‹ Chefs-d'œuvre d'éloquence françaiseChapitre 84 sur 87 · POUR LA DÉFENSE DU CLERGÉ D' ALSACE · texte numérisé non relu

POUR LA DÉFENSE DU CLERGÉ D' ALSACE

sion , et vous avez joint cet ajournement à celui que vous ne doutiez cciiaincmeut pas alors d'avoir prononcé en faveur du clergé d'Alsace.

Lorsque le cardinal de Rohan vous a écrit en vous adressant sa démission ', vous avez entendu la lecture de sa lettre avec l'attention la plus menaçante et la plus sévère; vous l'avez interrompue vingt fois par les murmures les plus bruyants; vous avez répondu majestueusement par de longs éclats de rire à la touchante sensibilité avec laquelle il vous parlait de ses créanciers, auxquels il avait délégué ses revenus. Mais, à l'endroit de cette lettre où M. le cardinal de Rohan vous rappelait l'ajournement de la grande question relative au clergé d'Alsace, vous n'osâtes point contredire ce fait dont vous ne doutiez pas alors plus que lui; et je vous rends grâces, dans ce moment, de ne vous être point avilis alors par des huées et par des éclats de rire , qui conviennent toujours mal à des spoliateurs en présence de leurs victimes.

Vous avez donc ajourné la demande du clergé d'Alsace ; vous avez reconnu votre ajournement, et je vous invite à faire quelques réflexions sur les inconvénients très-graves qu'il y aurait à dépouiller le clergé catholique dans une province oii vos décrets ont conservé les possessions du clergé luthérien. Cette manière si différente de traiter les deux religions est d'autant plus digne d'éveiller votre prudence que le maire de Strasbourg, qui ose provoquer aujourd'hui vos rigueurs avec un si fanatique acharnement, est lui-même luthérien.

Passons maintenant à l'examen des autres articles du décret qui vous est proposé par votre comité ecclésiastique, ou plutôt anti-ecclésiastique. — Les députés du côté gauche murmurent;

1 II se démit de sa charge de député, par une lettre adressée à la chambre , le 31 août 1790.

^28 ilAURY. — 1790. — DISCOURS

Durand-iMaillane, avocat d'Arles, réclame et demande le rappel à Vordre.

Si on me fâche, je n'appellerai pas simplement ce comité anti-ecclésiaslique, je l'appellerai anti-chrétien, et je demanderai d'èlre admis à la preuve. Est-ce bien ce comité, ou un comité des recherches , un comité de l'inquisition que nous venons d'entendre? Il faut être nourri des maximes des Néron, des Phalaris et des Tibère pour n'être pas révolté des principes atroces que le rapporteur vient de nous débiter, dans cette tribune, avec un sang-froid qui ajoute infiniment à leur barbarie. Quoi! Messieurs, on ose vous proposer de fonder une procédure criminelle sur une traduction anonyme que personne n'avoue, et dont on ne nous désigne pas même l'auteur; sur une traduction dans une langue dont M. Chasset ne sait pas un seul mot, et que nous n'entendons pas nousmêmes. Ah ! la toute-puissance de cette assemblée n'est que trop connue dans le royaume; mais elle ne va pourtant pas jusqu'à créer des crimes imaginaires, jusqu'à fabriquer des délits illusoires, pour motiver des poursuites trop réelles. Voilà donc jusqu'oi^i peut s'avilir, voilà donc jusqu'où peut s'aveugler l'esprit de persécution dans un comité dont les membres sont dispensés de rougir. C'est vous, implacables calomniateurs, qui êtes les véritables ennemis de l'Assemblée Nationale; c'est vous qui voulez faire distiller dans nos décrets le venin de la haine dont vos âmes sont remplies. Et vous osez vous asseoir parmi les législateurs de la France ! vous osez , dans votre superbe délire, nous inviter à devenir les complices de vos absurdes fureurs ! Je ne vous dénonce pas aux tribunaux, puisque vous êtes inviolables; mais je vous dénonce à l'opinion, qui nous doit une justice exemplaire de votre audace et de vos lâches persécutions; je vous dénonce à la France entière , dont vous profanez la confiance et dont vous déshonorez le caractère national.

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Eh! quel est donc le délit que M. Chasset impute au clergé d'Alsace ? Les bénéfîciers de Sainl-Pierre-Ie-Vieux de Strasbourg ont écrit à quelques citoyens, tentés d'acquérir des biens ecclésiastiques dans cette province , qu'ils les invitaient à faire de sérieuses réflexions sur leur projet, parce que l'Assemblée Nationale avait prononcé un- ajournement sur celle question relativement à l'Alsace. Est-on rebelle, est-on factieux, est-on l'ennemi de l'Etat, est-on criminel de lèse-nation, quand on invite les acquéreurs de nos biens à faire de sérieuses réflexions? Eh bien ! je vais me rendre coupable de ce grand crime sous les yeux de la France entière. J'invite donc hautement tous ceux qui sont tentés de s'approprier nos dépouilles à faire de sérieuses et de très-sérieuses réflexions; el je me livre à toutes les poursuites criminelles que mérite une pareille déclaration dans ma bouche. Ce n'est pas seulement à mes concitoyens , c'est au corps législatif lui-même que j'adresse cette invitation. Oui, c'est vous, Messieurs, que je somme dans ce moment de faire de sérieuses réflexions sur la spoliation du clergé et sur la vente de nos biens. Les véritables falsificateurs de nos décrets sont ceux qui en étendent arbitrairement les dispositions, ceux qui en dénaturent le sens, ceux qui en exagèrent la rigueur, et qui préparent à des acquéreurs de mauvaise foi des moyens invincibles de dépossession, en fondant leur propriété sur des commentaires de pure imagination. Les coupables auxquels j'impute cette grande infidélité nationale ne sont pas inconnus.

Si l'on vous eût proposé, le 2 du mois de novembre dernier, comme on l'aurait dû pour se conformer à la discussion , de décréter si la nation était ou n'était pas propriétaire des biens ecclésiastiques , jamais cette révoltante confiscation n'eût été prononcée. Mais on nous déclara qu'on voulait simplement consacrer \e principe, que l'on ne pensait point à nous dépouiller de nos biens, et encore moins à les aliéner ; et on

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surprit ainsi la bonne foi de plusieurs membres de celle assemblée, en faisant passer un décret qui déclare que les biens ecclésiastiques sont à la .disposition de la nation , mais qu'elle n'en disposera que d'après les renseignements et le vœu des provinces'. Est-ce là, Messieurs, un titre de propriété? est-ce avec une pareille clause^que quelqu'un d'entre vous croirait et voudrait devenir propriétaire? Ce mot de propriété est-il donc assez indifférent po^ir qu'on puisse le suppléer par une périphrase? Avez-vous été. assez modérés envers le clergé pour vous flatter que, dans un temps calme , on interprétera vos décrets contre nous pour en augmenter encore la rigueur? Croira-t-on sérieusement à une propriété que yous n'avez pas osé vous attribuer vous-mêmes ? Un mari a les biens de sa femme à sa disposition : en est-il pour cela le véritable propriétaire? Avez-vous consulté les provinces, comme vous vous y êtes engagés par votre décret ? Celte condition dirimante a-t-elle été remplie? ;'

Voilà , Messieurs, de sérieuses réflexions que les bénéficiers d'Alsace auraient pu suggérer à leurs concitoyens. Je les divulgue hautement dans cette assemblée, et je vous déclare que je les répandrai dans tout le riyaume. L'avidité serait-elle assez hardie pour ne pas s'arrêta, pour ne pas réfléchir du moins sur le bord de l'abîme où l'on se flatte de nous avoir précipités? Mais que m'importe son audace, qui sera d'autant moins dangereuse qu'elle aura moins calculé les dangers de l'avenir? Je le répèle, Messieurs, faites-y vous-mêmes de

1 On avait d'ahorJ voulu décrétée- que les biens ecclésiastiques appartenaient à l'Etat ; mais cette question de propriété souleva de grandes oppositions. Mirabeau , tournant la difficulté , proposa de substituer au mot appartiennent cette autre expression : sont à la disposition de l'Etat. On répondit alors aux opposants qu'on pouvait se servir des biens du clergé , en fùt-il réellement propriétaire, puisque, dans les cas urgents, ces biens avaient déjà été souvent employés au service de l'Etat; et la majorité fut acquise au décret de spoliation , grâce à celte périphrase plus douce , qui ne devait rien changer dans la pratique.

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sérieuses reflexions. Oui, réfléchissez, il en est temps. L'Europe vous observe; la France commence à vous juger, et siropinion publique vous échappe, quel sera le sort de tant de décrets qui partent de cette assemblée pour porter chaque jour la désolation dans toutes nos provinces? L'enthousiasme ne règne qu'un moment; la raison, la justice, la vérité sont éternelles '. Je conclus donc à ce que l'Assemblée Nationale, faisant droit sur l'ajournement prononcé le 22 septembre 1789 , au sujet de la demande du clergé d'Alsace, mette à l'ordre du jour, vendredi prochain , la discussion des titres particuliers qui doivent établir une exception en faveur du clergé de cette province, relativement aux biens ecclésiastiques; et que, sur le surplus des conclusions du comité, elle déclare qu'il u'y a lieu à délibérer. — Je demande d'avance la parole pour défendre le clergé d'Alsace, avec le traité de Westphalie à la main.

« L'éloquence foudroyante de M. l'abbé Maury, dit Y Ami du Roi après avoir rapporté ce discours , triompha de la fureur des ennemis du clergé. La délation calomnieuse du maire lultiérien, le rapport insidieux et l'érudition allemande de M. Chasset, les sophismes puérils de M. de Lamelh, la bile de M. Rewbel, la haine universelle contre le clergé, toutes les passions furent forcées de céder à l'empire de la raison, du sentiment, de l'éloquence, portés àlenr plus haut degré. « Ce jugement historique a besoin d'être modifié , ou du moins expliqué. L'abbé Maury avait combattu pour obtenir deux choses : 1° la confirmation de l'ajournement relatif aux biens du clergé d'Alsace, dans le sens contesté par M. Chasset , et par conséquent le maintien des droits de propriété garantis par le traité de Westphalie ; 2° le rejet de l'accusation projetée contre les chapitres de Strasbourg, auteurs de l'Avertissement sérieux. Il n'obtint que la seconde; et, dans une pareille assemblée , ce fut incontestablement un triomphe. On déclara donc qu'il n'y avait pas lieu

1 A ces mots, le côté gauche couvrit la voix de Maury par de tels murmures et de tels éclats de rire que l'orateur, tout intrépide qu'il était, fut obligé do descendre de la tribune. C'est de sa place qu'il prononça sa conclusion. — Le Moniteur, le Journal de Paris.

à délibérer sur rajournement proposé par M. l'abbé Maury ; que les biens du clergé d'Alsace tombaient , comme tous ceux du royaume, sous le décret du 2 novembre 1789; mais que la conduite des chapitres de Strasbourg ne pouvait être considérée que comme ré-préhensible.

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