoqua et facilita un rapprochement entre son fils et son neveu, qui couvrirent de son nom une négociation entamée à l'insu de leurs ministres. Les deux rois adressaient leurs lettres à la reine, Louis XIV comme à sa tante, Charles H comme à sa mère; et cette princesse les faisait passer à leur destination, sous enveloppe, comme venant d'elle-même. Il en résulta un premier traité secret entre les deux rois, et déposé entre les mains de la reine Henriette, leur unique confidente. La réconciliation devint publique par le triple traité de paix que l'Angleterre signa à Breda, le 26 janvier 1667, avec la France, le Danemark et la Hollande.
N" 40, p. 81. — Charles 1", condamné dans la salle de Westminster, le 27 janvier 1649, fut décapité le 30, sur la place de Whitehall.
N" 41 , p. 81 . — La postérité n'a pas mis Charles 1" au rang des grands princes. Lingard, qui rend hommage à l'héroïsme de ses derniers instants, juge sévèrement sa conduite pendant tout le temps qu'il fut sur le trône. Le comte de Maistre adopte le jugement de David Hume, qui est plus modéré. Le voici : « Charles 1" mérita plutôt le titre de bon que celui de grand. Quelquefois il nuisit aux affaires en déférant mal à propos à l'avis des personnes d'une capacité inférieure à la sienne. 11
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était plus propre à conduire un gouvernement régulier et paisible qu'à éluder ou repousser les assauts d'une assemblée populaire. Mais, s'il n'eut pas le courage d'agir, il eut toujours celui de souffrir. 11 naquit, pour son malheur, dans des temps difticiles ; et, s'il n'eut point assez d'habileté pour se tirer d'une position aussi embarrassante, il est aisé de l'excuser, puisque même après l'événement, où il est communément aisé d'apercevoir toutes les erreurs, c'est encore un grand problème de savoir ce qu'il aurait dû faire. » {Considérations sur la France, c. xi.)
N° 42, p. 81. — Bossuet, dans son Histoire des variations des Eglises protestantes, parle en ces termes de l'asservissement misérable du peuple anglais et de son clergé aux successeurs de Henri Mil : « La religion n'a plus été (en Angleterre) qu'une politique : on y a fait tout ce qu'ont voulu les rois. La réformation d'Edouard, où l'on avait changé toute celle de Henri VlU, a changé elle-même en un moment sous Marie; et Elisabeth a détruit, en deux ans, tout ce que Marie avait fait. Les évoques, réduits à quatorze, demeurèrent fermes avec cinquante ou soixante ecclésiastiques ; mais , à la réserve d'un si petit nombre dans un si grand royaume, tout le reste fut entraîné par les décisions d'Elisabeth, avec si peu d'attachement à la doctrine nouvelle qu'on leur faisait embrasser, qu'il y a même de l'apparence, de l'aveu de M. Burnet, que si le règne d'Elisabeth eût été court, et si un prince de la communion romaine eût pu parvenir à la couronne avant la mort de tous ceux de cette génération, on les aurait vus changer avec autant de facilité qu'ils avaient fait sous l'autorité de Marie. » Livre X, p. 22 et 23. (Versailles, 1816.)
N° 43, p. 82. — Les Bretons trouvés par César dans File appelée Britannia, du nom de ses premiers habitants, étaient, comme les Gaulois nos ancêtres , de la race des Celtes. Les Saxons vinrent s'établir en Angleterre au milieu du v^ siècle, les Merclens au milieu du vi^ , les Danois à la tin du vni^, et les Normands en 1066. En nommant les Merciens, les Danois et les Saxons , Bossuet a sacrifié l'ordre chionologique à l'harmonie de sa phrase.
N° 44, p. 84. — La querelle de l'épiscopat et les chicanes sur la liturgie ne furent pas, en effet, le principe des troubles qui amenèrent la ruine de la royauté ; mais ce fut à leur occasion que la première révolte éclata. L'Eglise anglicane avait conservé la hiérarchie ecclésiastique, le service divin et public avec les anciennes cérémonies en usage sous Henri VIII. Elle avait donc, comme aujourd'hui, ses évêques et une liturgie qui, en beaucoup de choses, se rapprochait de la liturgie catholique et romaine. [Note 36.) C'était du paganisme aux yeux des sectateurs plus fidèles de Zwingle et de Calvin , qui ne voulaient plus ni de prélats, ni de culte superstitieux. De là deux sectes, celle des Anglicans ou Episcopaux , qui dominaient en Angleterre, et celle des Presbytériens , nommés aussi Puritains , qui remplissaient l'Ecosse où avaient régné les Stuarts , ancêtres de Charles l". Le culte presbytérien y était en vigueur. Ce prince, pour établir l'uniformité religieuse dans toute l'é-
tendue de ses Etals , donna , en 1633 , quelques é\èqLies à l'Ecosse , qui d'abord se laissa faire. Mais en 1637 , voulant compléter son œuvre de réfdrmalion , il fit publier à Edimbourg la liturgie anglicane ; et la révolte commença. Les rebelles levèrent une armée , marchèrent sur Londres et forcèrent le roi . déjà en désaccord avec ses Chambres , à convoquer, en 1640, le parlement qui , neuf ans après , devait le condamner à mort et abolir la royauté. Ainsi , dans cette grande lutte , les Episcopaux se rangèrent naturellement du côté du souverain qui soutenait leur Eghse ; et les Presbytériens ou Puritains, d'abord moins nombreux, ayant rassemblé sous leurs drapeaux tout ce que l'Angleterre avait d'ambitieux et de mécontents, finirent par triompher du trône et de l'épiscopat.
N° io , p. 8i. — Les Luthériens admettaient la présence réelle , non par transsubstantiation comme les Catholiques, mais par impanation, c'est-à-dire , avec la substance du pain qu'ils ne croient pas détruite après les paroles de la consécration. Les Cahinisles, allant plus loin, ont nié la présence réelle, puisqu'ils disent que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est reçu dans l'Eucharistie, non réellement, mais seulement par la foi. Les Sociniens, nommés aussi Unitaires, parce qu'ils ne reconnaissent qu'une personne en Dieu, allèrent jusqu'à rejeter tous les rnvstères du christianisme. Ils sont tombés dans le déisme en tirant les dernières conséquences du système de ce libre examen qui soumet tout à la raison individuelle, et réduit ainsi la religion en philosophie. Les Anabaptistes furent ainsi nommés parce qu'ils rebaptisaient les adultes, ne croyant pas à la validité du baptême reçu avant l'âge de raison. Ils sont célèbres par les horribles excès qu'ils commirent on Allemagne, et particulièrement à Munster, en 1334, d'où leur est venu lenomdeMunstériens. Les Indépendants faisaient profession de rejeter toute espèce d'autorité ecclésiastique. Pendant les guerres civiles d'Angleterre, sous Charles 1" , ils devinrent le parti le plus formidable dans ce rovaurae, et passèrent de l'indépendance religieuse à l'indépendance civile. Là fut pour les successeurs de Henri Vill la conséquence politique de son schisme , protestation d'indépendance ecclésiastique. Les Trembleurs, ou Quakers, doivent leur origine à l'humeur mélancolique d'un cordonnier du comté de Leicester , qui , sachant à peine lire , chercha des inspirations dans la méditation de la Bible , se livra à tous les transports de son imagination, eut des visions, des extases, devint apôtre d'une nouvelle éghse sans culte extérieur, sans liturgie , sans ministres, sans prières. Toute la religion, à son avis, devait consister dans la méditation et l'illumination intérieure. Lorsque ses disciples étaient rassemblés , chacun rentrait profondément en lui-même , et observait attentivement les opérations du Saint-Esprit sur son âme. Le quaker dont l'imagination était la plus vive , sentant le premier l'inspiration , se mettait à pérorer. Bientôt toute l'assemblée se sentait émue, s'échauftait et tremblait : c'était à qui parlerait le plus haut et le plus longtemps. Les Chercheurs, aussi d'origine anglaise , coiivc-
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naiont de la vérité de la religion de Jésus-Christ , mais ils ne savaient où la trouver. On verra plus de détails sur ces sectes, difticiles à déQnir en quelques lignes, dans le Dictionnaire des hérésies de Phujuet , et dans le Dictionnaire de théologie de Bergier.
N° -46, p. 83. — Munlzer se fit chef en Allemagne d'une secte d'Anabaptistes , nommés les Enthousiastes , qui le proclamèrent un autre Gédéon , destiné à rétablir le règne du Clirist par l'épée, en achevant l'œuvre d'émancipation commencée par Luther, trop timide dans ses réformes. Pour rendre tout chrétien à la liberté promise par le Rédempteur, il fallait briser le joug des rois et des seigneurs, aussi bien que celui des papes et des évêques. Ce fanatique marchait à la tête de trente à quarante mille paysans , saccageant tout. Les princes allemands l'attaquèrent; et sept mille de ses sectateurs périrent dans un combat qui finit ses triomphes. Pris et convaincu de duperie , il fut décapité en 1525. Mais il eut des successeurs : le plus célèbre, Jean de Leyde, relevant son drapeau, se nomma Roi de Jérusalem et d'Israël, se rendit maître de Munster, en 1534, et y exerça des cruautés inouïes. Surpris, en 1536, par l'évèquc de la malheureuse cité qu'il avait inondée de sang , il fut condamné au dernier supplice. 11 avait fait croire à ses adeptes qu'il établirait sa puissance sur les débris de tous les trônes du monde chrétien.
ÎN°47, p. <S7. —Olivier Cromwel naquit le 25 avril L599 , devint membre du parlement en 1628, leva un régiment de cavalerie dont il obtint le commandement quand la guerre s'engagea, en 16iO, entre le parlement et le roi, et se distingua dans toutes les victoires remportées par les troupes rebelles. En 16i9, il fut l'âme du parlement régicide, qui, après l'exécution de Chai'lcs 1^'', abolit la monarchie pour lui substituer une république qui dura près de cinq ans. Un autre parlement, composé de Som/5 choisis par son conseil, lui déféra, le 26 décembre 1653, le titre àe protecteur, qui équivalut à celui de roi. Toutes les puissances étrangères plièrent devant lui, la France comme l'Espagne. 11 mourut âgé de 58 ans, le 3 septembre 16,':'8. Voyez dans l'histoire de Lingard , t. XI, ch. iv, les traits caractéristiques qui peuvent servir de commentaire au portrait que Bossuet trace avec l'énergie de Tacite et l'imagination des prophètes. Jamais peintre ne fut à la fois plus vrai, plus profond et plus pittoresque. Chaque mot a la valeur d'une phrase ; et la concision produit la force sans nuire à la clarté. C'est une esquisse à la façon de celles de Job et d'isaïe, qu'on saisit à la première lecture, qu'on goûte et qu'on comprend davantage à mesure qu'on l'étudié.
N" 48, p. 88. — Richard CromAvel fut proclamé protecteur à Londres , le 4. septembre 1658, le lendemain de la mort de son père, dont il n'avait ni Féneigie, ni les talents politiques. Dès le 22 avril de l'année suivante, il fut forcé par le parlement à signer sa démission. I! se retira d'abord en France, puis à Genève, où il vécut dans l'obscurité. Revenu en Angleterre en 1680, sous le nom de Clark, il v vieillit
inconnu, jusqu'à l'âge de 86 ans. Né en 1626, il mourut en 1712. (Voyez , Xote 37, le rétablissement de la royauté en 1660.)
N" -49, p. 89. — Charles 1" ayant appris que Sir John Hotham , gouverneur de Hull , ville maritime dans le comté d'York , penchait vers son parti , envoya , le 23 avril 16-42 , son fils le duc d'York et son neveu à Hull, comme en partie de plaisir ; et ces deux jeunes princes y furent reçus avec honneur. Le lendemain matin le roi arriva aux portes de la ville, comptant y être reçu avec la même facilité; mais le gouverneur, etfrayé par une lettre anonyme qui le menaçait, ordonna de lever les ponts-levis, au moment où le monarque allait entrer. L'année suivante , Hotham et son fils voulurent réparer leur infidélité , comme le dit Bossuet; mais le parlement , instruit de leur projet, les fit arrêter et décapiter. (Voyez Lingard , t. X, ch. n.)
N" bO, p. 91. — La reine ayant échappé à la vigilance de Balten, amiral anglais parlementaire, était débarquée au port de Burlington , dans le comté d'York , le 22 février 1643. Batten , furieux d'avoir manqué sa proie, jeta l'ancre dans la rade deux jours après, dans la nuit du 24, et tira plus de cent coups de canon sur les maisons des quais où la reine était logée. Effrayée, elle quitta son lit , et alla chercher un abri derrière une colline ; elle y fut couverte de la terre soulevée par les boulets. Lingard remarque, pour Thonneur de sa patrie, que cette brutalité du marin pailementaire fut hautement blâmée par tous les gentilshommes de son parti. (T. X, chap. ni.)
N" ol. p. 91. — Le roi attendait la reine à Oxford ; elle fut arrêtée pendant quatre mois dans le comté d'York par les troupes ennemies qui lui rendaient le passage impossible. Elle employa ce temps à gagner les cœurs par son affabilité, à stimuler la loyauté de ses sujets par ses discours et ses exemples. Elle put envoyer, le 20 mai, un convoi considérable de munitions à son royal époux dont ce secours ranima les troupes ; et le 13 juillet de la même année 1643, la fille de Henri IV ari'iva elle-même à Oxford à la tète d'un puissant renfort en hommes, en artillerie et en munitions de guerre. Le prince Rupert, neveu de Charles 1", venait de prendre, en trois jours , la ville et le château de Bristol. (Lingard, t. X, ch.ni.)
jN" .j2, p. 93 et 127. — Henriette-Anne, future duchesse d'Orléans, quinze jours après sa naissance, demeura prisonnière à Exeter, où le comte d'Essex , en prenant cette place, avait espéré saisir la reine. Au btiut de deux ans environ, la jeune et royale captive fut délivrée par l'adresse de la comtesse de Morton, sa gouvernante, qui , pour tromper ses gardes, la déguisa en petit paysan, sous le nom de Henri. Un orgueil enfantin fit regimber la petite-fille de Henri le Grand contre cet oubli de sa dignité : elle protesta, en répétant à toute occasion qu'elle n'était pas un paysan , mais bien la princesse Henriette.
iS» o3 , p. 03. — La reine avait pris la fuite à la fin de juin 1644. Le vaisseau qui la portait fut découvert et poursuivi à coups de canon jusqu'à Tile de Jersey, où elle put cependant aborder. Le lendemain ,
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quelques navires français bien armés, venus de Dieppe et de Cherbourg, s'ofl'rirent pour protéger son passage. Survint une bourrasque qui lui fit perdre un de ses vaisseaux. La tempête passée, les AiiL'lais revinrent attaquer sa flottille; et la tille de Henri IV, voyant les voiles de son navire déchirées par les boulets , craignant de ne pouvoir échapper à la fureur de ses sujets révoltés, se laissa emporter par un sentiment d'exaltation suprême, que le monde appelle de l'héioïsme , mais que la religion condamne. Elle fit appeler le capitaine, et lui commanda de lui ôter la vie, de quelque manière que ce fût, quand il ne pourrait plus la défendre, et puis elle se disposa à mourir avec un sang-froid merveilleux. Dans la suite, elle ne parla qu'avec douleur de cette résolution, et s'en humilia comme de l'emportement d'une païenne, qui avait oublié sa confiance en Dieu. Jetée par les vents sur les côtes de la Basse-Bretagne , elle mit pied à terre avec les officiers de son bord , qui furent pris pour des corsaires. Les paysans s'armèrent et les poursuivirent. L'erreur dissipée, on entoura de respect la reine malheureuse , qui fut royalement conduite à Brest.
N° 54, p. 94. — Au Louvre , où elle habita , Henriette n'oublia pas le roi son mari ; elle lui envoya des secours d'hommes et d'argent ; elle agit auprès de toutes les puissances de l'Europe pour sa défense, et, dès 1645, une ambassade allaita Londres, au nom du roi de France et d'Anne d'Autriche, sa mère, pour fléchir le parlement anglais. Mais les embarras de la régence, puis la guerre de la Fronde, qui, après de longs malaises, éclata à Paris en 1648, empêchèrent la cour de France d'appuyer ses négociations par les armes. La reine d'Angleterre souffrit elle-même beaucoup des fureurs civiles qui désolaient Paris ; elle se vit insultée au Louvre par les Frondeurs , et réduite à la pauvreté jusqu'à manquer du nécessaire. Le cardinal de Retz étant allé la voir et l'ayant trouvée dans la chambre de sa fille, depuis duchesse d'Orléans, elle lui dit : « Vous voyez, je viens tenir compagnie à Henriette : la pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui , faute de feu. » La postérité aura peine à croire, ajoute le cardinal après avoir rapporté ce fait, que la petite-fille de Henri IV ait manqué d'un fagot pour se lever, au mois de janvier, dans le Louvre ! La misère et plus encore un mouvement de délicatesse à l'égard d'Anne d'Autriche, qui lui faisait une pension onéreuse à la France épuisée, obligèrent la reine d'Angleterre à demander l'aumône, suivant son expression , au parlement régicide. Elle pria le cardinal Mazarin d'écrire à Cromwel pour réclamer le paiement de son douaire; et l'usurpateur le refusa en termes insultants.
N» 55, p. 95. — Après la désastreuse bataille de Naseby, gagnée par Cromwel , le 14 juin 1645, Charles l""^ se vit assiégé dans Oxford, sans espoir de secours extérieurs. Son parti était ruiné; tôt ou tard, il fallait tomber au pouvoir des rebelles ; il aima mieux se livrer lui-même, espéi-ant gagner ses sujets par cet acte de confiance. 11 pria le commandant des troupes anglaises, qui formaient le blocus, de le prendre sous sa protection et de le conduire à Londres ; et, sur le refus de cet officier,
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il sortit (le la ville à minuit, le "21 avril -1040, et joignit , le H mai , le comte de Levcn , qui commandait les troupes écossaises. Les ofticicrs auxquels il s'était rendu voulurent d'abord le sauver, mais à des conditions qu'il rejeta, puis le livrèient à rarmée anglaise, le HO janvier 1(147, moyennant une somme de -400,000 livres sterling, dont la moitié leur fut payée sur-le-champ.
N" 56, p. 9o. — Le parlement voulut, en effet, garder des mesures. Au commencement de décembre lGi7, après un débat de trois jours et une nuit, une résolution, enlevée par une majorité de quarante-six voix , déclara que le roi avait été arrêté sans le consentement des Communes ; que les offres du souverain fournissaient une base suffisante pour l'organisatioTî future du royaume, et qu'il fallait songer à la réconciliation. Mais, dès le lendemain, les chefs de l'armée, qui se trouvaient à Londres, investirent la Chambre, firent emprisonner une partie des défenseurs du monarque et forcèrent les autres à s'éloigner. Le parlement, réduit à une cinquantaine de membres choisis et déterminés à l)rocédei' sans ménagements , accusa Charles Stuart de haute trahison , et le livra à la cour de justice qui devait le condamner. [Xule 40.)
ÏN" o7, p. 9o. — Nous avons déjà vu que la princesse Heniiette-Anne, future duchesse -d'Orléans, était à Paris depuis 1644 [Xoics o2 et M) ; que sa sœur aînée, Henriette-Marie, était en Hollande depuis son mariage conclu en 46-42 (page 90). Le prince de Galles, Charles , fils aîné de la reine, s'était réfugié à la Haye, auprès du prince d'Orange son beau-frère ; il y apprit la mort du roi son père, et vint à Paris, au mois de mars 4649. Le duc d'York, qui avait aussi quitté l'Angleterre en 4649 et s'était retiré avec son frère en Hollande, était à Paris quand son père fut exécuté. Llisabeth , seconde fille de la reine, et le duc de Gloccster, le plus jeune de ses fils, étaient demeurés au pouvoir des rebelles: Charles F'' eut la consolation de les voir la veille de sa mort; il les mit sur ses genoux, leur donna des conseils adaptés à leur âge, et les bénit en pleurant avec eux. [Note 29.)
Henriette de France fit tout ce qu'elle put pour rendre ses enfants catholiques. Elle réussit auprès d'Henriette duchesse d'Orléans et du <luo d'York, Jacques H, qui abjura Thérésie en 4671 , et qui , devenu roi en 4685 , aima mieux perdre , trois ans après , son trône que sa foi. (Note 78.) Charles promit de se faire catholique dès qu'il serait Charles H , et ne tint pas parole. ( Xotes 78 et 67.) Le duc de Glocester et Henrietle-Marie , princesse d'Orange, firent aussi à leur mère des promesses que la politique leur fit oublier.
N" .58, p. 97. — Charles 1" avait fait plus d'une faute : celle qu'il se reprocha le plus dans sa prison fut la faiblesse qu'il avait eue de consentir à la condamnation du comte de Strafford, gouverneur d'Irlande, son loyal et dévoué conseiller, exécuté le 42 mai 1041 , par ordre des Chambres, qui commençaient leurs empiétements sur l'autorité du monarque. 11 dit avant de mourir que la sentence portée contre lui , injuste dans les décrets des hommes, ne l'était pas dans les décrets de
NOTE? HISTORfOL'ES. - 583
Dieu. 8 J'ai permis, ajoiUa-t-il, qu'un jugomont inique otàl la vie au vice-roi d'Irlande; et je la perds aujourd'hui par un jugement non moins injuste que le sien. » Quand la reine Henriette apprit la mort de son infortuné mari, elle chargea madame de Molteville, venue pour la consoler, de dire à la reine régente de France que le roi son seigneur ne s'était perdu que pour n'avoir jamais su la vérité; qu'elle lui conseillait d'écouter ceux qui la lui diraient, de travaillera la découvrir, et de croire que le plus grand des maux qui pouvaient arriver aux rois était de l'ignorer.
N° 59, p. 98. — Charles 11, proclamé roi par les Ecossais dès 1649, se rendit en Ecosse en 16o0, et y fut couronné le !*"■ janvier 1651. Cromwel le battit à Woi'cester, le 13 septembre suivant, et l'obligea à repasser la mer. Après douze années d'exil en Hollande, en Allemagne et en France, il fut déclaré roi à Londres, le 8 mai 16G0, par l'influence du célèbre Monkqui, ayant créé un nouveau parlement, fit voter le rétablissement de la monarchie, et en fit porter la nouvelle au fils aîné de Charles 1% qui se trouvait à la Haye. Ce piince arriva k Londres, et y fut reçu avec enthousiasme le 29 du même mois.
N° 60, p. 100. — La reine d'Angleterre mourut le 10 septembre 1669, d'une dose d'opium qu'elle avait absolument refusée, et que ses médecins lui firent prendre, en la trompant. Elle était à Colombes, près Paris, passant l'automne dans une maison de campagne, et n'ayant pas d'autre maladie que des insomnies accompagnées d'un dégoût général. Après avoir pris, à son insu , le fatal remède, elle s'était couchée à neuf heures du soir, et les médecins en s'approchant de son lit, à minuit, la trouvèrent expirante. Elle avait soixante ans.
xN" 61, p. 101. — Louis Bourdaloue, né à Bourges, le 20 aoiit J632, cinq ans après Bossuet, fit ses études, dans sa ville natale, au collège des jésuites, et entra dans leur ordre, le 10 novembre 1648, n'ayant pas cut core seize ans accomplis. 11 commença à prêcher à trente-trois ans, en 1666, après avoir professé la rhétorique, la philosophie et la théologie morale. Il arriva à Paris en 16G0, préparé par de fortes études et par trois années d'essais oratoires dans les provinces. Dès son début à l'église de la maison professe des jésuites, qui était celle de Saint-Louis, rue Saint-Antoine, on vit accourir autour de sa chaire tout ce que la capitale avait de lettrés. C'est laque M""^ deSévigné entendit, en 1670, le célèbre discours sur la Passion , qui , remis plusieurs fois sur le métier, devint le chef-d'œuvre de Bourdaloue et de la logique oratoire. Dans une lettre écrite à sa fille, le Jeudi-Saint, 26 mars 1671, elle lui avait dit : o Je veux demain aller à la Passion du père Bourdaloue ou du père Mascaron; j'ai toujours honoré les belles passions. » Le lendemain, au soir, elle lui écrivit : « J'ai entendu la Passion de Mascaron, qui, en vérité, a été très-belle et très -touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût; les laquais y étaient dès le mercredi, et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que, M. de Giignan et moi, nous enlendiT
mes l'année passée aux Jésuites ; et c'était pour cela que j'en avais envie ; elle était parfaitement l)elie, et je ne m'en souvenais que comme d'un songe. » Si\ jours après, le mercredi de la semaine de Pâques, 1*'' avril, revenant de Saint-Germain, où elle avait vu la reine et causé avec les courtisans, elle rendait compte à sa fille de toutes les nouvelles du jour et jetait dans sa lettre cette exclamation comme entre parenthèses: « Ah! Bourdaloue ! il fit, à ce qu'on m'a dit, une Passion plus parfaite que tout ce qu'on peut imaginer : c'était celle de l'année passée, qu'il avait rajustée, selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable. »
Ce mot d'inimitable convient, en elTet, à la Passion que nous avons reproduite, au moins à sa première partie. La seconde, toute belle qu'elle est , n'a ni la mètne chaleur de logique , ni la même gradation d'idées, ni la même perfection d'ensemble. Bourdaloue a, dans ses sermons sur les mystères, trois autres Passions qui ne peuvent soulever de doutes sur l'application de cet éloge.
Nul prédicateur, pas même Bossuet, ne l'égala dans l'estime de son siècle et de la cour de L(^uis XIV, où il prêcha plus souvent qu'aucun autre. Tous les mémoires du temps attestent cette préférence. Elle était fondée, non pas sur l'élévation des idées et la poésie des images qui manque à cet orateur, mais sur la solidité de l'instruction , sur la fécondité des applications morales, sur la régularité du discours et la perfection logique de l'ensemble, et même, tout nous porte à le croire , malgré le préjugé contraire, sur la vivacité du débit. On n'est pas populaiie à ce point quand on prêche froidement et les yeux fermés, comme on l'a dit de ce grand homme, en se fondant sur un de ses portraits, qui fut pris lorsqu'il venait d'expirer.
N" 62, p. 1-23. — La princesse Henriette- Anne, fille de Charles I", roi d'Angleterre, et de la reine Henriette-Marie de France, était née à Exeter, le 16 juin 1644 (ci-dessus , p. 92). Elle expira , âgée de 26 ans et deux mois, le 30 juin 1670, neuf mois et demi après sa mère, morte le iO septembre de l'année précédente. {Note 60.) :
jN" 63, p. 126. — Comparons ici Bossuet avec lui-même. Dans l'oraison funèbre d'un pieux officier, Henri de Gornay, il avait ainsi développé le même texte pour montrer la commune faiblesse des hommes, qui sont tous égalés par la naissance , par les infirmités de la vie et par la mort : « 11 y a beaucoup de raison de nous comparer à des eaux courantes , comme fait l'Ecritin-e sainte. Car de même que quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de commun qu'elles viennent d'une petite origine , que, dans le progrès de leur course, elles roulent leurs flots en bas par une chute continuelle , et qu'elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans le sein immense de l'Océan, où l'on ne distingue point le Rhin, ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières les plus inconnues , ainsi tous les hommes commencent parles mêmes infirmités; dans le progrès de leur âge, les années se poussent
les unes les autres comme des flots ; leur vie roule et descend sans cesse à la mort par sa pesanteur naturelle ; et enfin, après avoir fait, ainsi que des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres , ils vont tous se confondre dans ce gouffre inûni du nrant , où l'on ne trouve plus ni rois, ni princes, ni capitaines, ni tous ces autres augustes noms qui nous séparent les uns des autres, mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent. » [OEia-res, t. XVll , p. 605.) On voit sans peine que Bossuet , en remaniant son idée dans la maturité du talent , lui a donné plus de force et de majesté , en la réduisant à sa juste mesure. Le mot d'abîme vaut mieux que celui de néant, qui n'est pas juste; et les infirmités sortent de la comparaison, qui n'admet que l'écoulement des années. (Voyez les Notes 6S et 7i. )
IN° 04, p. 128. — Un an avant la conclusion du mariage de Louis XIV, en 1039. avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne, la reine mère avait songé à mettre Henriette-Anne sur le trône de France. {Xote 137.) Louis l'avait trouvée, dit-on , trop jeune; et plus tard il parut s'en repentir. Anne d'Autriche voulut que la petite-ûUe de Henri IV eût au moins la seconde place à la cour, et lui tit épouser, le 31 mars 1661 , son autre Qls. Henriette, née le 16 juin 16i4 , n'avait pas alors dix-sept ans accomplis. De son union avec Philippe , duc d'Orléans , union qui dura neuf ans, naquirent Marie-Louise, qui épousa Charles 11, roi d'Espagne, et Anne-Marie , qui fut femme de Victor- Amédée li , roi de Sarclaigne. C'est du second mariage de Philippe, frère de Louis XIV, avec Charlotte-Elisabeth de Bavière, en 1671, qu'est venue la branche d'Orléans.
N" 65, p. 128. — On raconte qu'au moment où Boileau venait de publier son Lutrin, Henriette l'ayant aperçu dans la foule des courtisans, le regarda finement avec un léger sourire, lui fil signe du doigt d'approcher, se pencha à la hâte vers son oreille et lui dit tout bas :
Soupire , éteud les bras , ferme l'œil , et s'endort.
Elle conçut ridée de mettre Bérénice en scène , et voulant avoir un chef-d'œuvre, elle engagea, à la fois et secrètement, Corneille et Racine à traiter ce sujet dramatique ; elles deux grands poètes rivalisèrent sans savoir qu'on les mettait aux prises. Les deux tragédies parurent sur la fin de 1670: Henriette n'était plus là pour les juger ; le public donna la préférence à celle de Racine. Bossuet lui-même venait de céder à l'ascendant de cette princesse. Ce grand homme était arrivé à l'âge de quarante-deux ans sans avoir fait imprimer autre chose que sa Réfutation du catéchisme du sieur Paul Ferry, ministre de la religion prétendue réformée, éditée à Metz, en 16oo, par ordre de ses supérieurs ecclésiastiques. Henriette d'Angleterre triompha de sa modestie , et obtint de lui la publication de VOraison funèbre de la reine sa mère, dès 1669. La sienne fut prononcée et imprimée quelques mois après; et Bossuet ne recula plus devant l'édition de ses œuvres.
N° 66, p. 120. — Depuis l'oraison funèbre de sa mère, Henriette
avait donn;' sa contiance à nos^nel, qui on profita pour l'amènera dos jdéos plus chrélienncs et plus sérieuses. 11 l'entretint régulièrement trois fois la semaine pendant ct^tte dernière année de sa vie , complétant son éducation religieuse et littéraire par des leçons de morale et d'histoire.
N°G7,p.l30ct 123. — Au mois de mai 1670, Louis XIV annonça qu'il allait en Flandre pour faire voir à la reine les villes que l'Espagne venait de lui céder; et la duchesse d'Orléans fut du voyage. Quand la cour vint à Calais, Madame passa à Douvres, prétextant tout à coup une visite au roi son frère, qui s'y trouvait. Elle y arriva le 14 septembre et en repartit le 22, rapportant un traité dont les ai'ticles demeurèrent inconnus. Le piemier était que Charles 11 ferait publiquement profession de la foi catholique , dès qu'il lui paraîtrait prudent de se prononcer, et qu'après il s'allierait avec Louis XIY pour faire la guerre à la Hollande. Le roi de France s'engageait à soutenir le monarque converti, en cas d'insurrection occasionnée par son retour à l'Eglise romaine. Henriette avait eu ordre de cacher à son mari , nonseulement le but de son voyage , mais son départ même. Ce secret dduna lieu au\ conjectures; et il se trouva des gens qui imaginèrent que la duchesse, fatiguée des mauvais traitements du duc, avait profité de la mission politique qui lui était confiée pour traiter avant tout ses propres affaires, et obtenir de Charles II la permission de se séparer de son mari et de fixer sa résidence en Angleterre. (Voyez Lingard, Hist. à'AngL t. XII, ch. m ; et la Xote 78. )
N° 68, p. 131 et loO. — Bossuet , dans son Oraison funèbre de jlme Yolande de M^nterby , avait déjà tiié parti de ce texte de David et de cette pensée, qui est de saint Augustin : Xon est longinn quod aliquanâo fiiiitur. [Oper., t. 111. part, n, p. .^29.) L'idée mère de ces deux discours est la même : «Tout le temps est perdu, auquel nous n'aurons pas attaché quelque chose de plus immuable que lui, quelque chose qui puisse passer à l'éternité bienheureuse. » [Œuvres de Bossuet, t. XVII, p. i)dd.) En comparant ces deux éloges d'une religieuse qui a blanchi dans le cloître et d'ime jeune princesse enlevée au milieu des illusions de la cour, on trouvera la distance de l'ébauche au chef-d'œuvre, de la considéiation philosophique à l'inspii'ation oratoire qui donne aux idées la vie, le mouvement et les couleurs. Ce rapprochement et ceux que nous avons indiqués [Xotes 63 et 74) montrent que ce discours, dont la marche est si lyrique, fut plus que tout autre peut-être le fruit de la méditation, du travail et des essais. Jamais écrivain ne s'est plus souvent copié que Bossuet; mais ce fut toujours en se perfectionnant.
^"69, p. 133. — Cent ans plus tard, le 10 mai 4700, un orateur célèbre de son temps, le père Elisée, de l'ordre des Carmes, prononça à Lunéville l'oiaison funèbre de Stanislas l", roi de Pologne, tristement brûlé comme on sait. 11 imita Bossuet et s'écria : « Fallait-il que le cours d'une vie si belle fût interrompu par un accident aussi impiévu que teirible ! 0 jour ! ô moment a'Treux ! où nous entendimes retentir autour de nous de longs sanglots entrecoupés de celte triste parole : Le
feu a imx aux vêtemmls du roi ; sa vie est dans le plus grand danger ! Le roi est dangereusement malade ! A la première nouvelle de cet accident affreux, qui de nous ne se sentit j>as frappé comme si la mort eût menacé le plus fendre des pères? Tout était en alarme : on ne voyait que l'image de la douleur ; on courait vers le palais pour s'informer de l'état du prince, etc. » Le cri de Bossuet : Madame se meurt ! Madame est morte! fit frissonner son auditoire et nous émeut encore à la lecture. Celui du père Elisée ; Le roi se brûle ! nous fait sourire. Un critique de l'époque crut que celte ditTérence tenait uniquement à la bizarrerie de notre langue. ( De l'Éloquence du barreau , par M. Gier, p. 118. — Paris, 17G8.) 11 est bien vrai qu'un mot mal choisi est fatal, et que l*'image du feu prenant à la robe de chambre d'un vieillard de quatre-vingt-huit ans, n'a pas la dignité poétique demandée par un grand mouvement d'éloquence. Mais il faut de plus ajouter que la contrefaçon du sublime court toujours le danger d'être ridicule.
N° 70, p. 13.3. — La mort de la jeune duchesse d'Orléans fut accompagnée de sinistres soupçons qui la rendirent doublement tragique. Madame était à Saint-Cloud , légèrement indisposée depuis quelques jours. Le dimanche 29 juin , elle prit, vers six heures du soir, une tasse d'eau de chicorée, ressentit aussitôt des douleurs affreuses et se fit transporter dans son lit, en disant qu'elle était empoisonnée. Les médecins qui accoururent perdirent la tête, et le lendemain au malin, à trois heures, elle n'était plus. Des bruits d'empoisonnement circulèrent; il y eut des enquêtes secrètes dont le résultat ne fut pas publié. L'opinion des historiens est partagée : ceux qui, d'après quelques mémoires du temps, croient à l'existence du crime, en accusent, non pas le duc d'Orléans, mais des courtisans que la jeune princesse avait fait disgracier.
N° 71, p. 135. — Madame aima beaucoup le roi, son beau-frère, qui l'aimait tendrement : Bossuet la justifie en montrant le devoir et l'estime là où la malice des courtisans avait vu de la faiblesse et du scandale. C'est avec ime égale délicatesse et non moins d'habileté quiî , ne pouvant parler de l'amour d'Henriette pour le duc, son maii, qu'elle n'aimait pas , n'en étant pas aimée , il parle de sa passion pour la gloire militaire de ce prince.
N° 72 , p. 133. — Autant le duc d'Orléans était frivole à la cour , où il passait ses jours dans la mollesse, autant il était brave à la tète des armées. Les soldats disaient de lui : 11 craint plus que le soleil ne lui brûle le teint qu'il n'a peur de la poudre et des coups de mousquet.
N» 73, p. '13o. — Bossuet fait allusion aux chagrins que causait à Henriette la froideur de son mari, ainsi qu'aux efforts qu'elle faisait, depuis neuf mois, pour gagner l'estime et le cœur du duc par une conduite plus grave et plus chrétienne. Car celte jeune princesse, environnée d'adulateurs , n'avait pas toujours été assez prudente.
N" 74, p. 136, — Bossuet s'était déjà servi de cette énergique pensée
de Tertullien , dans son Oraison funèbre du P. Bourgoing, supérieur général de la congrégation de l'Oratoire, prononcée le 4 décembre 1602, discours qu'il ne tit pas imprimer. « Se peut-il, mes frères, que nous ayons tant d'attache à cette vie et à ses plaisirs, si nous considérons attentivement combien est dure la condition avec laquelle on nous l'a prêtée? La nature, cruelle usurière, nous ôte tantôt un sens et tantôt un autre. Elle avait ôté l'ouïe au P. Bourgoing, et elle ne manque pas tous les jours de nous enlever quelque chose comme pour l'intérêt de son prêt, sans se départir pour cela du droit, qu'elle se réserve , d'exiger en toute rigueur la somme totale à sa volonté. Et alors où en serons-nous? que deviendrons-nous? dans quelles ténèbres serons-nous cachés? dans quel gouffre serons-nous perdus ? 11 n'y aura plus sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes. La chair changera de nature, le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre, dit Tertullien , ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra un je ne sais quoi , qui n'a point de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en nos corps, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait nos malheureux restes. Post totum illud ignobilitatis elogium, caducœ carnis in originem (erram, et cadaveris nomen ; et de isto quoque nomine periturœ in nullum inde jani nomen, in omnis jani vocabuli morlem. [Œuvres de Bossuet, tom. XVll, p. 587 et 588.) Le grand orateur, quand il eut huit ans de plus, jugea qu'une simple et énergique traduction vaudrait mieux que cette paraphrase. (Voyez les y^otes G3 et 68).
N° 75, p. 141. — Les rois d'Ecosse, aïeux paternels d'Henriette- Anne, demeurèrent catholiques jusqu'au fils de l'infortunée Marie Stuart, Jacques VI , que la noblesse écossaise , infectée des erreurs de Calvin , fit élever dans l'hérésie , et qui monta sur le trône d'Angleteire, en 1603, sous le nom de Jacques \". (Voyez la Note 31.)
N° 76, p. 142. — Henriette-Anne accompagna sa mère au monastère de la Visitation, à Chaillot. La pieuse reine n'y négligea rien pour former sa fille aux vertus chrétiennes ; elle se plaisait, les jours de fêles, à voir la petite princesse servir humblement les religieuses à leur réfectoire. (Voyez la Note 30.)
N" 77, p. 143. — Marie, princesse catholique, fille de Henri VIII et de Catherine d'Aragon , ne régna sur l'Angleterie que cinq ans, depuis le 19 juillet 1553 jusqu'au 17 novembre 1558. Elle mourut âgée de quarante-trois ans. (Voyez les Noies 31 et 36.)
N" 78, p. 1 43. — Le duc d'York ayant déclaré , en 1669 , à son frère Charles 11, qu'il voulait embrasser la religion catholique , ce monarque en fut ému et lui dit, sans hésiter, qu'il avait la même intention; puis il consulta secrètement , ajoufe-t-on, trois lords, en se plaignant, les larmes aux yeux, de sa malheureuse position qui l'obligeait à professer une religion qu'il n'approuvait pas. Ceux ci lui conseillèrent de faire part de son intention à Louis XIV et de solliciter l'aide puissante de ce roi, en cas d'insurrection. Ce fait, rapporté par Lingard, t. XH, ch. ur, explique le voyage d'Henriette à Douvres, au mois de mai 1670, et le
langage de Bossuet plein de mystère et de délicatesse. La politique retint Charles II dans la profession de l'erreur. (Voyez la Note 67.)
N°79, p. 143. — Henriette était préparée par la grâce divine qui, depuis dix mois, l'avait ramenée à des idées plus chrétiennes et qui se servit de la mort pour achever sa conversion. Quand l'abbé Feuillet, chanoine de Saint-Cloud , vint , sur les onze heures du soir , l'aider à bien mourir, elle lui dit : «Vous voyez, Monsieur, en quel état je suis réduite! » L'abbé lui lépondit avec une sévérité que Dieu rendit profitable : « En très-bon état, Madame ! Vous confesserez à présent qu'il y a un Dieu que vous avez très-peu connu pendant votre vie. » La princesse s'écria : « 11 est vrai, mon Dieu, que je ne vous ai pas connu ! » et le chanoine, lui représentant sans détour les engagements de son baptême violés par l'amour des grandeurs , du luxe et des plaisirs , conclut en disant que, sa vie n'ayant été qu'un péché , il fallait employer le peu de temps qui lui restait à faire pénitence. Trois heures lui restaient. A minuit elle s'écria : « Mon Dieu, ces grandes douleurs ne finiront-elles pas bientôt? » Sur quoi M. Feuillet lui dit avec son zèle ferme et inflexible : « Quoi, Madame , vous vous oubliez ! il y a tant d'années que vous offensez Dieu, et il n'y a encore que six heures que vous faites pénitence ! Au reste, ajouta-t-il, quoique vous deviez être dans la disposition de souffrir davantage, je puis vous assurer que vos peines finiront bientôt. — A quelle heure, demanda la princesse , Jésus-Christ est-il mort?» On lui répondit: A trois heures. «Peut-être, reprit-elle, Dieu me fera-t-il la grâce de mourir à pareille heure ! » Plus tard, se sentant défaillir, elle dit au chanoine : a Monsieur Feu illet , c'en est fait à ce coup. — Eh bien ! Madame, lui répondit l'abbé, n'êtes-vous pas bien heureuse d'avoir accompli en si peu de temps votre course ? » Ce rigide consolateur prononça l'oraison funèbre de sa pénitente au service célébré pour elle à Saint-Cloud. En tète de son discours, imprimé en 168G, l'orateur mit la Relation de ce qui s'est passé à la mort chrétienne de son A. R. jj/me [Jpnriette-Anne d'Angleterre.
N" 80, p. 147. — Embrassant Monsieur, la princesse mourante lui dit avec douceur : « Hélas ! vous ne m'aimiez plus, il y a longtemps ; mais cela est injuste : je ne vous ai jamais manqué. » Monsieur parut fort touché, dit M'"'' de Lafayette dans ses mémoires; et tout ce qui était dans la chambre l'était tellement qu'on n'entendait plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.
N" 81, p. 147. — Bossuet , évêque de Condom depuis un an , ne put venir au lit de la malade qu'à ses derniers instants. 11 y trouva l'abbé Feuillet et un père capucin , confesseur ordinaire de la princesse. La présence et les paroles touchantes du prélat la consolèrent beaucoup.
N° 82, p. 149. —L'orateur fait ici allusiou au précieux souvenir que Madame lui laissa en mourant. Tandis que le pieux prélat la soutenait par l'espérance d'une vie meilleure, sa première femme de chambre s'étant approchée pour lui rendre quelque service, elle lui dit en anglais, afin de n'être pas comprise de Bossuet: « Domiez à M. de
Condoin, lorsque je serai morte, l'émeraude que j'avais fait faire pour lui. » Le grand évèque porta cette bague toute sa vie, en mémoire d'une princesse qui lui avait montré tant d'estime et de confiance. L'émeraude fut estimée cent louis. Il est à croire qu'elle ornait sa main quand il prononçait cette phrase : on a même prétendu qu'il l'indiqua par son geste.
N^SSjp. 133. — Jules Mascaron, né à Marseille, au mois de mars 1634, mourut évèque d'Agen au mois de novembre 1703. 11 était entré, à seize ans, dans la congrégation des prêtres de rOiatoire; à l'âge de vingtdeux ans il professa la rhétorique au Mans. C'est à Angers, en 1603, qu'il parut pour la première fois en chaire. L'année suivante il prêcha le carême à Sauraur, avec un tel succès qu'on accourut des villes voisines pour l'entendre. Les protestants y vinrent eux-mêmes, malgré les défenses de leurs ministres qu'alarma cet enthousiasme universel ; et l'un deux, le savant Tannegui Lefèvre, écrivit à Bohérel son ami : « On m'accuse d'être sans pudeur et d'une foi douteuse, à cause de mon assiduité aux sermons de Mascaron pendant ce carême. Mais ce Mascaron n'est pas des prédicateui's qui cuurent les foires et les rues : rien de plus élésant que lui... Jamais auditoire ne fut plus nombreux que le sien ; toute la fleur de notre jeunesse (protestante) s'y est portée. Quelquesuns des nôtres y viennent le cœur serré et la tète voilée ; j'y suis venu aussi . je le confesse , mais non pas sottement comme eux, et les yeux cachés sous mon manteau... Je l'ai souvent, bien souvent dit, malheur, deux fois malheur à ceux qui prêcheront ici après .Mascaron! »
Mascaron prêcha six fois l'avent à la cour , en 1666, 1668, 1671, 1679, 1683, 1694 ; et six fois le carême , en 1667, 1669, 1670, 167b, 1677, 168'k Nommé à l'évêché de Tulle en 1671 , il fut sacré l'année suivante. Transféré, en 1678, à l'évêché d'Agen, sur trente mille calvinistes que renfermait son nouveau diocèse, il en conveitit vingt-huit mille. 11 avait soixante ans lorsqu'il prêcha sa dei'nièi'e station à la cour; et Louis XIV lui dit : * 11 n'y a que votre éloquence qui ne vieillit point. » Outre VOraison funèbre de Turenne, qui fut son chef-d'œuvre, il a prononcé celles d'Anne d'Autriche, d'Henriette d'Angleterre, du duc de Beaufort et de Pierre Seguier : ce sont les seuls discours de cet orateur qui aient été imprimés.
N" 84, p. 161. — Esprit Fléchier était né à Pernes, petite ville du diocèse de Carpentras, le 10 juin 1632, deux mois avant Bourdaloue. Nommé à l'évêché de Lavaur en 1685. et deux ans apiès à celui de ISismes , il gouverna d'abord ces deux diocèses sous le titre de vicaire général , et ne fut sacré qu'en 1692. Sa mort arriva le 16 juin 1710.
Une demoiselle lui ayant demandé son portrait, il le traça lui-même. Voici ce qu'il y dit modestement de sa manière d'écrire :
« Pour son style et pour ses ouvrages , il y a de la netteté , de la douceui-, de l'élégance ; la nature y approche de l'art , et l'art y ressemble à la nature. On croit d'aboid qu'on ne peut ni penser ni dire autiemeut ; mais, après qu'on y a fait léflexion, on voit bien qu'il n'est pus facile
NOTES Ult^TOMlUL'ES. 591
de penser ou de dire ainsi. Il y a de la droiture dans le sens , de l'ordre dans le discours et dans les choses , de Farrangenient dans les paroles et une heureuse i'acilité , qui est le fruit d'une longue étude. Ou ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y mettre du supertlu , et Fou ne peut rien en ôter sans y retrancher quelque chose de nécessaire. Enfin, votre ami vaudrait encore mieux s'il pouvait s'accoutumer au travail, et si sa mémoire, un peu ingrate, mais non pas infidèle, le servait aussi bien que son esprit. Mais il n'y a rien de parfait au monde , et chacun a ses endroits faibles. » 11 y avait bien quelque faiblesse dans ce portrait , tracé par Fléchier lui-même.
ÎN" 85, p. 163. — Ce vœu de l'orateur était celui de la France et de son roi, qui, depuis 1672, luttaient contre la Hollande, l'Espagne, l'Allemagne et le Danemark, sans autres secours que celui de la Suède. On venait d'ouvrir des conférences pour la paix, qui ne fut pourtant conclue qu'au mois d'août 1679. Cette paix , dite de Nimègue, mit la France à la tête des nations de l'Europe ; et c'est alors que Louis XIV reçut le nom de Grand. Ce ne fut qu'à force de victoires , pendant sept ans , qu'il obligea tant de peuples alliés contre lui à céder à la France une partie des Flandres et toute la Franche-Comté. (Voyez la Note IH.)
N° 86, p. '16i. — Turenne était né le il septembre 1611, de Henri de la Tour-d'Auvergne, duc de Bouillon , et d'Elisabeth de Nassau, tille de Guillaume 1", prince d'Orange, fondateur de la république hollandaise et l'un des hommes les plus célèbres d'alors. (Voyez la Noie 109.) Le berceau de Turenne fut donc environné de tous côtés par le calvinisme. C'était la religion de sa mère ; et son père, d'ailleurs grand capitaine , était si zélé pour l'erreur qu'il projeta , en 1585, de réunir tous les calvinistes de France dans une république, sous la protection de l'Electeur Palatin ; et qu'en 1621 les chefs de la Itéforme, dans une assemblée tenue à la Rochelle , le nommèrent généralissime de leurs armées. 11 refusa cependant cette dignité périlleuse, et mourut deux années après.
N° 87, p. 165. — Deux ans après la mort de son père , en 1625 , sa mère, cédant à ses vives instances, l'envoya faire son apprentissage de la guerre sous son oncle maternel , Maurice du Nassau. 11 demeuia cinq ans au service delà Hollande, avec son frère aîné, Frédéric-Maurice, qui l'y avait précédé. 11 revint en France avec un grade de commandant ; Richelieu le lui conserva, et, peu de temps après , le ht colonel d'un régiment d'infanterie.
N° 88 , p. 165. — Turenne était né avec les apparences d'une constitution si délicate que son père le crut incapable de jamais porter les armes. Un soir, lorsqu'il n'avait encore que dix ans, voulant prouver sa force et sa vocation, il échappa à la vigilance de son gouverneur, et passa toute une nuit d'hiver sur les remparts de Sedan. Le lendemain matin, on l'y trouva endormi sur l'afl'ùt d'un canon.
N° 89 , p. 166. — Turenne aida puissamment le comte d'Harcourt à battre devant Quiers, ou Chieri, quatre-vingt mille Espagnols avec un corps de huit mille hommes ; à ravitailler Casai en 1639, et à en faire
lever le siège en 1640 ; à faire capituler Turin la même anne'e , après trois mois d'un siège sans exemple dans l'histoire. On y vit la citadelle, au pouvoir des Français, assiégée par les Piémontais, maîtres de la ville; et la ville assiégée par les Français qu'assiégeaient les Espagnols. Fléchier aurait pu parler des exploits de Turenne , en 1634 , dans la Lorraine, et, en 1638, dans le Hainaut; mais il prend son guerrier au moment où il devient l'oracle des conseils de guerre et l'àme des armées. Jusque-là son importance dans les combats n'avait été que secondaire. A partir de 1639, on voit les généraux en chef se le disputer, et le charger des opérations les plus importantes. Il avait alors vingt-huit ans.
N° 90, p. 166. — CoUioure et Perpignan, capitale du Roussillon. La première de ces places fut enlevée aux Espagnols au mois d'avril, et la seconde au mois d'août 164i2. Louis XllI assistait à ces conquêtes.
N° 91 , p. 166. — Turenne était retourné des Pyrénées en Italie lorsque airiva, au mois de novembre 1643 , le désastre de Dutlingen, où l'armée française fut surprise par les Impériaux. {Note 181 .) C'était au début du règne de Louis XIV , et six mois après la bataille de Rocroi. Turenne fut envoyé en Allemagne pour y seconder le duc d'Enghien chargé d'y rétablir la fortune de la France; et ces deux héros se virent alors pour la première fois dans le même camp. Le vainqueur de Rocroi commanda en chef. (Voyez dans son Oraison funèbre. p. 308 et 309, les combats de Fribourg et la prise de Philisbourg, en 1644, où Turenne , à la tête d'un renfort de sept mille hommes; l'aida de son action et de ses conseils. )
N° 92, p. 166. — Ce ne fut qu'après la mort de Richelieu et de Louis Xlll que la reine régente, Anne d'Autriche, le lit maréchal de France, en 1644; il avait alors trente-trois ans. Il fut nommé colonel général de la cavalerie en 1657, et maréchal général des armées en 1660, à l'époque du mariage de Louis XIV , après la paix des Pyrénées, due surtout à ses exploits.
N^ 93 , p. 166 et 173. — Turenne fut surpris par le général bavarois Merci, le 2 mai 1645, à Marienthal , où il avait établi son quartier général ; et son armée fut obligée de battre en retraite. Trois choses contribuèrent à cet échec : 1° la complaisance de Turenne, qui , après deux ou trois refus , avait fini par permettre à sa cavalerie de se disperser pour chercher des fourrages dans les petites villes d'alentour ; 2° l'imprévoyance du major général russe, Conrad Rosen, alors au service de la France, qui , placé aux avant-postes et averti de l'arrivée des Bavarois , se replia sur l'armée au lieu de les arrêter, ce qui lui aurait été facile; 3° enfin, l'épouvante de l'infanterie française, qui , au moment de l'action , se débanda et se réfugia dans un bois , où Rosen, qui la commandait, fut pris. Turenne, à la tête de sa cavalerie, avait enfoncé l'aile droite des ennemis , encloué leurs canons et pris douze étendards. Sa reiraite fut honorable; et les Bavarois, étonnés de sa fermeté, n'osèrent le poursuivre.
N" 94 , p. 166 et 52o. — La paix de Munsior , en Westphâlie , fut conclue le 2i octobre 1 (548. Elle ajoutait à la Fi-ance la possession de l'Alsace, des villes de Brisach sur le Rhin , de Metz , de Toul. de Verdun et do Pignerol. Turenne , depuis sa défaite à Marienthal , avait marché de triomphes en triomphes. 11 assista, en 1645, à la bataille de Nordlinguc, où périt Merci ( Note 186) ; et Condé avoua qu'il lui devait sa victoire. Il termina la campagne de la môme année par la prise de Trêves ; et ses succès fatiguèrent tellement les ennemis, en 1646 , 1647 et J648 , qu'il partagea les honneurs de la paix de Munster avec le vainqueur de Rocroi et de Lens.
N° 9o, p. 167. — Fléchier parle ici des troubles de la Fronde, qui éclatèrent à Paris par la journée des Barricades, le 26 août 1648. Turenne, à son retour de Westphâlie, où la p^ix avait été conclue [Note 94) , trouva son frère aîné à la tète des Frondeurs, et se retira en Hollande , ne pouvant se résoudre à combattre un parti composé des siens. Il rentra bientôt en France, croyant que le calme y était rrtabli. Mais la guerre civile s'étant rallumée en 16b0 par l'emprisonnement de Condé, Turenne se mit à la tète des révoltés, que soutenaient des troupes espagnoles, marcha sur le Havre pour délivrer le noble prisonnier, et fut battu à Réthel par Tarraée du roi. A l'élargissement de Condé, au mois de février 16ol . il rentra dans le devoir et devint l'appui de la cour contre les rebelles, (Voyez les Oraisons funèbres do Michel Le Tellier et de Condé , p. 273 et 311 , Noies 134 , 153 et 191 . )
N» 96, p. 168. — En 1652 , les ducs de Beaufort, de Nemours, de Rohan-Chabot , ayant réuni une armée de quinze mille hommes alin de forcer la cour à éloigner Mazarin des affaires , voulurent s'emparer du pont deGergeau dans l'Orléanais. Le jeune roi Louis XIV, revenant de Poitiers avec la régente et le cardinal ministre, devait y passer pour se rendre à Gien. Turenne, qui escortait la cour, arrêta ces quinze mille rebelles à la tète du pont , n'ayant que quinze hommes à leur opposer; et Anne d'Autriche, en le remerciant, lui dit qu'il avait sauvé l'État,
N" 97, p. 168. — Fléchier fait ici allusion à deux victoires remportées par Turenne sur Condé, dans la même campagne. Le prince, qui combattait à la tète des révoltés en Guienne , était venu tout à coup, au mois de mars 16.32, prendre le commandement des quinze mille hommes qui menaçaient la cour. ( Note 96. ) L'armée royale était partagée en deux corps , l'un de sept mille hommes sous les ordres du maréchal d'Hocquincourt , l'autre de quatre mille confié à Turenne. Condé, après avoir surpris et battu le premier àBléneau, dans le Gàtinais, accourait sur Gien où se trouvait la cour. Turenne vint lui barrer la route, et le força à reculer , bien qu'il eût quatre fois moins de monde que son terrible adversaire. La régente lui dit alors: « Monsieur le maréchal, vous venez déplacer une seconde fois la couronne sur la tête du roi. » Condé se dirigea sur Paris, et y entra le 1 1 avril, Turenne, qui le suivait, vint camper devant la capitale, le battit , le 2 juillet, dans le faubourg Saint-Antoine, et l'y aurait fait prisonnier si Mademoiselle, fille du duc
594 NOTES HISTOKrQUES.
d"Oi'léans , duchesse de Montpcnsicr, l'uiie des liéroïaes de la Fronde , n'avait fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales.
N°98, p. 168. — Le duc de Lorraine, allie de l'Espagne, était venu à la tète de dix mille avonfuriers pour soutenir les Frondeurs; il campait à Villeneuvc-Sainl-Georges, auprès de Paris. Turennc Vayant tournt5 pendant la nuit, manœuvra si bien que, sans avoir besoin de tirer répée , il l'obligea à capituler et à retourner sur-le-champ en Flandre. C'était le 14 juin, trois semaines avant la journée du faubourg Saint-Antoine : Forateur intervertit donc ici un peu l'ordre des faits.
N° 99, p. 169. — La cour rentra à Paris, quatre ans après la journée des Barricades, le 20 octobre 16o2; et une amnistie générale termina la guerre civile.
N° 100, p. 169. — Cette phrase semble calquée sur celle de Bossuct qui, six ans auparavant , avait dit de Cromwel : a qu'il ne laissait ric}i à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance. » (P. 87, et Xoteim.)
N° 101, p. 169. — Dans Fexorde de son oraison funèbre du duc de Mercœur, prononcée le 27 avril 1602, saint François de Sales avait dit : « J'imiterai les cosmographes, qui , en leurs mappemondes, ne marquent que des points pour des villes, des lignes pour des montagnes, et laissent à l'imagination son office pour se représenter le reste. »
N" 102 , p. 169. — Arras étant assiégé par le prince de Condé et l'archiduc Léopold, Turenne força les lignes espagnoles , le 2o août 16o4. Ce fait d'armes fut si brillant que plusieurs princes d'Allemagne et les plus grands généraux de l'Europe lui écrivirent pour Feu féliciter.
N°103, p. 170. — Il enleva aux Espagnols, soutenus par le vainqueur deRocroi , Landrecies, Condé et Saint-Ghislain , en 16oo; La Capelle , en 1056 , Saint-Venant et le fort de Mardick en 16o7. Cette bataille en pleine campagne, à cette époque, ne peut être que celle des Dunes, dont l'orateur parlera de nouveau, quatre lignes après.
N" 104, p. 170. — En lGo6, pendant le siège de Valenciennes que les Espagnols occupaient, Condé surprit, pendant la nuit du 16 juillet , les retranchements du maréchal de La Ferté qui fut fait prisonnier, et dont le corps d'armée fut tellement battu que, sur seize mille hommes, il n'en échappa que deux mille: tout le reste fut tué ou pris. La nouvelle de ce désastre subit porta la terreur et la confusion dansFaulre corps d'armée, commandé par Turenne. Le vicomte eut peine à retenir ses soldats qui commençaient à fuir ; il parvint cependant à les mener sous les murs du Quesnoy, où sa position et sa contenance épouvantèrent don .Juan et ses Espagnols, qui vinrent pour l'attaquer, et se retirèrent après quelques escarmouches. La droite de son armée était appuyée à un bois, la gauche aux murs de la ville, et le front était défendu par une petite rivière. Ce campement fit un honneur extraordinaire au vicomte de Turenne. Le Tellier, secrétaire d'Elat. lui écrivit en ces termes ; « Par votre prudence. Monseisniour. et par une conduite vigoureuse, vous avez rétabli laréputaliou désarmes du roi. En vérité il n'y
à l'ion do plus beau que votre campement près du Quesnoy, après la déroute de Valenciennes. D'avoir ainsi fait tête aux ennemis fort orgueilleux, jusque dans leur pays même, et de les avoir obligés à se retirer quoique victorieux , c'est un coup qui n'appartient qu'aux grands maîtres dans l'art militaire. » Voici cependant comme le vicomte parle lui-même de celte action tant admirée, dans une lettre à la vicomtesse do Turenne, datée du camp devant le Quesnoy : « L'armée des ennemis est venue tout proche d'ici ; ils y ont demeuré deux jours, après quoi ils ont marché vers Condé. »
N" 103, p. 170. — Au siège de Saint-Venant, en 1637, Turenne fit couper sa vaisselle d'argent et la fit distribuer aux soldats qui ne recevaient plus de solde. On voit que l'orateur tient plus ici à l'harmonie de ses phrases qu'à l'ordre chronologique : ce siège eut lieu en 1657 et la prise de Dunkcrque en 1658.
N" 106, p. 170. — La paix dos Pyrénées, conclue le 7 novembre 1650 , fut l'œuvre do Turenne; il avait déconcerté les projets de Condé et fatigué les Espagnols. Quand arriva, le 6 juin 1660, l'enlrevue de Louis XIV et de Philippe IV qui donnait sa fille aînée en mariage au monarque français, le roi d'Espagne demanda qu'on lui présentât Turenne, et dit en le voyant: « Voilà un homme qui m'a fait passer de bien mauvaises nuits! » Cette paix valut à la France le Roussillon, l'Alsace, une partie de l'Artois et du Luxembourg ; mais il fallut rendre aux Espagnols une partie des conquêtes de Turenne dans les Flandres. ( Voyez VOraison funèbre de Condé, p. 312, et les Notes 138 et 196. )
N° 107, p. 170. — Ce fut surtout dans les Pays-Bas que Turenne opéra pendant les cinq années qui précédèrent et amenèrent la paix de 1660. Voilà pourquoi Fléchier ne dit qu'un mot des hauts faits de son héros sur les bords du Rhin , où il ne combattit même pas à cette époque. Il s'y était signalé auparavant sous les ordres de Condé; il y fit des prodiges plus tard, de 1672 à 1675, quand la France lutta contre les puissances du Nord réunies; et l'orateur reviendra à ces derniers exploits de Turenne dans la seconde et la troisième partie de son discours. Cette phrase et la suivante sont donc jetées là sans beaucoup de logique.
N° 108, p. 172. — Turenne avait six mille Anglais dans son armée, et la flotte britannique bloquait le port de Dunkerque; car cette conquête était imposée à Louis XIV par Cromwel, qui menaçait de se tourner du côté des Espagnols si la France ne l'aidait pas contre l'Espagne. (Voyez VOraison funèbre de Condé, p. 310, et les Notes 115 et 189. )
N° 109 , p. 173, — Le calme impassible de turenne eut quelque chose du flegme hollandais : il descendait des princes de Nassau par sa mère; et c'est en Hollande qu'il reçut les premières leçons de l'art des combats. ( Noies 86 et 87. )
N» 110, p. 174. — Turenne parlait lui-même plus modestement de ses échecs. Au temps de sa lébellion contre la cour, en I6o0, il commandait une armée espagnole qui fut battue à plate couture par les
troupes royales près deRétliel. Quelqu'un lui ayant demandé comment il avait perdu celte bataille, il répondit : « Par ma faute. » {Note 95.)
N» m, p. 174. — Commencée en 1672, celle guerre, où la Franco n'eut que la Suède pour alliée , dura contre la Hollande et Tblspagne jusqu'en 1678, contre l'Autriclie et les autres puissances du Nnrd jusqu'en 1670. La paix de Nimègue la termina, deux ans et demi après la mort de Turenne. ( Note 83. )
N» 112, p. 175. — Fléchier fait de Turenne le héros de cette guerre; Condé disparaît. C'est qu'en effet le vainqueur de Rocroi , déjà infirme, eut moins de part que Turenne aux combats livrés alors par la France contre l'Europe presque entière. C'est lui cependant qui conseilla et dirigea le fameux passage du Rhin, le 12 juin 1672, qui battit à Senef l'arrière-garde du prince d'Orange, et qui , après la mort de Turenne, sauva l'Alsace envahie par Montécuculli. (Voyez son Oraison funèbre, p. 313, 317 et 318 ; Xotes 198, 199, 200, 201 et 202. )
N" 113 , p. 17o. — Turenne n'avait que douze mille hommes lorsqu'il passa le Rhin, en 1673 , pour aller attaquer l'Electeur de Brandebourg, 'qui en avait vingt-cinq mille , et qui, mis en fuite, demanda une trêve de trois mois. Dans sa campagne de 1671, campagne célèbre par la victoire d'Entzheim et par une suite d'opérations merveilleuses , il ne disposa que de vingt-deux mille soldats pour en arrêter soixante mille. {Xotei^'i:}
N" 11-i, p. 178. — La fortune de Turenne était fort médiocre. Il avait épousé une riche héritière, qui , quelques années après, mourut sans enfants. C'était la fille du duc de La Force, sous lequel il avait servi avec le grade de colonel, il voulut rendre la dot que sa femme lui avait apportée; et il fit tant d'instances que, pour apaiser ses scrupules, le duc se vit enfin obligé de la reprendre.
N° 115, p. 179. — Après la bataille des Dunes, 1 i juin 1658, où il avait triomphé de don Juan et de Condé, Turenne écrivit à sa femme : K Les ennemis sont venus à nous ; ils ont été battus. Dieu en soit loué ! J'ai un peu fatigué toute la journée ; je vous donne le bonsoir, et je vais me coucher. » (Voyez les Notes 104 et 108. )
N" 116 , p. 180. — Pendant sa campagne de 1673 , Turenne s'avança dans l'intérieur de l'Allemagne beaucoup plus que ses instructions ne portaient , et l'on fut quelque temps à Versailles sans avoir de ses nouvelles. D'envieux courtisans profilèrent des inquiétudes de Louis XIV et de ses ministres pour accuser le maréchal, qui , pendant ce temps-là, battait les Allemands. 11 revint à la cour répondre à ses calomniateurs par des triomphes.
ÎS" 117, p. 181. — Dans une lettre écrite d'Vpres à sa femme, le 10 décembre 1658 , Turenne trouve que les réformateurs sont allés trop loin, et qu'avec des controverses pleines d'aigreur on ne peut instruire des gens de bonne foi. Dans une autre lettre , datée d'Amiens le 12 février 1600: « On voit, dit-il, par toutes les sccles qui abondent en Angleterre, que, par trop d'indépendance d'esprit... on a si fort défi-
guré la religion que chaque personne fait une secte à sa mode. » Dans une troisième lettre, du 11 juin de la même année, il parle avec éloge du livre de Nicole et d'Arnauld : la Perpétuité de la foi de l'Église catholique, touchant l' Eucharistie , livre qui avait paru dès 1659 , sous un autre titre, et qui n'était encore qu'un simple essai. 11 proflta alors, pour s'éclairer, du repos que lui donnait la paix des Pyrénées, conclue à la lin de 1659. [Xote 106.)
N°H8, p. 181. — Bossuet, qui n'était encore que simple ecclésiastique, composa pour Turenne son livre de l'Exposition de la foi catholique. Le héros, après son abjuration, suivit, à Saint-Thomas-du-Louvre, l'Avent qu'il y prêcha en 1668; et le zélé prédicateur tournait toujours une partie de son sermon à l'instruction de cet illustre prosélyte. (Voyez le cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet, t. 1, p. 112-122.)
N° 119, p. 181. — La seconde femme {Xote 114) et la sœur du vicomte de Turenne, ferventes calvinistes , firent tout ce qu'elles purent pour le retenir dans l'erreur. Sa sx^ur mourut en 1662, et sa femme en 1666, deux ans avant son abjuration, qui fut faite entre les mains de l'archevêque de Paris, le 23 octobre 1668.
N" 120, p. 182. — Les protestants ne manquèrent pas de dire que sa conversion était intéressée ; qu'il voulait se faire élire roi de Pologne, épouser la duchesse de Longueville, etc. Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, adopta cette calomnie, malgré les représentations du président Hénault qui lui prouva le contraire. Mais Voltaire ne respectait rien, pas même les gloires de sa patrie, quand il pouvait injurier l'Église. IN'a-t-il pas essayé de salir aussi la mémoire de Jeanne d'Arc ?
N" 121, p. 183. — Ce fut Turenne qui détermina Bossuet à imprimer, en 1671, le livre qui l'avait convaincu , afin que cette Expositionde la foi catholique procurât à d'autres les lumières qu'il y avait trouvées.
N° 122, p. 184. — Cet illustre neveu de Turenne était le cardinal de Bouillon, fils du duc de Bouillon , frère aine du vicomte. Décoré delà pourpi'e en 1669, il encourut plus tard la disgrâce de Louis XIV, et alla finir ses jours à Rome, doyen du sacré collège.
IS° 123, p. 185, 172 et 159. — On se demande comment l'orateur n'a pas tenu compte des accusations d'inhumanité qui pesèrent sur Turenne, précisémont à cette époque de sa vie, et dont sa mémoire reste entachée aux yeux de plusieurs historiens. En 1674, devenu par la retraite des Impériaux maître du Palatinat, pays neutre, il y fit vivre ses troupes à discrétion et de telle sorte que, dans un mois, il n'y resta plus rien : c'était le moyen d'empêcher les ennemis d'y revenir et de s'y fixer après son départ. Presque tous les paysans furent contraints d'émigrer et d'aller chercher leur subsistance dans les pays voisins. Mais, pour s'en venger, ils mutilèrent d'une horrible façon tout ce qu'ils purent surprendre de soldats isolés : aux uns ils crevaient les yeux, aux autres ils arrachaient le cœur et les entrailles et les pendaient ensuite le long des chemins. Ce spectacle journalier irrita l'armée : cinq bourgs et vingt-cinq villages furent livrés aux flammes. Tout ce qu'on peut
598 NOTES IIISTÛRIQUES.
dire en faveur de Turenne, c'est que, dans les premiers moments de la fureur, il ne fnt pas maître de ses troupes, et moins encore de quelques régiments anglais qui servaient sous ses ordres et qui commencèrent l'incendie; qu'il usa de toute son énergie pour arrêter ces cruautés et qu'il fit mettre à mort les plus coupables. L'électeur Palatin, son neveu, réduit au désespoir, lui envoya un trompette avec une lettre qui le provoquait en duel. Le héros était trop sage et trop chrétien pour chercher sa justification dans le hasard ou l'adresse d'un combat singulier. Sa réponse fut pleine de convenance ; il pria l'électeur de mieux examiner les faits. On dit que le prince allemand ne tarda pas, en effet, à se convaincre de rinnocenco de son oncle et se réconcilia avec lui. Du reste , à cette circonstance près, tout le monde est d'accord sur la modération et la charité chrétienne de ce grand général que ses troupes aimèrent tendrement. Pendant l'hiver de 1G73, cédîint à la fatigue, il s'était endormi sur la route que suivait son armée; des cavaliers s'arrêtèrent, lui firent un abri de leurs manteaux, et attendirent son réveil. Ils voulaient, disaienl-ils. conserver leur général, leur père, qui seul pouvait les ramener dans leur pays.
N" 124, p. 18o. — 11 s'agit ici de la campagne de 1674 et du combat d'Entzheimen Alsace, oùTurenne avec vingt-deux mille hommesen alla attaquer soixante mille et les vainquit, le 2 i octobre. Pour les atteindre, il avait fait trente lieues en trois jours. Cette victoire fut suivie d'une seconde h .Mulhausen, le 29 décembre, et d'une troisième à Turckheim, le 5 janvier 1075. Chasses de quartiers en quartiers, réduits à vingt mille hommes , les Impériaux furent forcés à repasser le Rhin : ce fut la fin de cette campagne, la dernière que Turenne termina.
N" 125, p. 187. — Les Impériaux, poussés à bout, ne trouvèrent plus qu'un homme capable d'être opposé à Turenne; c'était le célèbre Raimond de Montécuculli , né dans les environs de Modène en 1608. Ces deux généraux passèrent plus de trois mois à s'observer et à se suivre dans leurs marches et dans leurs campements , devinant et déjouant mutuellement leurs projets.
jS" 126, p. 187. — Voilà une seconde imitation delà phrase empruntée au portrait de Cromwel : elle va même jusqu'à la copie. (Voyez p. 169, et .Vo^elOO.)
N° 127, p. 187. — Le succès paraissait doublement infaillible, et parce que Turenne avait manœuvré de façon à obliger Montécucuîli à accepter le combat qu'il éloignait depuis trois mois, et parce que l'armée française, ayant opéré, le 7 juin, le passage du Rhin par surprise , se trouva tout à coup pleine de confiance en face d'un ennemi déconcerté. Les Impériaux battant en retraite , étaient parvenus le 26 juillet près du village de Salzbach, où ils s'établirent sur un plateau, à cinq lieues de Rade. Dès le lendemain, Turenne y arrive , dresse ses batteries pour l'attaque, et ordonne dans son camp les prières des Quarante- Heures, en attendant le signal du combat.
N" 128 , p. 188, — Madame de Sévigné a fait le récit de cette mort ,
arrivée le 27 juillet 1670 , d'une manière moins brillante, mais bleu autrement palhëlique. <( M. de Turenne, dit-elle, voulait se confesser; et, en se cachotant, il avait donne ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille. 11 monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé; et comme il avait bien des gens avec lui , il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller , et dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu , demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton , qui se trouva près de l'endroit où il allait , lui dit : « Monsieur , venez par ici , on tire du côté où vous allez. » — « Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout être tué aujourd'hui , cela sera le mieux du monde. » 11 eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : a Monsieur , jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. n M. de ïurenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup (\m emporte le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber ; le chevaU'empurte où il avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était pas encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon ; dans ce moment le cheval s'arrête , le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche , et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf qui s'était jeté sur ce corps, qui ne voulait pas le quitter , et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau , on le porte dans une haie, on le garde à petit bruit, un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente; ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur. Mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe ; tous les tambours en étaient couverts ; ils ne battaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets, renversés ; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on en soit tout ému. » [Lettre du 28 août 167o, à sa fille.) a On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues ; nulle considération ne les pouvait retenir; ils criaient qu'on les menât au combat, qu'ils voulaient venger la mort de leur père , de leur général , de leur protecteur , de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignaient rien , mais qu'ils vengeraient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours été baigné de larmes, en racontant ce que je vous dis et les détails de la mort de son maître. » [Lettre du 2 août 167o, à la même.) « Cette nouvelle arriva lundi, 29 juillet, à Versailles. Le roi en a été affligé comme
011 doit l'èlrc de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de Condom pensa s'évanouir. On était prêt d'aller se divertir à Fontainebleau , tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement; tout ce quartier où il a logé, et tout Paris, et to'it le peuple était dans le trouble et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. » ( Lettre du 31 juillet , k M. de Grignan. )
N° 129, p. 190. — Un siècle plus tard, la révolution française confirma tristement tout ce que dit ici Fléchier de la vanité de ces grandeurs et de ces monuments funèbres. Lorsqu'en 1793 la fureur démagogique brisa toutes ces royales tombes, le cercueil de Turennc fut épargné par une distinction qui se tourna en ignominie. La science s'en empara , et fit déposer le squelette du héros dans les musées du Jardin des Plantes , parmi les curiosités du règne animal. En 179G, on réclama au Conseil Législatif , et il fut accordé aux restes du grand homme de passer au Musée des Monuments , où son cercueil figura parmi les antiques. Ils y restèrent jusqu'à l'avénernent de Napoléon l'', qui , le :23 septembre 1800, les fit conduire solennellement dans l'église des Invalides.
N" 130, p. 191. — Après son abjuration, Turenne voulut finir sa vie dans la retraite, et n'y plus penser qu'à son salut éternel. Pour le décider à reprendre le commandement des armées, en 1672, il fallut toute l'autoiité de Louis XIV, qui lui représenta les besoins de la France dans une guérie difficile et dangereuse. En partant pour l'Allemagne et faisant ses adieux au cardinal de Retz , qui s'était pieusement retiré à l'abbaye de Saint-Denis, après une vie toute militaire et fort peu édifiante (Nute 156) , il lui avait dit : « Monseigneur, je ne suis point un diseur, mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous ; et je vous donne ma parole que , si j'en reviens , je ne mourrai pas sur le coflie , et que je mettrai , à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort. B [Lettre de M"^ de Sévigné à sa fille, 2 août 1673. )
iN° 131 , p. 192. — Ces trois paix dues à Turenne sont : 1° la paix de Westphalie , conclue à Munster, en 1648 , et dont ce héros partagea les honneurs avec le vainqueur de Rocroi et de Lens ; 2" la paix intérieure, lendue à Paris et au royaume, après la journée du faubourg Saint- Antoine, en 16b2;3° la paix des Pyrénées, qui ramena Condé dans sa patrie, en 1660. On ne peut attribuer à Turenne la paix de Bréda , conclue, en 1667, entre la France, l'Angleterre et le Danemark : il n'eut qu'une action indirecte sur les puissances maritimes. Au moment où Fléchier prononçait cette oraison funèbre, on venait d'ouvrir à Nimègue les conférences qui n'amenèrent la paix générale qu'en 1679 , trois ans après la mort du héros.
N° 131 bis , p. 236. — Cet éloge nous donne la date de ce discours de Bourdaloue. Louis XIV, prétendant que la cour d'Espagne ne remplissait pas toutes les conditions de la paix de Nimègue, conclue avec elle
en 4678, avait fait investir la ville de Luxembourg au mois de février 1G82. Les Turcs menaçaient alors la Hongrie, où le protestantisme les avait appelés, et le bruit se répandit en Europe que le roi de France, en renouvelant la guerre, voulait profiter de l'embarras de la maison d'Autriche attaquée par les infidèles, et de plus empêcher les Espagnols de la secourir. Ce prince ordonna subitement la levée du siège. Ses scandales domestiques avaient cessé depuis un an,
N° 132, p. 239. — Marie-Thérèse d'Autriche naquit, le 20 septembre 1638 , de Philippe IV, roi d'Espagne, et d'Isabelle de France , fille de Henri IV et sœur aînée d'Henriette, reine d'Angleterre. Elle épousa Louis XIV en 1660. (Voyez Xotes 139 et L40.)
N" 133, p. 239. — ■ La couroime d'Espagne était passée à la maison d'Autriche, en lo04, par Phihppe I". Ce prince, fils de l'empereur Maximilien P"^, avait épousé Jeanne la Folle, fille unique et héritière de Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon et de Navarre, et d'Isabelle, reine de Castille et de Léon. Son fils, Charles 1", depuis empereur sous le nom de Charles-Quint , lui succéda sous la régence de Ferdinand , son aïeul, et puis sous celle du cardinal Ximenès.
N" 13-4, p. 240. — Bossuet compte la descendance immédiate de la maison d'Autriche depuis Rodolphe 1" de Habsbourg , qui fut couronné empereur en 1273, et qu'on considère comme le fondateur de la monarchie autrichienne. Ses Etats héréditaires figuraient à peine sur la carte de l'Europe , et cependant il parvint par son courage, son talent et sa persévérance à jeter les fondements de cette puissance colossale que les princes de sa maison ont possédée dans la suite. Toutes les familles souveraines d'Europe s'étaient liées à la sienne , et l'on a calculé que Louis XIV descendait de lui par plus de cinquante alliances. ( Journal des savants, mars 1732, p. 171.)
N» 13o, p. 241. — En 1683 on comptait, en effet, sept cents ans depuis Hugues Capet , roi en 987 et fondateur de la dynastie capétienne. La branche des Bourbons remonte à lui par Robert de Ciermont, cinquième fils de saint Louis. Le royaume de France, qui avait eu l'empire sous Charlemagne et ses fils, le perdit en 911 , à la mort de Louis IV, dit l'Enfant, dernier prince en Allemagne de la race carlovingienne. La couronne impériale devint alors élective.
N" 136, p. 24J. — Marie-Thérèse descendait de la maison de Bourgogne par Marie, fille de Charles le Téméraire, qui avait épousé, en 1477, Maximilien 1" d'Autriche , père du roi d'Espagne Philippe 1". (Nute 133.)
N° 137, p. 241. — Louis XIV aimait Marie de Mancini, nièce du cardinal Mazarin, qui essaya de la faire arriver au trône de France. La reine d'Angleterre, tante du roi, avait noui-ri quelque temps l'espoir de lui faire épouser sa fille Henriette-Anne, depuis duchesse d'Orléans. [Xolc 64.) Christine de France, autre fille de Henri IV et femme de Victor- Amédée duc de Savoie, était venue à Lyon avec sa fille Marguerite- Yolande pour y négocier son mariage avec le jeune monarque son
cousin, qui s'y trouvait et n'en voulut pas quand il l'eut vue. La cour de Lisbonne lit aussi tout ce qu'elle put pour donner une reino à la France. De son côté, Tlnfante d'Espagne était héritière d'une trop belle couronne pour manquer de prétendants : l'Autriche avait demandé sa main pour l'archiduc Léopold.
N° 138, p. 242. — La France et l'Espagne, fatiguées l'une et l'autre d'une guerre de 23 ans , commencèrent , vers le milieu de l'an iGoO , à traiter sérieusement de la paix : elle l'ut enfui conclue, le 7 novembre , dans l'ile des Faisans, sur la rivière de Bidassoa, par le cardinal Mazarin et Don Louis de Haro , plénipotentiaires, l'un de France et l'autre d'Espagne, après vingt-quatre conférences, dont la première avait commencé le 13 août. C'est ce qu'on nomme la paix des Pyrénées. [Notes d06, 193 et 196.) Le traité contenait cent vingt-quatre articles ; par le vingt-troisième il était stipulé que Sa Majesté très-chrétienne épouserait l'Infante Marie-Thérèse, fille aînée de Sa Majesté Catholique, mais à condition que l'Infante renoncerait, comme avait fait Anne d'Autriche , à la couronne d'Espagne. Ce traité fut enregistré au parlement le 12 février IGGO; et le 21 du même mois il fut publié solennellement à Paris. Louis XIV avait quitté Versailles dès le 27 janvier pour se rendre sur les fontières de l'Espagne. Il passa l'hiver dans le midi de la Fiance et arriva à Saint-Jcan-de-Liiz le 8 mai. Philippe IV vintà Fontarabie avec l'Infante. La première entrevue des deux rois eut lieu dans l'île des Faisans, le 2 juin. On se rappelle les vers de La Fontaine sur les deux chèvres qui se rencontrent au milieu d'un pont sans vouloir se céder le pas :
Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, Pliilippe quatre qui s'avance Dans l'île de la Conférence.
N" 139, p. 243. — L'Infante fut épousée par procureur, au nom du roi, à Fontarabie , le 3 juin 16S0; et le 9 du même mois le roi l'épousa on personne, à Saint-Jean-de-Luz, en présence des deux cours. Entin la jeune reine fit son entrée à Paris avec une magnificence vraiment royale, le 26 août de la même année, et y fut reçue comme un ange de paix au milieu des acclamations et des témoignages d'une joie universelle.
N° 140, p. 244. — Au mois de février 1678 , Louis XIV, accompagné de la reine et de toute sa cour, se trouvait à Metz, où ses forces étaient réunies. Il envoie tout à coup quatre corps d'armée investir Ypres , Namur, Mons et Luxembourg. Le gouverneur espagnol des Pays-Bas se hâte de faire partir de Gand une partie de sa garnison pour renforcer celle d'Ypres. C'était ce qu'attendait Louis XIV, qui arrive à l'improviste le 4 mars devant Gand avec soixante mille hommes; et la capitale de la Flandre se rend huit jours après. Ypres se rendit le 2o.
No 1 41, p. 2'f3. — Du Ouesne avait bombardé Alger le 30 août 1682, et le feu avait coasuoié une partie de la ville. Mais une première leçon
n'ayant pas suffi, ce repaire de pirates fut de nouveau bombardé par le même amiral, le 20 et le 27 juin de l'année suivante. La fureur des Algériens fut telle qu'ils attachèrent au.v bouches de leurs canons les esclaves français, et envoyèrent leurs membres épars à la flotte ennemie. Mais réduits enfin à demander grâce, ils consentirent pour préliminaires de la paix à renvoyer sans rançon tous les chrétiens, sans exception , qu'ils tenaient dans les fers. Six cents captifs, délivrés par là, allèrent en différentes contrées, et même chez nos ennemis, publier la bienfaisance de Louis XIV.
N° 142, p. 248. —Jean Racine était né le 21 décembre 1639; il mourut le 21 avril 1699, âgé de 00 ans. 11 avait été reçu à l'Académie française le 12 janvier 1673. « Le remerciement de mon père, dit Louis Racine, fut fort simple et fort court, et il le prononça d'une voix si basse que M. Golbert, qui était venu pour l'entendre, n'en entendit rien, et que ses voisins même en entendirent à peine quelques mots. H n'a jamais paru dans les recueils de l'Académie, et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. » Fléchier, qui fut reçu le même jour, fut au contraire bien entendu et Irès-applaudi. a Racine, qui en cette occasion, dit d'Alembert, s'éclipsa devant le prédicateur, se dédommagea, quelques années après, du peu de succès qu'il avait eu à sa réception. Il fut chargé de recevoir Thomas Corneille à la place de son illustre frère. L'auteur de Phèdre, alors plus aguerri en présence du public, parut en ce moment tout ce qu'il était. Le discours qu'il tit est un des plus beaux qui aient été prononcés dans l'Académie. On le lit encore tous les jours, et on ne lit plus celui de Fléchier. » [Éloge de Fléchier.)
N° 143, p. 248. — Racine avait envoyé cette harangue au trop célèbre Arnauld , qui lui répondit de Bruxelles le 7 avril 1685: « J'ai à vous remercier. Monsieur, du discours qu'on m'a envoyé de votre part. Rien n'est assurément plus éloquent ; et le héros que vous y louez en est d'autant plus digne de vos louanges que l'on dit qu'il y a trouvé de l'excès. » Louis XIV eut, en effet, le bon esprit de trouver quelque chose à redire à cette profusion d'encens. « Quand je lui eus récité mon discours, dit Racine lui-même , il me dit devant tout le monde : Je vous louerais davantage, si vous ne me louiez pas tant. » Nous avons supprimé ces louanges , dont le style, d'ailleurs poli mais un peu lent, ne fait pas pardonner l'exagération.
N° 144, p. 252. — La maison de Gonzague est d'origine italienne : saint Louis de Gonzague lui appartient. Elle se divisa en plusieurs branches ; celle des ducs de Mantoue et de Montferrat, la plus ancienne, vint s'établir en France, quand le duché de Nevers lui échut en 1564, époque à laquelle mourut sans enfants le dernier duc de Clèves, dont le grand-père d'Anne, Louis de Gonzague , prince de Mantoue, avait épousé la sœur. De ce mariage était né Charles de Gonzague-Clèves , premier du nom, qui, accumulant plusieurs héritages, devint à la fois, par sa mère duc de Nevers et de Réthel , et par son père duc de
Mantouc et de Montferrat. 11 avait épousé Catherine de Lorraine, fille de Charles, duc de Mayenne et de Guise, qui le rendit père de trois fils et de trois filles, de Louise Marie, née en 1G12 et depuis reine de Pologne d'Anne, dont Bossuet fit l'éloge funèbre, née en 1616, et de Bénédicte' abbesse d'Avenai, qui naquit en 1617.
Anne devint princesse Palatine en épousant, le U avril 1645, le prince Edouard , cinquième fils de Frédéric V, comte Palatin du Rhin roi de Bohème en 161 9 et détrôné en 1620. Elle fut mère d'un prince mort à sept mois, et de trois filles. Anne, l'aînée, épousa en 1664 Henri-Jules de Bourbon , fils du grand Condé. Louise-Marie, la seconde , fut princesse do Salms; et la troisième, Bénédicte-Henriette, fut mariée en 1668, à Jean Frédéric de Brunswick, duc de Hanovre.
Rien de plus illustre que cette généalogie vantée par Bossuet dans son exorde. La mère d'Anne venait de la maison de Loriaine , que les ducs de Guise, de Mayenne et de Joyeuse avaient rendue si célèbre au temps de la Ligue. Son aïeule maternelle , Homiette de Clèves , duchesse de Nevers, descendait des Courtenai , qui faisaient remonter leur origine aux rois de France par Louis le Gros, mort en 1137, et qui avaient donné des empereurs à l'Orient, lorsque Constantinople fut soumis aux Latins. Marguerite, sa bisaïeule, était une Paléologue. Eléonore de Gonzague mariée à l'empereur Ferdinand H en 1622, morte en 1633, était sa tante; et l'une de ses nièces, nommée Eléonore de Gonzague aussi , épousa, en 16al, un autre empereur d'Allemagne, Ferdinand III. La famille des Gonzague de Mantoue tenait à toutes les maisons régnantes. Elle avait donné deux archiduchesses à l'Autriche ; et nulle autre n'a fourni plus de cardinaux à l'Eglise. 11 est impossible d'énumérer ici toutes ses illustres alliances ; Moreri eu a fait une des études les plus intéressanles de son Dictionnaire historique.
N° 143, p. 2o2. —L'abbaye de Faremoutier ou Faremoustiers , dans le diocèse de Meaux, fut fondée par saint Colomban vers 617: sainte Fare en fut la premièie abbesse et lui donna son nom. La règle de saint Benoit y fut introduite dès la fin du VII' siècle. Françoise de la Châtre, dont parle Bossuet, était fille de Claude de la Châtre, maréchal de France , et de Jeanne Chabot. Elue en 1603, elle rétablit la discipline dans son monastère et mourut en 1643. Sa sœur Anne avait été abbesse de Faremoutier avant elle.
N° 146, p. 233. — Louise-Marie, sœur aînée d'Anne de Gonzague, fut mariée par procureur à Paris, dans la chapelle du Palais-Roval , le dimanche 6 novembre 1643 , à Ladislas-Sigismond IV, roi de Pologne, et fut couronnée à Cracovie, le 13 juillet de l'année suivante. Depuis elle épousa, le .30 mai 164!), par dispense du pape Innocent X, un second roi de Pologne , Jean Casimir, frère de Ladislas. Cette princesse avait beaucoup d'esprit et de piété. Elle mourut d'apoplexie à Varsovie le 10 mai 1667, sans avoir laissé de postérité.
N" 147, p. 233. — Bénédicte de Gonzague-Clèves, née en 1617, devint abbesse en 1623, n'ayant pas encore fait ses vœux , et âgée de neuf ans.
îfOTES HISTORIQUES. 6Ôâ
L'abbaye des Bénédictines d'Avenai, située dans la vallée d'Aurc, sur la Marne, fut fondée en 660 par saint Gombert , maire du palais, el par son épouse sainte Berthe, qui en fut la preniiëro abbesse.
N° 148 , p. 2o5. — Le prince Edouard était protestant : la princesse Anne l'engagea à se faire instruire; il reconnut les erreurs qu'il avait héritées de ses ancêtres. Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise-Hollandine, sa sœur, qui se sépara avec beaucoup de foi de sa mère, hérétique ardente , pour faire librement profession de la religion catholique, et qui devint abbesse de Maubuisson, où sa mémoire fut vénérée. Ce chef catholique de la maison Palatine était Philippe-Guillaume deNeubourg, qui avait succédé au mois de mai 1685 dans le Palatinat au beau-père et au beau-frère d'Anne , et qui vécut jusqu'en 1699. Une nièce de cette princesse , Elisabeth-Charlotte, fille du comte Palatin Charles-Louis, se fit aussi catholique et épousa, eu 1671, le duc d'Orléans , veuf d'Henriette d'Angleterre. ( Voyez Note 64 et p. 261 . )
N" 149, p. 239. — Gustave-Adolphe, roi de Suède, était mort en 1632. Charles-Gustave, monta sur le trône en 16.54, et dès l'année suivante conquit la Pologne en moins de trois mois. Jean -Casimir, qui avait épousé Louise-Marie de Gonzague, veuve du roi son frère ( Xote 146), forcé de fuir de ses Etats, y rentra l'année suivante, lorsque le conquérant s'éloigna de la Pologne pour faire la guerre en Prusse. Mais Charles- Gustave reparut bientôt, et une bataille de huit jours, sous les murs de Varsovie, remit la Pologne entre ses mains. Menacé par le Danemark, que soutenait la Hollande, il fit intrépidement passer la mer à ses troupes, d'île en île, sur les glaces, et vint tout à coup assiéger Copenhague ; mais le besoin de subsides l'ayant forcé à faire un voyage en Suède , il y mourut subitement, loin de son armée , le 15 février 1660.
N° 150, p. 261. — « Il ne tenait qu'au prince de Condé d'iniir la destinée de sou fils, Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, à celle d'ime pclitc-fiUe de Henri IV, Mademoiselle d'Alençon. 11 préférâtes liens de l'amitié à ceux du sang; le duc épousa la princesse Anne de Bavière, fille ainée d'Aune de Gonzague. Le roi et la reine de Pologne adoptèrent la jeune princesse leur nièce, la marièrent comme leur fille unique, et la dotèrent des duchés d'Oppeln et de Ratibor, eu Silésie, évalués à plus d'un million d'écus, et de plusieurs autres millions en argent et en pierreries. Louis XIV, de son côté, agit en père; il fit un don considérable au duc d'Enghien; il voulut qu'on exprimât dans le contrat de mariage tous les sentiments d'estime et de considération dont il était pénétré pour M. le prince. 11 assista au repas nuptial avec les reines et toute la maison royale. Ce mariage devait avoir encore des suites fortunées. Il eût conduit les jeunes époux au trône de Pologne, si la reine Louise- Marie — morte en 1667, sans enfants — eût été moins haïe. Elle remua en vain les i-essorls les plus puissants en leur faveur ; ses intrigues furent regardées comme un attentat à la liberté de la nation , et on lui fit un crinio d'avoir osé pour un étranger ce qu'il ne lui aurait p;s été permis de tenter pour son propre fils. Rien n'écarta plus dans la suite le duc
d'Enghien du trône, que ces eiïorts prcinaturés pour l'y placer. » (Desormeaux, Hist. de Louis II, prince de Condé, t. IV, p. 206-208.) De ce mariage uaquirent quatre princes et six princesses. ÇSole 213.)
N° loi, p. 2G1. — Une des quatre princesses nées du mariage du fils de Condé et de la fille d'Anne de Gonzaguc, baptisée à Versailles le 23 juillet 1685, fut tenue siu' les fonds baptismaux par le Dauphin et la Dauphine: voilà une des distinctions accordées par le premier des mortels, Louis XIV, au vainqueur de Rocroi, l'homme que le monde admirait le plus après lui ; et la princesse Palatine, morte le 6 juillet 168i, avec un peu plus de vie l'aurait vue. Un grand don fut fait le 24 juillet de la même année 1685, à Louis III de Bourbon, l'ainé des petits-fils du grand Condé et d'Anne de Gonzague. Car ce jeune prince, qui n'avait alors que seize ans , fut pourvu, en survivance, de la charge de grandmaître de la maison du roi, et du gouvernement de Bourgogne, par lettres du 26 du même mois, legistrées au parlement le 9 août suivant, c'est-à-dire, le jour même où Bossnet prononçait cette oraison funèbre.
N° 152, p. 262. — Ce fut à la suite d'une disgrâce fort sensible à un cœur comme le sien, et qu'elle essuya à la cour en 1660. Le cardinal Mazarin, qui, dans le temps où il fut obligé de quitter les affaires et le royaume, avait intérêt à s'attacher la princesse Palatine, lui avait fait assurer la charge honorable de surinlendante de la maison de la reine future, mais il changea de dispositions quand il fut rétabli dans toute son autorité; et voulant faire tomber cet honneur sur une de ses nièces, il sut engager le roi à demander à la princesse la démission de sa charge. Anne mécontente s'éloigna de la cour et se retira à la campagne pendant trois ans. C'est dans ces circonstances qu'elle parut vouloir rendre son cœur à Dieu.
iS° 153, p. 273. — Michel Le Tellier, père de François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois , célèbre ministre de Louis XIV, né le 19 avril 1603, avait été procureur du roi au Chàtelet de Paris, en 1631, et intendant de l'armée du Piémont en i6i0. Mazarin le fit nommer secrétaiie d'État au département de la guerre, en 1643. 11 devint, en 1077, chancelier et garde des sceaux, et mourut en 1685, âgé de quatre-vingt- 'deux ans.
Ps" 13-4, p. 273. — Au mois de septcndMe 1630, ïurenne, alors rebelle et vainqueur des troupes royales, se dirigeait vers la capitale à la tète d'une armée espagnole, pour délivrer le grand Condé, le prince de Conti et le duc de Longueville, prisonniers à Vincennes. L'archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas, qui l'accompagnait, voulant rendre le parti de la régente et de Mazarin impopulaire et s'assurer par là les sympathies des Parisiens, envoya un trompellc porter publinuement des propositions de paix au conseil royal chargé de gouverner Paris en rabscnce de la reine et de son premier ministre. En même temps furent affichés dans les rues de la capitale, au nom de Turenne, des placards où l'on représentait au peuple fiançais que Mazarin et ses gens se jouaient du repos public cl de la fortune des particuliers, sacrifiant tout à leur
ambition et à leurs caprices. Le peuple de Paris et des campagnes saisit avec enthousiasme l'idée d'un accommodement qui allait finir ses malheurs. 11 parait mèine que Gaston, duc d'Orléans, y fut pris, et se laissa éblouii' par l'honneur qui lui reviendrait du rôle important et populaire qu'il allait remplir. Le conseil royal qu'il présidait s'aperçut de l'artifice, et se trouva fort embarrassé. C'est alors que Michel Le Tellier opina pour qu'on remerciât l'archiduc de sa bonne volonté et qu'on lui demandât des conférences où ses propositions seraient discutées à l'amiable : c'était donner satisfaction au peuple et faire passer l'embarras du côté des Espagnols, qui ne songeaient nullement à poser les armes. Le trompette de l'archiduc s'en retourna donc chargé d'annoncer à son maître l'arrivée d'un plénipotentiaire qui le suivait et demandait une entrevue. 11 n'y eut ni réponse ni entrevue , et la ruse devint manifeste. — Mémoires de madame de Motteville p. 74 ; de Montglat, p. 229 ; d'Omer Talon, p. 103 ; du cardinal de Retz, p. 138, à l'année 1650. (Edition de Petitot.)
N° 153, p. 275. — 11 importait souverainement à la régente cl à Mazarin détenir Condé dans une prison qui ne dépendît que d'eux. Au donjon de Yincennes il était entre les mains du duc d'Orléans, du cardinal de Retz et des autres rivaux deMazarin, qui pouvaient l'élargir, en faisant leur paix avec lui, et se servir contre la cour de son influence et de son épée. On le transporta d'abord à Marcoussis, puis au Havre ; et ce fut Le Tellier qui, dans l'absence de Mazarin, triompha à Paris des difficultés qu'opposèrent dans le conseil les prétentions et les intrigues de ceux qui voyaient leurs espérances s'éloigner avec l'illustre captif. Mémoires du cardinal de Retz, année 1650, p. 152 et suiv.
iN» 156, p. 278. — Jean-François-Paul de Gondy, cardinal de Retz, né en 1014, avait eu pour précepteur saint Vincent de Paul, dont il oublia les leçons. Engagé sans vocation dans les ordres sacrés, et devenu, en 1043, coadjuteiu- de l'archevêque de Paris, son oncle, il ne songea qu'aux intrigues politiques et aux combats. Celte dignité iro/j chèrement achetée puisqu'elle fut le prix de ses intrigues, est celle d'archevêque de Paris, qui lui échut à la mort de son oncle, le 21 mars 1654. 11 était alors prisonnier à Nemours ; ses amis suu/Jlàrcnt le feu, comme il le dit lui-même dans ses Mémoires, il y eut du scandale, et malgré les protestations de la cour, du fond de sa piison, il prit par procureur possession de l'archevêché. 11 y renonça en 1062, quand Mazarin ne fut plus ; il devint la même année abbé de Saint-Denis, et vécut dans une retraite édifiante jusqu'à sa mort, arrivée le 24 août 1679. 11 avait été fait cardinal en 1652. {Note 130.)
N" 157, p. 279. — Le cardinal de Retz s'étant échappé, le 3 août 1654, des prisons de Nantes, où il avait été transféré, demeura hors de France jusqu'à la mort de Mazarin. C'est pendant sa prison et son exil de sept ans et demi qu'il menaçait encore le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards.
NO 158, p. 279. — Le clergé de Paris se plaignit hautement de i'ar-
608 NOTES HISTORIQCES.
restatioa de sou archevêque ; et Innocent X menaça d'excommunication les auteurs de remprisonuement d'un prince de l'Eglise. Mazarin demanda dos juges au pape pour faire le procès au cardinal de Retz. Une congrégation de cardinaux fut nommée à cet effet; mais rien ne fut conclu avant la mort du ministre. C'est Michel Le Tellier qui, en 1662, termina tout, en faisant offrir l'abbaye de Saint-Denis à l'illustre exilé qui l'accepta, se démit de son archevêché et revint en France.
N" 139. p. 279. — Mazarin mourut chrétiennement, mais avec une fermeté d'àme qui sentit l'ostentation. On raconte, dit le P. Daniel, que, quelques jours avant sa mort, il se fit raser, qu'il mit du rouge sur ses joues et sur ses lèvres ; qu'il se farda si bien avec de la céruse et du blanc d'espagne, que jamais on ne lui avait vu un visage si frais et si vermeil. 11 se fit ensuite porter dans le jardin, pour prendre l'air, afin d'enterrer, comme il le disait lui-même, la Synagogue arec honneur. Sa maladie fut la suite des travaux excessifs auxquels il s'était livré dans l'ile des Faisans pour la conclusion de la paix signée le 7 novembre 1639, et jurée par Louis XIV et Philippe IV le 2 juin de l'année suivante. Il expira le 9 mars 1661, âgé de cinquante-trois ans et demi. Il n'était pas prêtre. Louis XIV commença alors à régner par lui-même.
N° 160, p. 281. — Françi)is deSalignac de la Motte-Fénelon naquit le 6 août 1631 , fit à l'université de Cahors son cours d'humanités et de philosophie ; et. comme Bossuet, dès l'âge de quinze ans. révéla son talent oratoire par un sermon dont le succès fut prodigieux. Nommé précepteur du duc de Bourgogne le 19 août 1689, reçu ta l'Académie fiançaise en 1693, sacré archevêque de Cambrai par Bossuet, le 10 juin 1693, il vécut jusqu'au 7 janvier 1713. Sa vie est trop connue pour que nous en rappelions auire chose que ces dates. Il a beaucoup prêché et laissé peu de sermons; car, suivant la méthode qu'il a développée dans ses admirables Dialogues sur l'éloquence, il se contentait de canevas foriement conçus et si bien médités que ses improvisations étaient faciles et pleines de vivacité , beaucoup plus que s'il avait récité des discours appris. La postérité y a perdu des chefs-d'œuvre ; mais jamais homme ne songea moins à sa gloire que cet iUustre et pieux écrivain.
N°161, p. 281. — Un chrétien, nommé Constance, grec ou vénitien d'origine, devenu premier ministre du roi de Siam, engagea le prince son maître à rechercher l'alliance du roi de France; ce qui donna lieu à trois ambassades successives dont la distinction est nécessaire à la date et à l'intelligence de ce discours. Les premiers envoyés siamois partirent en 1680, et ne parvinrent pas jusqu'en Europe. Les seconds arrivèrent heureusement à Paris le 28 décembre 1684, et se rembarquèrent à Brest le 7 mars de l'année suivante, avec une brillante ambassade fiançaise à la tête de laquelle étaient le chevalier deChaumont, l'abbé deChoisy et le comte de Forbin, qui tous les trois ont écrit la relation de leur voyage, l^n vaisseau de guerre appelé l'Oiseau, et la Maligne, frégate de trente-trois canons, les emportèrent avec une foule de jeunes geulilshorames et dix missionnaires dont six étaient jésuites
et ont laissé des noms dans l'histoiie. C'étaient les pères de Fontaney, Tachard , Gerbillon, Lecomte, Bouvet et Visdelou , qui avaient été reçus à l'Académie royale des sciences, et se rendaient en Chine, en qualité de mathématiciens. Cette ambassade française , arrivée à Siam après six mois de navigation, y resta depuis le 24 septembre 1685 jusqu'au 22 décembre suivant , remit à la voile , emmenant trois nouveaux mandarins siamois, et rentra à Brest le 18 juin ^686. Les trois mandarins firent leur entrée solennelle à Paris, au mois de septembre suivant, et Louis XIY leur donna audience dans la grande galerie de Versailles. «On y avait élevé un trône magnilique, dit l^abbé de Choisy ; ils firent une très- belle harangue, que l'abbé de Lyons, missionnaire , expliqua en français ; ils marquèrent au roi des respects qui allaient jusqu'à l'adoration ; en s'en retournant, ils ne voulurent jamais tourner le dos, et allèient à reculons. » Ils restèrent en France jusqu'en 1687, et finent de retour à Siam au mois d'octobre de cette même année. Louis XIV les avait fait reconduire par cinq vaisseaux de guerre , chargés d'une nouvelle ambassade, de quatorze missionnaires et de soldats qui devaient discipliner les troupes siamoises et occuper deux places confiées à la France. Dès l'année suivante une conjuration renversa Constance et son maître , et l'entreprise n'aboutit à rien. Les éditeurs de Fénelon se sont évidemment trompés en supposant qu'il parla devant des mandarins siamois le 6 janvier 1683. Il est vrai qu'on en vit à Paris au mois de janvier en 1683 ; mais l'orateur fait allusion, p. 291 , à la révocation del'édit de Nantes, qui ne parut que le 23 octobre 1687. 11 faut donc nécessairement reculer la date de ce discours jusqu'à l'époque de la troisième ambassade siamoise, qui, du reste, fut la plus solennulle. {Relation de l'ambassade de M. le chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam , Paris, 1686 ; Mémoires de l'abbé de Choisy ; Mémoires du comte de Forbin , Collection Petitot , t. LXlll et LXXIV ; Voyage de Siam, par le P. Tachard , Paris, d686. )
N" 162, p. 286. — Le P. Alexandre de Rhodes, né à Avignon, en 1591, partit en 1618 pour les missions du Tong-King et de la Cochinchine, où il baptisa plus de cinquante mille infidèles. Revenu en Europe , après vingt-cinq ans de durs travaux apostoliques , il refusa la dignité d'évèque qu'Innocent X voulut lui conférer en le sacrant lui-même , et vint en France, où il réunit les douze premiers lévites qui furent le noyau du célèbre séminaire des Missions Etrangères de Paris , dont l'idée fut le fruit de son zèle. 11 alla ensuite évangéliser la Perse, et y mourut en 1660.
N° 163, p. 287. — Dans son voyage à Rome, le P. Alexandre de Rhodes avait proposé au souverain Pontife de former un clergé indigène pour les Eglises d'Orient ; et ce projet, encouragé par Innocent X , recevait alors sa première exécution. Siam, par l'avantage de sa position géographique et par le zèle non interrompu de ses missionnaires , a conservé son importance évangélique : c'est encore aujourd'hui l'un
6i0 .NOTES HISTORIQUES.
des premiers établissements du séminaire des Missions Etrangères et une station fréquentée par les apôtres de l'Asie.
N° 164, p. 302. — Tous les évoques alors résidant à Paris et toutes les compagnies souveraines eurent ordre d'assister à cette cérémonie fimèljre, qui fut célébrée avec une pompe extraordinaire. Ce fut Louis XIV lui-même qui choisit l'orateur. Plusieurs autres éloges funèbres du héros furent prononcés dans difféicntes églises. Celui de Bourdaloue est resté , et serait plus connu si Bossuet ne l'avait pas éclipsé par un chef-d'œuvre.
N" IGo, p. 303. — Cette pensée et cette expression de Bossuet rappellent son improvisation de 1060 en présence du prince de Condé. Il eut alors comme un premier aperçu de la grande idée qui , vingt-sept ans plus tard , devait dominer l'oraison funèbre du héros.
N" 166, p. .S03. — Le prince de Condé mourant avait dit à son fils, alors duc d'Enghien , et à son neveu , le prince de Conti, en les tenant embrassés : « Vous ne serez jamais ni grands hommes, ni grands princes , qu'autant que vous serez gens de bien , fidèles à Dieu et au roi.» Le discours de Bossuet est le développement de cette dernière parole du héros chrétien. ( Voyez la Note 2i9. )
N" 167, p. 303. — Louis II de Bourbon, prince de Condé, était né à Paris, le 8 septembre 1621, de Henri 11 de Bourbon, prince de Condé, et de Chailotte- Marguerite de Montmorenci. 11 eut un frère, Armand de Bourbon, prince de Conti, né en 1629, qui fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, mais qui préféra la politique et les camps , et mourut en 1666 , après avoir passé les dernières années de sa vie dans les exercices d'une piété fort austère. Le prince de Condé eut aussi une sœur, née en 1619, Anne-Geneviève de Bourbon-Condé , duchesse de Longueville, femme célèbre, dans sa jeunesse, par sa beauté, son esprit et ses intrigues politiques, et, dans la maturité de l'âge, par sa retraite à Port-Royal-des-Champs, dont elle protégea les erreurs, et chez les Carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle mourut en 1679. Elle eut une fâcheuse influence sur ses deux frères, qui l'aimaient beaucoup: c'est elle qui les entraîna dans la révolte contre l'autorité royale, au temps des guerres de la Fronde.
N" 168, p. 30i. — Le moment de la vie d'Alexandre le plus beau aux yeux de Condé, qui s'enthousiasmait en lisant son histoire, est celui où le héros macédonien crie à ses troupes qui veulent l'abandonner : « Allez, ingrats; fuyez, lâches; je dompterai l'univers sans vous! Alexandre trouvera des sujets et des soldats partout où il trouvera des hommes. » (Désormeaux, Histoire de Condé, t. IV, p. 518, citant Saint- Evremont.) Au sortir du collège, se sentant déjà l'àme d'un conquérant , il avait pris pour devise un texte de l'Écriture sainte dans le genre de ceux que Bossuet lui applique. Le voici : Sicut catulus leouis exurg"t; 7wn dormitabit donec cnmedat prœdam et sanguinem vulneraforum bibat. (Voyez le livre des Xombres, xxni, 24.)
N" 169, p. 305. — La bataille dcRocroi, dont va parler Bossuet, eut lieu
NOTES HISTORIOT'ES. 6H
lel9maH()43. Louis XIV, né le o septembre 1638, n'avait donc que quatre ans accomplis , et n'était roi que depuis cinq jours quand celte grande victoire affermit son trône. Remarquez que Coudé, ayant encore son père, n'a ici que le titre de duc d'Enghien.
>'" J70, p. 30o. — Louis XIII mourant avait mis le duc à la tète de l'armée desliuée à couvrir la Champagne et la Picardie. Mais comme c'était la piemière fois que le héros allait commander en chef, le prudent monarque lui avait donné pour modérateur le maréchal de THùpital, qui voulut et ne put pas l'empêcher d'attaquer les Espagnols habitués à vaincre , occupant une position redoutable, supérieurs en nombre et commandés par d'habiles généraux. L'armée française n'avait que quinze mille hommes de pied et sept mille cavaliers ; l'armée ennemie montait à vingt-sept mille combattants, l'élite des troupes espagnoles , et son infanterie , la plus belle et la mieux disciplinée de l'Europe, passait pour invincible depuis les fameuses journées de Pavie eu 4o'2o, de Saint-Quentin et de Gravelines en I008.
N" 171, p. 303. — Ce mot de l'oiateur n'est que la traduction du sentiment commun inspiré par la vue du héros , non-seulement à Rocroi, mais partout. « Sa taille , au-dessus de la médiocre , dit l'un de ses historiens, était aisée, fine, pleine d'élégance et d'agilité; il avait le front large, le nez aquilin, les yeux grands, bleus, extraordinaircment vifs et perçants, la tète belle, une forêt de cheveux. Le bas de son visage ne répondait point, à la vérité, à la beauté de ses autres traits ; sa bouche était trop grande et ses dents sortaient trop ; mais il y avait en général quelque chose de si grand , de si noble , de si fier , répandu dans son air , son regaid et toute sa physionomie, qu'il n'y avait personne à qui sa présence n'imposât. On disait de lui qu'il avait la tète d'un aigle et le cœur d'un lion. » (Désormeaux , 1. 1, p. 23. )
N° 172, p. 30o. — La ville de Rocroi , située au milieu d'une plaine qu'environnaient d'épaisses forêts et des marais impénétrables, était assiégée depuis huit jours par don Francisco de McUos, qui avait assis son camp dans ce bassin défendu de toutes parts. Le duc d'Enghien, impatient de secourir la place prête à succomber, ne pouvait atteindre l'armée ennemie qu'en passant par des défilés longs, difficiles et bien gardés. Mais, ayant trompé la vigilance du général espagnol par une manœuvre habile , subite et haidie, il pénétra dans la plaine et rangea, le 18 mai au soir, ses troupes en bataille devant l'ennemi qui le laissa faire, croyant que le duc n'avait que douze mille hommes à sa suite, tandis qu'il en avait vingt-deux mille, et comptant bien qu'une victoire aisée allait lui livrer à la fois une place importante et toute une armée prise comme dans un piège.
N" 173, p. 305. — Cette phrase rappelle le mot du prince à l'un de ses officiers , la veille de ce combat : « Paris ne me reverra que vainquevu- ou mort. »
N" 174, p. 306. — A l'aile gauche de notre armée , la cavaleiie , que commandait le maréchal de l'Hôpital, fut mise en déroute par les régi-
nicnts d'infanterie espagnole que commandait don Francisco de Melios, qui, après l'avoir dissipée, se précipita sur une partie de l'infanterie française et la tailla en pièces, La bataille était regardée comme perdue quand le duc d'Enghien accourut, rallia les fuyards et ramena la victoire de son côté.
IS" 175, p. 306. — Ces vieilles bandes espagnoles, réservées pour le coup décisif, étaient commandées par le valeureux comte de Fucntès ou de Fontaines, qui , tourmenté par la goutte , se faisait porter sur un brancard. 11 laissa approcher la cavalerie française à une distance de cinquante pas, et fit tout à coup ouvrir son bataillon qui couvrait une batterie de dix-huit canons chargés à cartouches. Cette horrible décharge, soutenue par un feu terrible de mousqueteric, força trois fois la cavalerie française à reculer en désordre.
N° 176, p. 306. — Le général Bek commandait six mille hommes à une lieue du champ de bataille , et ne put arriver à temps.
IS° 177, p. 306. — On trouva le comte de Fontaines percé de coups auprès de son brancard brisé; et le prince, en considérant le cadavre de ce grand capitaine, s'écria : « Si je n'avais vaincu, je voudrais être mort comme lui. » Des dix-huit mille hommes de l'infanterie espagnole, près de neuf mille furent tués; sept mille furent pris avec toute l'artillerie et trois cents étendards. Telle était la fierté de ces bandes jusque-là invincibles (ju'un de leurs officiers captif, interrogé par un officier français sur leur nombre, lui répondit froidement : « 11 n'y a qu'à compter les morts et les prisonniers. » Le combat avait duré six heures; il n'y eut parmi les Français que deux mille hommes environ t'.iés ou blessés.
N" 178, p. 307. — La régence d'Anne d'Autriche, mère du roi enfant, avait été proclamée le 18, veille du combat, quatre jours après la mort de Louis XUI, dix-huit mois après celle de Richelieu, auquel Mazarin allait succéder. Une régente espagnole, un premier ministre italien déplurent aux Français, et le parlement, en cassant le testament de Louis XIII pour donner à la reine une puissance absolue, accrut les mécontentements. La victoire de Rocroi était indispensable à rétablissement d'une autorité nouvelle et impopulaire. Le duc, en revenant à Paris, pouvait devenir le maître des allaires ; on le lui fit entendre; il aima mieux poursuivre ses conquêtes sur l'ennemi que se mettre à la tète des intrigues.
IS" 171), p. 307. — Thionville, le plus solide rempart des Espagnols sur la Moselle, se rendit le 10 août 1643, après plus de deux mois de siège. Là, comme à Rocroi, le vainqueur usa de clémence. Un dernier ellort allait lui livrer la place ; mais voulant éviter les horreurs qui ne manquent jamais dans une ville prise d'assaut, il engagea les officiers espagnols à visiter ses travaux de siège. Ceux-ci voyant la place minée, à leur insu, jusqu'au centre, s'abandonnèrent à sa générosité, et livrèrent Thionville, emmenant 1,200 hommes, presque tous malades ou blessés, reste d'une garnison composée de 2,800 défenseurs. Quatre ans
auparavant, le 7 juin 1639, Feuquières, général français, battu devant Thionville qu'il assiégeait, avait été fait prisonnier par Piocolomini.
N° 180, p. 308. — Les frontières de la Flandre, qui était soumise aux Espagnols, avaient été le théâtre de la premièic campagne du duc, en 1G43; l'Allemagne sera le théâtre de la seconde, en 1644. L'orateur passe ainsi rapidement de l'une à l'autre.
N° 181 , p. 308. — Fribourg, capitale du Brisgaw, s'était rendu presque sans résistance, le 28 juillet 1644. François de Merci , général bavarois, s'était posté devant cette ville située au pied des montagnes de la Forêt Noire, qui s'ouvrent en croissant. Derrière son camp était Fribourg; adroite s'élevaient des rochers escarpés; à gauche s'étendait un bois épais et marécageux; et en face coulait un ruisseau. On ne pouvait arriver là que par un défilé de plusieurs lieues, à travers des montagnes inaccessibles. 11 était impossible de choisir une position plus forte. A la prise de Fribourg se joignait la défaite d'une armée pour exciter la confiance des Bavarois et enflammer les Français du désir de venger l'honneur de leur drapeau. Dix mois auparavant, le 22 novembre 1643, Merci avait pris tous les officiers généraux, près de six mille soldats, tous les canons et tous les bagages d'une armée française, commandée par Rantzaw, qui se laissa surprendre à Dutlingen. (Voyez Note 91 . )
N°182, p. 308. — Merci au contraire surprit une fois Turenne, à Marienthal, en 1643. (.Yof<?93.) Bossuet parle ici de Turenne, non-seulement pour relever le mérite du comte de Merci, mais aussi pour rappeler à ses auditeurs le nom du grand capitaine, qui allait devenir le rival de Condé, et qui, commandant sous lui devant Fribourg, l'aida puissamment par la sagesse de ses manœuvres.
N" 183, p. 309. — C'est le résultat de la première action. Le 3 août 1644, sept jours après la honteuse reddition de Fribourg, à cinq heures du soir, Condé força les retranchements de l'ennemi, escalada une montagne et s'empara d'une redoute, tandis que Turenne marchait au camp des Bavarois par un défilé. La nuit vint, et Merci voyant les Français sur sa tète et en face, ayant d'ailleurs perdu six mille hommes dès ce premier combat, profita des ténèbres, évacua silencieusement la petite plaine où son camp venait d'être forcé, et, par une manœuvre extrêmement habile, se porta sur une montagne voisine. Le jour arrivé, le prince aperçut avec étonnement son ennemi mieux placé que la veille, et lui envoyant des boulets d'une hauteur inaccessible. C'est le 3 août 1644 que Condé voyant ses troupes indécises en présence d'un retranchement qui leur paraissait inexpugnable, y jeta son bâton de généralissime, et que les Français s'élancèrent comme la foudre pour relever ce gage de la victoire.
N° !84, p. 309. — Condé aurait voulu attaquer Merci dès le 4, pour l'empêcher de fortifier les sentiers qui menaient jusqu'à lui. Mais il fallut absolument donner aux troupes françaises un jour et une nuit de repos; et les Bavarois profitèrent de ce temps pour rendre leur position
plus forte, en roulant des rochers et en abattant des forêts entières. Le prince, après avoir passé vingt-cjiiatre heures dans le camp qui avait appartenu à l'ennemi, préparait un assaut, quand une faute de l'un de ses officiers engagea le 5, dès huit heures du matin, un combat meurtrier des deux côtés, et qui dura jusqu'à huit heures du soir, sans résultat. Le duc d'Enghien eut sa cuirasse faussée en plusieurs endroits et le fourreau de son épée rompu par une balle; un boulet avait emporté le pommeau de sa selle. Cette seconde attaque, infructueuse par la précipitation de l'officier qui l'avait connnencée sans en avoir l'ordre, coula aux Français deux à trois mille hommes, et douze cents aux Bavarois. Le prince, tandis que ses troupes réparaient leurs forces, médita une troisième opération qui devait obliger Tarmée ennemie à descendie de ses hauteurs pour combattre sans l'avantage de sa position, ou à mourir de faim. Le 9, à la pointe du jour, il décampe et va s'emparer du seul défilé qui pût servir de route aux convois de Merci et lui apporter des vivres. Merci devina sa pensée et se sauva à travers les montagnes. Le duc le poursuivit avec une audace incroyable, l'atteignit et l'aurait écrasé, si ce prudent capitaine, après avoir repoussé l'avantgarde des Français, n'avait pris la fuite. 11 ri'échappa toutefois à cette quati-ième attaque qu'en abandonnant son artillerie et ses bagages. De quinze mille soldats qu'il avait eus sous les murs de Fribourg, il n'en sauva que six mille. L'armée française, qui était de vingt raille hommes, fut réduite à quatorze mille. Il y eut, comme le dit Bossuet, quatre attaques différentes; mais il n'y eut que trois combats, l'ennemi ayant prévenu le troisième par une retraite habile. Jamais on ne vit en huit jours, d'une part, tant d'intrépidité dirigée par un coup d'oeil d'aigle, et, de l'autre, tant d'art et de prudence. La retraite fut aussi glorieuse que la victoire; mais le résultat de tant d'olTorls surhumains allait être la conquête des places fortes qui couvraient le Rhin : Merci était désormais hors d'état de les défendre.
N'° 185, p. 309. — Le prince arriva devant Philisbourg le 25 août 1044, et cette place capitula le 12 septembre. Les Impériaux la reprirent le 17 septembre 1676 : les Français, n'ayant plus de poudre, furent obligés de la rendre après soixante-dix jours de tranchée ouverte. Cette perte avait été en etfet glorieusement réparée par les victoires qui amenèrent la paix de 1079 signée entre l'empereur et Louis XIV, qui fut l'arbitre des Mnditions du traité. (Voyez Xotc 131. )
î\'° 186, p. 309. — Condé attaqua Merci le 3 août 164o, dans les plaines de ÎNordlingue, lui tua quatre mille hommes et fit beaucoup de prisonniers. Le héros bavarois, couvert de blessures, expira le lendemain, et fut enterré près du champ de bataille avec cette épilaphe sur sa tombe: Sta viator, heroemcalcas. ( Voyez Ao/e208. )
N" 187, p. 310. — Cette place est Lerida , en Catalogne. Condé avait fait ouvrir la tranchée, le 27 mai 1647, par un régiment précédé de vingt-quatre violons, pour se conformer à je ne sais quel usage espagnol, et non par forfanterie , comme on le lui reprocha.
Les premiers travaux du siège furent heureux et rapides; mais on trouva des obstacles invincibles quand il fallut continuer la tianchée dans le roc sur lequel la ville était assise. Condé avait trop peu de troupes pour atïamer la place; et, d'ailleurs, Mazarin se plaisait aie laisser manquer de tout. Une armée espagnole, supérieure de beaucoup à la sienne, allait fondre sur ses soldats épuisés, quand il se résolut à la retraite, préférant les intérêts de la France à la gloire de n'avoir jamais reculé devant aucun obstacle.
N" 188, p. 310. — Dès la bataille de Rocroi Condé n'avait voulu qu'un simple chapeau garni de longues plumes blanches, qui servaient dans la mêlée à rallier ses escadrons autour de lui.
^'"189, p. 310. — C'est au siège de Dunckerque , en 1646, qu'il proféra cette mémorable parole. Tandis qu'il visitait les travaux de la tranchée , un capitaine était tombé à ses pieds percé d'une balle ; quelques minutes après, un boulet de canon avait emporté la tète d'un de ses domestiques qui le suivait. Les morceaux épars du crâne avaient frappé le prince avec tant de force qu'il en fut blessé au cou et au visage. [Note 207.)
N° 190, p. 311. — Condé, après avoir remporte, le 20 août 16i8, dans les plaines de Lens , sa mémorable victoire sur les Espagnols commandés par l'archiduc Léopold, revint à Paris oii la guerre civile, dite de la Fronde, avait éclaté le 26 du même mois par la journée des Barricades. [Note 95.) Sa gloire et la confiance qu'inspiraient ses triomphes le i-endaient l'arbitre de la fortune des partis : celui qui l'aurait pour chef devait être vainqueur. On le sollicita de se mettre à la tète des révoltés contre l'autorité de la régente et du premier ministre; mais il demeura lidèle à la cour, malgré les mauvais procédés de Mazarin dont il avait été victime sous les murs de Lerida. ( Xote 187.) La régente ayant été obligée de se réfugier à Saint-Germain-en-Laye, le 6 janvier HU9, Coudé fit le lendemain le blocus de la capitale avec sept à huit mille hommes, et, réduisant les Frondeurs aux abois, il les obligea à demander eux-mêmes la paix, qui leur fut accordée avec une amnistie générale, le d*'' avril de la même année.
N" 191 , p. 311. — La scène changea l'année suivante, et le prince, qui avait perdu son meilleur conseiller par la mort de Henri de Bouibon , son père , arrivée le 26 mars 1646, se laissa subjuguer par sa sœur, la fameuse duchesse de Longueville. {Note 167.) On l'aigrit contre le cardinal Mazai'iu, en même temps qu'on aigrissait le cardinal coutie lui. Le double effet de celle manœuvre fut de la part du duc une hauteur devenue insupportable au ministre ; et de la part du ministre le dessein d'3 piévenir les tentatives du duc contre lui , en se rendant, à tout prix, maître de sa personne. 11 le fit donc arrêter, le 18 janvier 1650, avec sou frère le prince de Conli et son beau-frère le duc de Longue - Aille. Leur prison, d'aboid à Yincennes, puis au Havre, dura près de tieize mois. Coudé, alois âgé de trente ans , ne put pardonner cet alfront , et se mit à la tête des rebelles dès qu'il fut élargi. Vint la jour-
616 NOTES niSTORIQUES.
née du faubourg Saint-Antoine , où Tinenne, fidèle à la cour, le battit et manqua le faire prisonnier, le 2 jijilieH6o2. (Note^l.) Le 21 octobre suivant, une amnistie générale fut pnljliée ; Gondé n'en profita point; cinq jours auparavant il s'était donné à l'Espagne ; il combattit pendant sept ans contre la France. Bossuet, en parlant ici des faveurs plus méritées que souhaitées par le duc, fait allusion au refus qu'on lui fit de la charge d'amiral en 104G, refus qui l'avait profondément blessé.
N" 11)2, p. 3H. — Cette réserve majestueuse de Bossuet, en rappelant les sept années de rébellion du prince, fut imitée par le fils du héros lorsqu'il lit représenter, dans une galerie de Chantilly, l'histoire militaire de son glorieux père. Quand le peintre arriva au\ exploits de Coudé en Flandre, à la têle des armées es[)agnoles auxquelles son épéc avait rendu le coui-age et la fortune, le duc d'Enghien lui ordonna de représenter la muse de l'histoire arrachant les feuillets d'un livre qu'elle tenait à la main, et d'écrire, sur ces pages lacérées, le nom seul des lieux où son père s'était distingué pendant cette triste époque. Au milieu de ce tableau, le héros debout imposait silence h la renommée qui, la trompette à la bouche, publiait des exploits dont il s'était repenti.
N° 19.'^, p. .'^12. — En 1G52. Cet archiduc était Léopold-Guillaume, fils de l'empereur Ferdinand H, fière de l'empereur Ferdinand 111, alors régnant. Léopold était grand maître de l'ordre Teutonique, évoque de Strasbourg et de quatre autres villes , et gouverneur des Pays-Bas soumis à Philippe IV, roi d'Espagne. Condé venait d'être déclaré par la coui' de Fiance criminel de lèse-majesté; Mazarin confisquait ses biens; les E'^pagnols pouvaient seuls le soutenir. Tout fut employé, promesses et menaces, pour l'amener à céder la préséance au prince autrichien. Après avoir répondu froidement que les princes du sang de France ne le cédaient qu'aux rois; que tout ce qu'il pouvait faire était de consentir à l'égalité , à condition que l'archiduc lui ferait les honneurs des pays qu'il gouvernail et lui céderait la préséance dans un lieu tiers, il ajouta : « Je donne vingt- quatre heures pour se décider; si je ne reçois pas d'ici là une réponse telle que je l'exige , je sortirai de Namur et des Pays-Bas ; je m'exposerai à tout plutôt que de consentir que les droits dus à ma naissance soient avilis et dégradés. » La fierté autrichienne et castillane fut obligée de plier ; et le prince français fut traité à Bruxelles comme un rui. 11 eut sa maison indépendante, ses représentants dans toutes les cours de l'Europe ; ses conventions avec l'Espagne prenaient la forme de traités; ses conquêtes en France devaient lui appartenir, à trois lieues des frontières. On se tromperait si l'on regardait cet illustre transfuge comme un serviteur des Espagnols ou comme un ennemi de sa patrie; il n'était que l'ennemi de Mazarin qu'il voulait abattre. Mais sa vengeance, qui l'aveugla, l'entraîna jusqu'cà dévaster la France sous prétexte de renverser un ministre.
N° 194, p. 312. — Charles, qui fut depuis Charles II, et son frère le duc d'York, fils de Charles 1" e.xécuté en 1618, étaient venus cher-
cher lin asile dans les Pays-Bas , en 1656. Ils furent reçus à Bruxelles avec beaucoup d'indifférence; personne ne fit attention à eux. Condé les traita comme des rois; son exemple et ses paroles finirent par leur obtenir les honneurs et les égards dus à leur dignité et à leur infortune. Le duc d'Yoïk avait succédé à son frère Charles U sous le nom de Jacques II, en 1685, deux ans avant ce discours.
rs'° 195, p. 312. -^ Le procès de Condé avait été fait en 1654, et l'aiTct porté contre lui par le parlement de Paris, en présence du roi, l'avait retranché de la famille des Bourbons, l'avait privé de son nom, de ses honneurs, de ses biens, delà vie même; de plus, sa postérité était déclarée déchue du droit de succéder à la couronne. Les plus grands seigneurs de France, ses partisans, avaient été proscrits avec lui. Tout ce que pouvait accorder Louis XIV au prince rebelle était de consentir à son retour en France, sans charges, sans gouvernements, avec les seuls privilèges de sa naissance. L'Espagne voulait une grâce complète; elle l'obtint. Le duc se trouvait à Bruxelles , et c'est de là qu'il écrivit au plénipotentiaire espagnol , don Luis de Haro : « Vous avez mes intérêts et ceux de mes amis à ménager ; mais si vous êtes dans la nécessité d'abandonner l'un ou l'autre de ces objets, ne balancez point; sacritiez-moi. » Les articles du traité de paix portèrent que le prince serait rétabli dans tous ses titres et tous ses biens ; on lui permettait en outre de recevoir un million d'écus de l'Espagne, sans compter les subsides qui lui étaient dus et qui montaient à plus de cinq millions. (Voyez Xotes 106 et 138. )
N''196, p. 312. — Le plénipotentiaire espagnol ne pouvant obtenir de Mazarin le rétablissement de Condé tel que le demandaient la reconnaissance de Philippe IV et k dignité du prince, avait été jusqu'à menacer la France de donner au héros la souveraineté de Cambrai , d'Aire et deSaint-Omer , ou le duché de Luxembourg. A la même époque, 1659, le roi de Pologne, Casimir V, envoya proposer au duc, qui se trouvait à Bruxelles, de lui céder sa couronne qu'il avait peine à défendre contre Gustave-Adolphe {Note 149) ; il répondit qu'il ne l'accepterait qu'avec le bon plaisir du roi de France , son maître légitime. Casimir ayant abdiqué, la diète de Varsovie, tenue en 1669, allait élire le prince français ; Louis XIV vit son avantage dans une autre élection demandée par ses alliés, et lui dit un jour : « Mon cousin , je vous prie de ne plus penser à la couronne de Pologne ; il y va de l'intérêt de mon Etat. » Condé se soumit de bonne grâce et écrivit à ses amis de ne plus s'occuper de lui. En 1674, la Pologne songea une troisième fois à le faire roi.
N° 197, p. 313. — Henri-Jules de Bourbon , duc d'Enghien , était né en 1643, quand son père battait les Espagnols à Rocroi. Condé prit un soin spécial de son éducation; il surveillait ses maîtres, se faisait rendre compte de ses progrès et lui donnait lui-même des leçons. Il l'emmena avec lui lorsqu'il passa au service de l'Espagne, et, se souvenant des jésuites de Bourges, ses anciens maîtres, il confia son fils à ceux de Namur pendant ses guerres et son exil dans les Pays-Bas.
N° 198, p. 313. — Le fameux passage du Rhin eut lieu en 1672, le 12 juin. Ce fut le prince de Condc qui donna l'idée et le plan de celle glorieuse manœuvre, et qui la dirigea dans une barque, ne pouvant passer le fleuve à cheval et à la nage , à cause de la goutte qui le tourmentait. 11 eut le poignet cassé d'un coup de pistolet ; le lils unique de sa sœur, le jeune de Longucville, fut tué, et le duc d'Enghien courut de grands dangeis. Le monarque vint consoler le héros de la mort de son neveu, et donna à son (ils le commandement d'un corps d'armée. On comprend facilement le silence de Toi^ateur sur les exploits de Condé dans cette circonstance; il fallait laisser à Louis XIV toute la gloiie d'une opération militaire encouragée par sa présence, et la plus belle de son règne.
N° 199, p. 313. — La journée de Senef, village du Brabant, est du 11 août 1674. Condé avait déjà eu un cheval tué sous lui, quelques instants auparavant. Quand il revint à la cour après ce combat, le roi vint le recevoir sur le grand escalier de Versailles; et dès qu'il aperçut le monarque, le héros, ne pouvant monter que fort lentement à cause de sa goutte, s'écria : « Sire, je demande pardon à Voire Majesté de la faire attendie si longtemps. — Mon cousin, lui répondit Louis XIV, ne vous pressez pas. Quand on est aussi chargé de lauriers que vous l'êtes, on a de la peine à marcher vite. » La bataille de Senef fut la dernière de Condé , qui, après la mort funeste de Turenne, en 1675 , chargé d'arrêter les progrès deMonlécucuUi ( Xotes 123 et 128), y parvint sans combat, et demanda sa retraite [Xufes 202 et 203). La goutte Lavait rendu presque perclus des mains et des jambes. ( Xote suivante. )
N° 200, p. 317. — Bossuet revient ici au combat de Senef en 1674. [Note pré;édente. ) Les trois puissances alliées contre la France étaient l'Autriche, l'Espagne et la Hollande: le prince d'Orange, qui commandait leur armée, campait à Nivelles avec soixante-cinq mille hommes. Condé n"eu avait que quarante-cinq mille; mais il établit son camp sur la hauteur de Piéton , à deux lieues de Charleroi , dans une position iiiatlaquable. L'ennemi décampa et marcha sur Senef, en s'avançant vers la France, où il voulait pénétrer. Condé tomba le 11 août sur l'arrière-garde des alliés et la laiila en pièces. Après celte première victoire , le prince voulut défaire le leste de Farmée ennemie, qui l'allend lit i-angée eu bataille sur une hauteur. Ce second combat fut horrible; il dura jusqu'à 11 heures du soir, au clair de la lune; plus de vingl-sept miFe honniies restèrent sur le champ de bataille. Le lendemain les deux armées se retirèrent épuisées. Le succès du premier combat ne fut pas contesté ; celui du second fut réclamé par les doux armées, qui se repoussèrent tour à tour sans résultai décisif. Quoi qu'il en soit, Condé par cette bataille préserva sa patrie d'une invasion imminente.
N" 201 , p. 318. — Quelques jours après la journée de Senef, le prince d'Orange voulut emporter Oudenarde. Condé arriva au moment où les alliés se préparaient à monter à l'assaut. L'ennemi n'osa l'attendre, et
NOTES IIISTORIÛUES. G19
s'enfuit le 21 août, protégé par la nuit, puis par un épais brouillard, abandonnant douze mille sacs de farine^ une énorme quantité de boulets et d'instruments de siège. L'épouvante et le désordre des alliés ne cessèrent que lorsqu'ils arrivèrent sous les murs de Gand.
N° 202, p. 318. — Ce fut le lo mai 167-i que le roi emporta Besançon. Condé était alors à la tète de l'armée de Flandre, et Turenne de l'armée d'Allemagne qui combattait en Alsace et dans le Palatinat. Turenne ayant été tué d'un coup de boulet, le 27 juillet 1G75, Louis XIV ordonna à Condé de passer de Flandre en Alsace avec un détachement ; et le héros n'eut presque besoin que de se montrer pour rendre le courage à nos troupes et déconcerter les projets de Montécuculli. Le monarque français fut l'arbitre de la paix signée à Nimègue, le a février 1G79 ; et ce fut à cette époque que FEurope lui d(jnna le nom de Grand. Bossuct, attentif à l'chausser sa gloire par celle des généraux qui font tout par ses ordres, dit ici qu'il commanda pour dire qu'il ordonna Fexpédition commandée par Condé. Cette amphibologie est de l'art et non de la négligence de style. Condé disparaît ; il n'est même pas nommé.
N° 203, p. 319. — Condé arrivant en Alsace, en 1673, après la mort de Turenne, pour arrêter les progrès de Montécuculli et n'ayant pas les forces nécessaires pour l'attaquer, se contenta de rendre tous ses projets impossibles. 11 le força à lever le siège d'Haguenau, le 22 août, rien qu'en se présentant; puis, ictranché dans son camp de Ghatenoi, il y demeura deux mois, couvrant la Lorraine, la Fianche-Comté et une partie de l'Alsace, sans que rien pût le déloger de ce poste. Quand Montécuculli assiégea Saverne, le prince envoya quatre mille chevaux pour dévaster le Brisgav^'. Le général autrichien, fatigué par les manœuvres de Condé, leva le siège le 22 septembre et repassa le Rhin.
N° 204, p. 319. — Condé était trop bouillant et trop fier pour ne pas blesser quand il n'était pas sur ses gardes. Au temps des guerres de la Fronde il ne réprima pas assez son penchant à la satire.
K° 205, p. 320. — Le prince, voyant dans les plaines de Lens la première ligne de son aile droite fatiguée et cfirayée par un échec, en fit tout à coup la seconde. Les deux lignes changèrent de place, en passant parles intervalles l'ime de l'autre. Ce mouvement, exécuté avec la même précision et la même rapidité qu'une évolution ordinaire, fut regardé comme une des principales causes de la victoire. L'ennemi, présent à celte manœuvre, s'en aperçut à peine. Des dix-huit mille honmics de Farchiduc Léonuld, quatre niille ftu'cnt tués, six mille furent pris; le reste déserta. Tous les étendards de l'eimemi , au nombre de cent vingt, tous ses canons, au nombre de trente-huit, son bagage et presque tous ses officiers généraux tombèrent au pouvoir de Condé. Bek, déjà nommé à la bataille de Rocroi, commaiulait en léalité dans cette journée; l'archiduc n'avait que le nom et les honneurs de gènéial. Ce combat eut lieu le 20 août 1018. (Voyez ci-dessus, p. 307.)
N°20G, p. 320. — Condé, alors au service de l'Espagne, faisait la revue de sa cavalerie auprès de Mous , quand il rencontra par hasard
un courrier qui portait , non pas à lui , mais à don Juan , gouverneur des Pays-Bas , la nouvelle de l'arrivée subite de Turenne sous les murs de Cambrai. Cette ville, prise au dépourvu, allait succomber; sa garnison était ti'op faible. Le prince, sans attendre Tavis de don Juan, part à l'instant avec trois mille cavaliers , arrive à Valenciennes à onze heures du soir, y prend un guide, se remet en route, rencontre à deux heures du malin deux régiments français que le vigilant Turenne, prévenu de son arrivée, avait expédiés pour lui barrer la route ; il les trompe par un mouvement habile, et arrive à Cambrai. Le son des cloches annonce aux Français que le héros est entré. 11 avait traversé tout un grand pays trop proniptement pour être arrêté et avec trop de bonheur pour la France ; il fallut lever le siège ; et Cambrai lit frapper une médaille d'or avec cette inscription :
Virgini sacrum , et Condœo liberatori, 1657.
N" 207 , p. 321. — Le duc d'Enghien arriva le iO septembre 1646 devant Dunckerque, occupé par les Espagnols, commença le lendemain les travaux du siège, qui dura vingt-cinq jours , puisque la place ne se rendit que le il du mois suivant. Les huit premiers jours furent employés à mettre l'armée en sûreté derrière des retranchements et à boucher les canaux que l'ennemi avait percés pour inonder la campagne. Ces travaux préliminaires achevés, la tranchée fut ouverte dans la nuit du 24 au 23 ; et , le 7 octobre , au bout de treize jours , la capitulation fut conclue,à condition que la place serait remise aux Français, si elle n'était secourue avant trois jours. A partir de là les hostilités cessèrent, et Dunckerque, pris dès le 7, s'ouvrit le 11. (.VofclSO.) Le jeune duc inventa, comme dit Bossuet, des moyens admirables pour triompher des diflicultès qu'il trouva dans un terrain sablonneux et inondé ; il ménagea doublement ses troupes, en hâtant le siège que les armées espagnoles n'eurent pas le temps de troubler par leurs attaques, et en renvoyant une partie de ses soldats , qui , sans cette mesure, auraient souiîert delà faim, à cause delà difficulté des approvisionnements. Le gouverneur des Pays-Bas soutint l'espoir des assiégés par de magnifiques promesses de secours faites jusqu'au dernier instant , et que la vigilance du héros l'empêcha de réaliser. Dunckerque fut reconquis par les Espagnols, le 16 septembre 1632; et Turenne, après sa victoire des Dunes, le reprit le 23 juin 1658, malgré la présence du prince de Condé, alors au service du gouverneur des Pays-Bas, qui ne voulut pas suivre ses conseils. ( Voyez l'Oraison funèbre de Turenne, p. 170 et Notes hist., nolOS. )
N» 208, p. 321. — A Nordlingue, Merci occupait un poste si favorable qu'il se crut assuré du succès; sa mort n'arrêta pas le combat, qui fut opiniâtre. Condé , après sa victoire , fut trois jours à rassembler son infanterie dispersée. 11 avait perdu presque autant de monde que l'ennemi; quatre mille des siens, sur dix-huit mille, avaient été tués ou blessés. (Ci-dessus , p. 309 et Note 186. )
N" 209, p. 323. — Le comte de Bussy écrivit à M™« de Sévigné . le 31 mars 1687 : « Comme j'ai ouï parler de l'oraison funèbre qu'a faite M. de Meaux , elle n'a fait honneur ni au mort , ni à l'orateur ; on m'a mandé que le comte de Gramont, revenant de Notre-Dame, dit au roi qu'il venait de l'oraison funèbre de M. de Turenne. En effet, on dit que M. de Meaux, comparant ces deux grands capitaines sans nécessité, donna à M. le prince la vivacité et la fortune , et à M. de Turenne la prudence et la bonne conduite. » M™* de Sévigné lui répondit le 25 avril suivant : « L'oraison funèbre de M. de Meaux est fort belle et de main de maître. Le parallèle de M. le prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais il s'en excuse en niant que ce soit un parallèle , et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a donnés au roi , et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa Majesté, qui sait se passer de ces deux grands capitaines, tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. » Tant il est vrai qu'il faut aux chefs-d'œuvre le jugement de la postérité ! Bossuet en eut plus besoin que personne , au moins comme orateur. En parcourant les correspondances et les mémoires du xvu* siècle , on est étonné d'y trouver si peu de traces de l'enthousiasme que ce grand homme devait exciter. {Note 61, p. 584.)
N'>210, p. 323.— Condé avait fait de fortes études au collège de Bourges; et toute sa vie il étudia quand le repos des camps le lui permit ; rarement il passait un jour sans donner trois ou quatre heures à la lecture. A onze ans il composa un traité de rhétorique qu'il dédia à son frère; à treize ans il avait achevé sa philosophie et soutenait ses thèses avec un grand succès ; il se livra ensuite à l'étude du droit ancien et moderne , de l'Ecriture sainte et des mathématiques. Son père ne voulait recevoir de lui que des lettres écrites en latin. Arrivé à Paris, en 1638, à l'âge de dix-sept ans, il y fit l'admiration de l'hôtel de Rambouillet , sanctuaire des muses d'alors. La Sorbonne le vit prendre de l'intérêt à ses disputes; en 16-18 il s'échauffa aux thèses soutenues par Bossuet. Il se distingua même dans la poésie fi'ançaise. Personne ne s'exprimait avec plus de netteté et d'énergie. Il devint un des oracles littéraires du grand siècle. Molière , Racine , Despréaux, La Fontaine, Pascal, Bourdaloue, Santeuil , Le Brun, mais surtout Corneille et Bossuet faisaient ses délices. Rien pour sa grande âme n'était au-dessus du pardon d'Auguste dans Cinna.
N° 211, p. 326. — Le P. Etienne de Champs , jésuite, qui devint son confesseur ordinaire , et qui l'assista à l'heure de la mort avec le P. François Berger. Condé s'était oublié, surtout pendant les troubles de la Fronde; il avait même cessé de fréquenter les sacrements, tout en conservant la foi et beaucoup de respect pour les cérémonies de l'Eglise.
N° 212, p. 326. — Il se trouva à la cour de Louis XIV des esprits malveillants ou bornés qui ne virent dans la retraite du Grand Condé
que le dépit de ne pouvoir plus dominer, et dans sa conversion que raffaiblissement de ses facultés morales.
N" 213, p. 32G. — Le prince de Coudé avait épousé, le 11 février 16-41, Claire-Clémence, nièce du cardinal de Richelieu, fille du maréchal de Brezé. Des trois enfants nés de cette alliance, qui ne fut pas heureuse, deux étaient morts au berceau. L'aîné, Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, né à Paris, le 29 juillet l()-i3 , avait accompagné son père à Chantilly, avec un fils et quatre filles, reste des dix enfants quMl avait eus de son mariage , célébré le 11 décembre 1663 , avec Anne de Bavière , seconde fille d'Edouard de Bavière et d'Anne de Gonzaguc , princesse Palatine. {Xole loO.) Les voici par ordre d'âge : Marie-Thérèse, nommée Mademoiselle de Bourbon , née le 1" février 1666 ; Louis III du nom, né le 11 octobre 16()8 ; Anne-Marie- Victoire, dite Mademoiselle de Coudé, née le 11 avrillôTo, tenue à Versailles sur les fonts baptismaux, le 2o juillet 1685, par le Dauphin et la Dauphinef.Vofe loi); Anne-Louise- Béuédicte, appelée Mademoiselle de Charolais , née le 8 novembre 1676 ; Marie-Anne, qu'on appela Mademoiselle d'Enghien, née le 24 février 1680. Louis III de Bourbon avait donc neuf ans quand le héros, son crand-père, se retira à Chantilly : son éducation fut confiée au Père jésuite Etienne de Champs, confesseur ordinaire du Grand Condé. (.Vofe211.)
N" 2U, p. 326. — Louis 111 de Bourbon, son petit-fils, venait d'épouser Mademoiselle de Nantes, fille légitimée de Louis XIV. Condé ayant appris, le 11 novembre 1686, que celte princesse venait d'être attaquée de la petite vérole, partit à l'instant de Chantilly pour Fontainebleau où elle se trouvait, ilalgré son extrême affaiblissement et ses souffrances continuelles, il passa, chaque jour, plusieurs heures auprès du lit de sa petite fille. Louis XIV s'y présenta ; le duc, quoiqu'il ne pût marcher qu'avec l'appui d'un valet de chambre, trouvant des forces dans son zèle , courut au-devant de lui , le conjura de ne pas exposer le roi de France à la contagion; et les eflorts qu'il fit pour arrêter le monarque, répuisèrent au point qu'il alla tomber évanoui à quatre pas de la porte.
N° 21o, p. 328. — Louis XIV subit à cette époque une 0|)ération difficile et douloureuse. Bossuet n'exagère pas la force d'âme de ce monarque, qui déguisa sa maladie à sa cour autant qu'il le put. 11 commanda aux chirurgiens de ne pas l'épargner , et se remit entre Icuis mains à Versailles, le 18 novembre 1686, sans rien en dire à sa famille. Deux heures après, il reçut son fils et son frère, et leur annonça en souriant qu'il \enait d'être heureusement délivié de son mal.
N''210, p. 328. — Condé, déjà sur son lit de mort, renvoya quatre fois de Fontainebleau à Versailles le d\ic d'Enghien , qui , partagé entre les devoirs de fils et de sujet, aurait voulu n'abandonner ni son père ni son roi. 11 expédiait tous les jours jusqu'à cinq ou six courriers pour avoir des nouvelles de .son père ; on essaya d'obtenir son retour. Le
NOTES lIISTOIllUUES. 023
prince répondit à ceux qui lui dépeignaient ses inquiétudes et sa douleur ; « Croyez-vous que je doute de la tendresse de mon fils? Je sais combien il désire d'èlre ici ; j'aurais aussi beaucouf) de joie à le voir; mais il faut sacrifier ses désirs à son devoir. Je !e ferai avertir loisqu'il en sera temps ; et ce sei-a peut-être plus tôt que lui et moi nous ne voudrions. » En même temps il serra en soupirant la main d'un de ses amis.
N" 217, p. 328. — Quelques instants après celle réponse de Coudé , ses médecins entrèrent et trouvèrent son pouls fort mauvais. 11 s'aperçut de leur inquiétude, et leur demanda s'il n'y avait point de danger. « Parlez hardiment, ajouta-t-il , et ne dissimulez rien. » L'un d'eux lui dit : « Monseigneur, il est teni[ s i!e songer aux 'sacrements. — Voilà ce qui s'appelle parler, j répliqua le prince ; et aussitôt élevant la voix, il proféra l'acte de résignation chrétienne rapporté par Bossuet. Puis apercevant un de ses ofliciers consterné ; a Eh bien ! Gourville, lui dit-il, l'arrêt est prononcé; il faut nous séparer, mon ami. p
IN" 218, p. 330. — Le duc d'Enghien, Henri-Jules de Bourbon, devenu duc de Condé parla mort de son père, était brave et avait de grandes qualités. Mais la gloire du héros auquel il succédait ht pâlir la sienne ; ou le jugea même sévèrement. 11 y a donc beaucoup d'habileté dans ce compliment dont la délicatesse dissimule les réticences.
N" 219, p. 332. — François-Louis deConli, second fils d'Armand de Conti , frère du grand Condé , avait vingt-deux ans quand son oncle mourut. Ce jeune prince , dont Massillon a prononcé l'oraison funèbre, joignait à beaucoup de valeur et d'habileté les qualités les plus aimables. Mais son ardeur pour la gloire militaire l'avait entraîné avec quelques autres seigneurs à une désubéissance que Louis XIV ne put oublier. 11 était allé, en 1085, sans l'agrément du roi, combattre les Turcs en Hongrie, sous les drapeaux de l'Autriche. On avait même intercepté une de ses lettres où il parlait assez légèiement du monarque et de son ministre, Le Tellier, marquis de Louvois. A son retour, après un an, la cour lui fut interdite. Condé, qui l'aimait tendrement, avait inutilement essayé d'obtenir sa grâce. 11 voulut tenter un dernier elVort, et, du bord de la tombe, il dicta une lettre que Louis XIV n'attendit pas pour consoler le héros par une grâce si vivement désirée. La nouvelle du pardon fut apportée de Versailles par le duc d'Enghien qui venait assister aux derniers instants de son père. Le prince de Conti, exilé jusque-là à Chantilly, arriva quelques jours après à Fontainebleau.
N° 220, p. 333. — Voici cette lettre que Condé essaya d'écrire et qu'il fut obligé de dicter ; sa main ne pouvait plus soutenir sa plume : « Sire, je supplie très-humblement Votre Majesté de trouver bon que je lui écrive pour la dernière fois de ma vie. Je suis dans un état où je ne seiai pas longtemps sans aller leudre compte à Dieu de toutes mes actions ; je souhaiterais de tout mon cœur que celles qui le regardent fussent aussi innocentes que presque toutes celles qui legaident Votre Majesté. J'ai tâché de remplir tous les devoirs auxquels ma naissance et le zèle sincère que j'avais pour la gloire de Votre Majesté m'obligeaient.
624 NOTES HISTORIQCES.
11 est vrai que dans le milieu de ma vie j'ai eu une conduite que j'ai condamnée le premier . et que vous avez eu la bonté de me pardonner. J"ai ensuite tâché de réparer ma faute par un attachement inviolable à Votre Majesté , et mon déplaisir a toujours été depuis ce temps-là de n'avoir pu faire d'assez grandes choses qui méritassent les bontés que vous avez eues pour moi. J'ai au moins cette satisfaction de n'avoir rien oublié de ce que j'avais de plus cher et de plus précieux pour marquer à Votre Majesté que j'avais pour elle et pour son Etat tous les sentiments que je devais avoir... w — Condé demande ensuite la grâce de son neveu « qu'il conduit depuis un an, et qu'il a la satisfaction d'avoir mis dans des sentiments tels que le monarque peut les désirer. » — « Je me flatte peut-être un peu trop, dit-il en tinissant, mais que ne peut-on pas espérer du plus grand Roi de la terre, de qui je meurs, comme j'ai vécu, tres-humhle et très-obéissant serviteur et sujet?
« Louis de Bourbon. »
N° 221, p. 333. — A la porte de Notre-Dame, au-dessus de deux grands palmiers tîgurant l'Immortalité et l'Espérance de la résurrection , on voyait la Mort qui arrachait au Temps les armoiries du héros et les cédait à la Renommée. La nef delà vaste cathédrale, tendue en deuil, était ornée de trophées chargés d'inscriptions, qui rappelaient la naissance et l'éducation du prince, de son ûh et de son petit-ûls, ses premières armes, ses principaux exploits, sa pieuse retraite à Chantilly, sa préparation à la mort et sa tin chrétienne couronnée par une bienheureuse immortalité. A l'entrée du chœur s'élevait un majestueux arc de-triomphe , à deux faces, dont l'une représentait la vie héroïque du prince défunt , et l'autre sa mort religieuse. Il était surmonté par une Victoire appuyée sur le globe du monde, avec ces mots : Sic transit: et d'une autre Ogure couronnée d'étoiles, représentant la gloire éternelle indiquée par cette devise : Manet in œternum. Une mne funèbre dominait tout cet appareil. Le chœur entouré de seize tentes militaires, était appelé le Camp de la douleur, Ca^lrum doloris, nom donné par la liturgie aux chapelles ardentes qui servent aux funérailles des princes. Des morts étaient couchés à l'entrée de ces seize pavillons et au pied des trophées qui en décoraient l'ouverture ; et aux sommets , couronnés de drapeaux, étaient inscrits, au nombre de seize aussi, les principaux exploits du guerrier, depuis la bataille de Rocroi en 1043. jusqu'au siège de Saverne levé à son approche en 1673. Des palmiers, rangés tout autour de cette lugubre et mystérieuse enceinte, portaient seize médaillons en bronze des hommes illustres de la branche de Bourbon , depuis Robert de Clermont , cinquième fils de saint Louis, fait chevalier en 1270, jusqu'à Charles de Bourbon , duc de Vendôme , père d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre , et de Louis de Bourbon . premier prince de Condé , que Louis Xll arma chevalier, eu 1500, sur le champ de bataille, après la victoire d'Agnadel remportée sur les Vénitiens. Les inscriptions latines de toute cette pompe fmenl faites par le P. jésuite Claude Ménestrier, célèbre dans ce genre
NOTES HTSTOPJQUES. 6^5
de coniposilion. (Voyez une lollre de M™« de Sévigné, du 10 mavs 1687, et une relation de 48 pages in-4% imprimée à Paris en 1G87, chez Michallet, avec ce titre : Honneurs funèbres rendus à la mémoire de trèshaut, etc., Louis de Bourbon , prince de Condé, dans l'église mélropoli laine de Notre-Dame de Paris.)
N» 222, p. 363. — Jean-Baptiste Massillon naquit, le 2i juin 1663, à Hyères, en Provence. Elève des Oratoriens, il entra dans leur congrégation en 1681. L'oraison funèbre de Henri de Yillars, archevêque de Vienne , qu'il prêcha au commencement de 1694 , commença sa réputation oratoire. 11 vint à Paris en 16D6 pour y diriger le séminaire de Saint-Magloirc; et c'est là qu'il composa ses premières conférences ecclésiastiques. Son premier carême à Paris date de 1699; le succès en fut immense, et la cour entendit son avent de la même année. 11 reparut à la chapelle de Versailles pendant les carêmes de 1701, de 1704 et de 1718, époque de son Petit-Caréme prêché devant Louis XV enfant. Nommé à l'évêché de Clermont en 1717, reçu à l'Académie française en 1719, il mourut le 18 septembre 1742.
N° 223, p. 421. — Antoine Guénard, né à Darablin, en Lorraine, le 25 décembre 1726, entra à Nancy au noviciat des jésuites en 1744, au mois d'octobre , y demeura deux ans, et alla ensuite à Pont-à-Mousson où, après avoir étudié la logique en 1747 et la physique en 1748, il professa successivement la cinquième et la quatrième. Professeur de troisième à Reims pendant l'année 1751, il revint à Pont-à-Mousson commencer sa théologie , qu'il interrompit au bout d'un an , je ne sais à quelle occasion : ce fnt en 1752. On le retrouve à Langres régent de quatrième en 1753 ; surveillant et tout à la fois répétiteur de cinquième , au pensionnat de la même ville, en 1754, répétiteur de logique en 1755 : c'est alors qu'il concourut et qu'il fut couronné. Rendu aux études théologiques, il les continua à Pont-à-Mousson pendant trois ans. Ordonné prêtre en 1759, il fit sa troisième année de noviciat à Nancy en 1760, et revint, en 1761, à Pont-à-Mousson, où il fut appliqué aux missions diocésaines. La compagnie de Jésus, détruite en France au mois d'août 1762, subsista en Lorraine jusqu'à la mort du roi Stanislas, arrivée le 23 février 1766. Le P. Gnénard , alors obligé de quitter les maisons de son Ordre, se livra au saint ministère et à l'étude. 11 avait composé une réfutation des principes de l'Encyclopédie que la Terreur le força, bien malheureusement pour la religion et les lettres, à livier aux flammes en 1793, en sorte que ce grand et modeste écrivain ne nous est connu que par le chef-d'œuvre oratoire de sa jeunesse, l'unique ouvrage qu'il ait fait imprimer. 11 mourut au château de Bléville, près de Nancy, au commencement de 1806. Sa biographie a été tellement négligée que nous avons cru devoir profiter de cette occasion pour l'enrichir au moins par des dates.
N° 224, p. 509. — a. La taille de Mirabeau, dit un de ses biographes, était de moyenne grandeur ; il avait plus d'embonpoint qu'on n'en a ordinairement à son âge ; sa tète était d'une grosseur remarquable, et il
afleclait de la rendre plus apparente encore par la forme qu'il donnait à sa chevelure épaisse et hérissée : sa bouche, irrégulièrement fendue, donnait à sa physionomie le caractère du sarcasme et de l'ironie ; ses gestes étaient rares, mais justes, nobles, prononcés, véhéments quelquefois, et toujours en harmonie avec les intonations du discours. Sa laideur semblait donner à son débit plus de force et d'énergie ; son teint olivâtre, ses joues profondément gravées de petite vérole, ses yeux enfoncés, ses formes athlétiques, paraissaient à la tribune s'embellir de tout l'éclat de son génie : tout en lui indiquait la force et le commandement. L'inspiration qui dictait ses paroles semblait animer sa personne tout entière : on oubliait de le regarder, on n'avait plus d'attention que pour l'écouter. « (]\Ierilhou, Œuvres de Mirabeau , t. I , p. clxiv ; Paris, 1834.) « 11 semblait, dit LacrctcUe, quelquefois tirer avantage de sa laideur même et de l'effroi qu'il inspirait quand on venait de le provoquer fortement dans TAssemblée : Je vais, disait-il, leur présenter la hure. » !Né d'une famille provençale, le 9 mars 1749, il mourut le 2 avriH791.
N° 225, p. 521. — L'abbé Jean Sifrein Maury, né dans le Comtat- Venaissin , le 26 juin 1740^ député de Péronne aux Etats-Généraux eu 1789, cardinal in peiln en 1791 , décoré de la pourpre en 1794, fut membre du conclave qui élut Pie Vil en 1799. Il eut, en 1810 , le malheur de se laisser nommer à l'archevêché de Paris , en deliors de l'autorité pontificale, et d'administrer cette Église pendant quatre ans, sans pouvoirs et même contre la défense du pape. Mandé à Rome pour y rendre compte de sa conduite, il fut enfermé au château Saint-Ange, et y demeura six mois prisonnier. Il mourut le 11 mai 1817, réconcilié avec le vicaire de Jésus-Christ.
Avant-Propos v
4648. Péroraison du discours prononcé par saint Vincent de Paul , dans l'assemblée tenue à Paris, pour l'œuvre des enfants trouvés i
1656. 1" Janvier, — La royauté de Jésus-Christ. Fragment d'un sermon pour la fête de la Circoncision, prêché à Metz,
par Bossuet, âgé de 28 ans 2
Notes historiques, N"" 1 et 2.
1660. Janvier. — Improvisation de Bossuet, en présence du
grand Condé, à Dijon 16
1660- 1669. L'éloquence de saint Paul. Premier point du panégyrique de cet apôtre, prêché à Paris par Bossuet. . . 20
4661 , 166o et 1669. L'aveuglement des pécheurs. Fragment d'un
sermon prêché par Bossuet à la cour 27
1662 et 1663. Extrait des mémoires de Pellisson, prisonnier à la Bastille ; écrits en faveur du surintendant dos finances , Nicolas Foucquet , marquis de Belle-Ile 30