‹ Chefs-d'œuvre de BossuetChapitre 36 sur 70 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

la descente du Saint-Esprit : l'étahlissemciit ùc l'Eglise : les jugements de Dieu sur les Juil's et sur les Gciitils.

Pour répandre dans tous les lieux et dans tous les siècles de si hautes vérités, et pour y mettre en vigueur, au milieu de la corruption, des pratiques si épurées, il falloit une vertu plus qu'humaine. C'est pourquoi Jésus-Christ promet d'envoyer le Saiui- Esprit pour foitiûer ses apôtres, et animer éternellement le corps de l'Éi^Use.

ÊCR L'HISÏOmt «NIVER&ELLÊ. i95

Celle force du Saint-Esprit, pour se déclarer davantage, devoit paioitre dau& l'infirmité. Je vous enverrai, dit Jésus-Christ à ses apôtres, ce que mon Père a promis^ c'est-à-dire le Saint-Esprit : en attendant, tenez-vous en repos dans Jérusaleu. ; n'eutrcprenez rien Jusgud ce que vous soyez revêtus de laforce d' en haut.

Pour se conformer à cet ordre, ils demeurent enfermés quarante jours : le Saint-Esprit descend au temps arrêté ; les langues de feu, tombées sur les disciples de Jésus-Christ, marquent l'efficace de leur parole ; la prédication commence ; les apôtres rendent témoignage à Jésus-Christ ; ils sont prêts à tout souffrir pour soutenir qu'ils l'ont vu ressuscité. Les miracles suivent leurs paroles; en deux prédications de saint Pierre, huit mille Juifs se convertissent, et, pleurant leur erreur, ils sont lavés dans le sang qu'ils avoient versé.

Ainsi l'Église est fondée dans Jérusalem et parmi les Juifs, malgré l'incrédulité du gros de la nation. Les disciples de Jésus- Christ font voir au monde une charité, une force et une douceur qu'aucune société n'avoit jamais eue. La persécution s'élève ; la foi s'augmente ; les enfants de Dieu apprennent de plus en plus à ne désirer que le ciel ; les Juifs, par leur malice obstinée, attirent la vengeance de Dieu, et avancent les maux extrêmes dont ils étoient menacés ; leur état et leurs affaires empirent. Pendant que Dieu continue à en séparer un grand nombre qu'il range parmi ses élus, saint Pierre est envoyé pour baptiser Corneille, centurion romain. Il apprend premièrement par une céleste vision, et après par expérience, que les Gentils sont appelés à la connoissance de Dieu. Jésus-Christ, qui les vouloit convertir, parle d'en haut à saint Paul, qui en devoit être le docteur ; et, par un miracle inouï jusqu'alors, en un instant de persécuteur il le fait non seulement défenseur, mais encore zélé prédicateur de la foi : il lui découvre ie secret profond de la vocation des Gentils par la réprobation des Juifs ingrats, qui se rendent de plus en plus indignes de l'Evangile. Saint Paul tend les mains aux Gentils : il traite avec une force merveilleuse ces importantes questions : et Si le Christ devoit souffrir, « et s'il étoit le premier qui devoit annoncer la vérité au peuple a et aux Gentils, après être ressuscité des morts ; » il prouve l'affirmative par Moïse et par les prophètes, et appelle les idolâtres à la connaissance de Dieu, au nom de Jésiîs-Christ ressuscité. Ils se convertissent en foule : saint Paul fait voir que leur vocation est Wi effet de la grâce, qui ne distingue plus ni Juifs ni Gentils. La

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fureur et la jalousie transportent les Juifs; ils font des complots terribles conlio saint Paul, outrés principalement de ce qu'il prêche les Gentils, et les amène au vrai Dieu : ils le livrent enfin aux Romains , comme ils leur avoient livré Jésus-Christ. Tout l'Empire s'émeut conii-e l'Église naissante; et Néron > persécuteur de tout le genre humain, fut le premier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang ; et le martyre de saint Pierre, prince des apôtres , établit dans la capitale de l'Empire le siège principal de la religion. Cependant le temps approchoit où la vengeance divine de voit éclater sur les Juifs impénitents : le désordre se met parmi eux ; un faux zèle les aveugle , et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux prophètes les enchantent par les promesses d'un règne imaginaire. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire légitime, et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains qui les accablent ; Tite même , qui les ruine , reconnoît qu'il ne fait que prêter sa main à Dieu irrité contre eux, Adrien achève de les exterminer. Ils périssent avec toutes les maiv ques de la vengeance divine : chassés de leur terre, et esclaves partout l'univers, ils n'ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni pays , et on ne voit en Juda aucune forme de peuple.

Dieu cependant avoit pourvu à l'éternité de son culte : les Gentils ouvrent les yeux, et s'unissent en esprit aux Juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans ]a race d'Abraham, et devenus ses enfants par la foi, ils héritent des promesses qui lui avoient été faites. Un nouveau peuple se forme, et le nouveau sacrifice, tant célébré par les prophètes, commence à s'oflrir par toute h (erre.

Ainsi fut accompli de point en point l'ancien oracle de Jacou Juda est multiphé dès le commencement plus que tous ses frères; et ayant toujours conservé une certaine prééminence, il reçoit enfin la royauté comme héréditaire. Dans la suite, le peuple do Dieu est réduit à sa seule race ; et, renfermé dans sa tribu, ilprenil son nom. En Juda se continue ce grand peuple promis à Abraham, à Isaac et à Jacob; en lui se perpétuent les autres promesses, le culte de Dieu, le temple, les sacrifices, la possession de la Terrt/ Promise, qui ne s'appelle plus que la Judée. Malgré leurs divers états, les Juifs demeurent toujours en corps de peuple réglé et de royaume, ttsant de ses lois. On y voit naître toujours ou des rois, ou des

SUR L HISTOIRE tJT(IVÈRSELLE, iO"? (

madstrats et des juges, jusqu'à ce que le Messie vienne : il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il est détruit lout-à-fait, et le peuple juif est chassé sans espérance de la terre de ses pères. Le Messie devient ['attente des nations, et il règne sur un nouveau peuple.

Mais, pour garder la succession et la continuité, il failoit que ce nouveau peuple fût enté pour ainsi dire sur le premier, et, comme dit saint Paul , ot l'olivier sauvage sur le franc olivier, afin de « participer à sa bonne sève. » Aussi est-il arrivé que l'Église, établie premièrement parmi les Juifs, a reçu enfin les Gentils, pour faire avec eux un même arbre , un même corps , un même peuple, et les rendre participants de ses grâces et de ses promesses.

Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédules , sous Vespasien et sous Tite, ne regarde plus la suite du peuple de Dieu. C'est un châtiment des rebelles, qui, par leur infidélité envers la semence promise à Abraham et à David, ne sont plus Juifs, ni fils d'Abraham que selon la chair, et renoncent à la promesse par laquelle les nations dévoient être bénies.

Ainsi cette dernière et épouvantable désolation des Juifs n'est plus une transmigration , comme celle de Babylone ; ce n'est pas une suspension du gouvernement et de l'état du peuple de Dieu, ni du service solennel de la religion : le nouveau peuple , déjà formé et continué avec l'ancien en Jésus-Chrit, n'est pas transporté ; il s'étend et se dilate sans interruption , depuis Jérusalem , où il devoit naître, jusqu'aux extrémités de la terre. Les Gentils agrégés aux Juifs deviennent dorénavant les vrais Juifs , le vrai royaume de Juda opposé à cet Israël schismatique et retranché du peuple de Dieu , le vrai royaume de David , par l'obéissance qu'ils rendent aux lois et à l'évangile de Jésus-Christ, fils de David.

Après l'établissement de ce nouveau royaume , il ne faut pas s'étonner si tout périt dans la Judée. Le second temple ne servoit plus de rien depuis que le Messie y eut accompli ce qui étoit marqué par les prophéfies. Ce temple avoit eu la gloire qui lui étoit promise, quand le Désiré des nafions y étoit venu. La Jérusalem visible avoit fait ce qui lui restoit à faire , puisque l'Église y avoit pris sa naissance, et que de là elleétendoit tous les jours ses branches par *oute la terre. La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs; et il est juste qu'eu punition de

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leur endurcissement , leurs ruines soient «îîspersées par tonte la terre

C'est ce qui leur devoit arriver au temps du Messie , selon .Ja« .".ob, selon Daniel , selon Zacharie, et selon tous leurs prophètes : mais comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu'ils ont méconnu, et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race quoique infidèle de ce patriarche, lia trouvé un moyen, dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple, de conserver les Juifs , hors de leur pays et dans leur ruine , plus longtc^Tips même que les peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdes, ni des anciens Perses , ni des anciens Grecs, ni même des anciens Romains. La trace s'en est perdue, et ils se sont confondus avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes nations si célèbres dans les histoires, leur ont survécu; et Dieu en les conservant nous tient en attente de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des Gentils , et leur donne cet avantage de trouver en des mains non suspectes les Ëcitures qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons entre autre chose, dans ces Écritures, et l'aveuglement et les malheurs des Juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi nous profitons de leur disgrâce : leur infidélité faii un des fondements de notre foi; ils nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éternel des jugements qu'il exerce sur ses enfants ingrats , afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces faites à nos pères.

Un mystère si merveilleux , et si utile à l'instruction du genre humain, mérite bien d'être considéré. Mais nous n'avons pas besoin des discours humains pour l'entendre : le Saint-Esprit a pris soin de nous l'expliquer par la bouche de saint Paul ; et je vous prie d'écouter ce que cet apôtre en a écrit aux Romains.

Après avoir parlé du petit nombre de Juils qui avoit reçu i'Lvangile , et de l'aveuglement des autres , il entre dans une profonile considération de ce que doit devenir un peuple honoré de tant de grâces, et nous découvre tout ensemble le profit que nous lirons de leur chute , et les fruit que produira un jour leur conversion. « Les Juifs sont-ils donc tombés, dit-il, pour ne se relea ver jamais? à Dieu ne plaise! Mais leur chute a donné occasion a aufialtt* des Gentils, afin que le salut des Gentils leur causât une

Sun LHISTOIRS UNIVERSELLE. ÎS9

« émulation * qui les fît rentrer en eux-mêmes. « Que si leur « chute a été la vichesse des Gentils, » qui se sont convertis en si çrand nombre, « quelle grâce ne verrons-nous pas reluire quand « ils retourneront avec plénitude ! Si leur réprobation a été la fi réconciliation du monde, leur rappel ne sera-t-il pas une résur* a rection de raort à vie ? Que si les prémices tirées de ce peuple a sont saintes, la masse l'est aussi ; si la racine est sainte, les ract meaux le sont aussi ; et si quelques unes des branches ont été a retranchées, et que toi, Gentil, qui n'élois qu'un oli-sier sau- « vage, tu aies été enté parmi les branches qui sont demeurées a sur l'olivier franc, en sorte que tu participes au suc découlé de « sa racine , garde-toi de t'élever contre les branches naturelles. « Que si tu t'élèves, songe que ce n'est pas toi qui portes la racine, c( mais que c'est la racine qui te porte. Tu diras peut-être : Les a branches natmrelles ont été coupées, afin que je fusse enté en a leur place. Il est vrai, l'incrédulité a causé ce retranchement, « et c'est ta foi qui te soutient. Prends donc garde de ne t'enfler a pas, mais demeure dans la crainte : car si Dieu n'a pas épargné c( les branches naturelles, tu dois craindre qu'il ne t'épargne en- « core moins. »

Qui ne trembleroit en écoulant ces paroles de l'Apôtre? Pouvons-nous n'être pas épouvantés de la vengeance qui éclate depuis tant de siècles si terriblement sur les Juifs , puisque saint Paul nov.s avertit de la part de Dieu que notre ingratitude nous peut attirer un semblable traitement? Mais écoutons la suite de ce grand mystère. L'Apôtre continue à parler aux Gentils convertis. a Considérez , leur dit-il, la clémence et la sévérité de Dieu ; sa a sévérité envers ceux qui sont déchus de sa grâce, et sa clémence a envers vous , si toutefois vous demeurez fermes en l'état où sa « bonté vous a mis; autrement vous serez retranchés comme eux. « Que s'ils cessent d'être incrédules, ils seront entés de nouveau, « parce que Dieu (qui les a retranchés) est assez puissant pour les a faire encore reprendre. Car si vous avez été détachés de l'oli- « vier sauvage où la nature vous avoit fait naître, pour être entés « dans l'olivier franc contre l'ordi'e naturel, combien plus facile- « ment les branches naturelles de l'olivier même seront-elles ena tées sur leur propre tronc ? » Ici l'Apôtre s'élève au-dessus de tout ce qu'il vient de dire , et entrant dans les profondeurs des conseils de Dieu, il poursuit ainsi son discours : a Je ne veux pas, « mes frères , que vous ignoriez ce mystère , afin que vous ap

SOO Discotms

e j)renîe2â ne présumer pas de vous-môraes. Cest qu'âne partie 0 des Juii's est tombée dansTaveugleraent, afin que la multitude 0 des Gentils entrât cependant dans l'Église, et qu'ainsi tous 0 Israël fût sauvé, selon qu'il est écrit : Il sortira de Sion un libé- 0 rateur qui bannira l'impiété de Jacob, et voici l'alliance que je a ferai avec eux lorsque j'aurai effacé leurs péchés. »

Ce passage d'Isaïe, que saint Paul cite ici selon les Septante , comme il avoit accoutumé, à cause que leur version éloit connue par toute la terre, est encore plus fcrt dans l'original, et pris dans toute sa suite. Car le prophète y prédit avec toutes choses la conversion des Gentils par ces paroles : Ceux d'Occident craina dront le nom du Seigneur, et ceux d'Orient verront sa gloire. » Ensuite, sous la figure à' un fleuve rapide poussé par un vent impétueux , Isaïe voit de loin les persécufions qui feront croître l'Église. Enfin le Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifo, et lui déclare a que le Sauveur viendra à Sion, et s'ap- 0 procbera de ceux de Jacob, qui alors se convertiront de leurs 0 péchép ; et voici, dit le Seigneur, l'alliance que je ferai avec a eux. Mon esprit qui est en toi, ô prophète ! et les paroles que n j'ai mises en ta bouche, demeureront éternellement non seule- « ment dans ta bouche, mais encore dans la bouche de tes enc fants, et des enfants de tes enfants, maintenant et à jamais, dit o le Seigneur. »

Il nous fait donc voir clairement qu'après la conversion des Gentils, le Sauveur que Sion avoit méconnu, et que les enfants de Jacob avoient rejeté, se tournera vers eux, effacera leurs péchés, et leur rendra l'intelligence des prophéties qu'ils auront perdue durant un long temps, pour passer successivement et de main en main dans toute la postérité, et n'être plus oubliée jusque à la fin du monde, et autant de temps qu'il plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux événement.

Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour, ue s'égarer jamais ; mais ils ne reviendront qu'après tfue l'Orient et i'OcczV/en^, c'est-à-dire tout l'univers, auront été remplis de la trainte et de la conno-issance de Dieu.

Le Sadnt-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheureux retour deaJuifs sera l'effet de l'amour que Dieuaeu pour leurs pères. C'est pourquoi il achève ainsi son raisonnement : Quant à l'Évangile, dit-il, que nous vous prêchons maintenant, les Juifs sont ennemis pmr l'amour de vous ; si Dieu les fl réprouvés, ça été, A

ami l'msTnraB qiotbrssub. 201

Gentila, poarvous appeler î mais quant à Vélection par laquelle ils étoienl choisis dès le temps de l'alliance jurée avec AbrîJiam, « ils lui demeurent toujours chers, à cause de leurs pères; car les a dons et la vocation de Dieu sont sans repentance. £l comme îi vous ne croyiez point autrefois, et que vous avez maintenant 0 obîeuu uiiséricorde à cause de l'incrédulité des Juifs, d Dieu ayant voulu vous choisir pour les remplacer, « ainsi les Juifs n'ont a point cru que Dieu ait voulu faire miséricorde, afin qu'un jour a ils la reçoivent : car Dieu a tout renfermé dans l'incrédulité, pour faire miséricorde à tous, » et afin que tous connussent le besoin qu'ils ont de sa grâce, a 0 profondeur des trésors de la 0 sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements sont incoma préhensibles, et que ses voies sont impénétrables ! Car qui a o connu les desseins de Dieu, ou qui est entré dans ses conseils? a Qui lui a donné le premier, pour en tirer récompense, puisque a c'est de lui, et par lui, et en lui, que sont toutes choses ? la o gloire lui en soit rendue durant tous les siècles ! »

Voilà ce que dit saint Paul sur l'élection des Juifs, sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des Gentils, qui sont appelés pour tenir leur place, et pour les ramener à la fin des siècles à la bénédiction promise à leurs pères, c'est-à-dire au Christ qu'ils ont renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce qui passe de peuple en peuple, pour tenir tous les peuples dans la crainte de la perdre, et nous en montre la force invincible, en ce qu'après avoir converti les idolâtres, elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l'endurcissement et la perfidiejudaïques.

Par ce profond conseil de Dieu, les Juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs ; mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur inûdéHté des promesses faites à leurs pères, bannis * de la Terre-Promise, n'ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple.

Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu'ils ont eu crucifié Jésus-Christ, et après avoir employé à persécuter ses disciples le temps qui leur avoil été laissé pour se reconnaître. Mais peu'^anl que l'ancien peuple est réprouvé pour son infidéhté, le nouveau peuple s'augmente tous les jours parmi les Gentils : l'aUiancc faite autrefois avec Abraham s'étend, selon la promesse, i tous les peuples du monde qi;v avoien» oublié Dieu : l'Église

clirctîenne appelle Ji ïuî tous les hommes ; et, tranquille durant j)lusieurs sièules, parmi des persécutions inouïes, clic leur montre à ne point attendre leur félicité sur la terre.

C'éloit là, Monseigneur, le plus digne fruit de la connaissance de Dieu, et l'effet de celte grande bénédiction que le monde de- Yoit attendre par Jésus-Christ. Elle alloit se répandant tous les jours de lumille en famille et de peuple en peuple : les hommes ouvroient les yeux de plus en plus pour connoître l'aveuglement où l'idolâtrie les avoit plongés : et, malgré toute la puissance romaine, on voyait les chrétiens sans révolte, sans faire aucun trouble, et seulement en souffrant toutes sortes d'inhumanités, changer la face du monde, et s'étendre par tout l'univers.

La promptitude inouïe avec laquelle se fit ce grand changement est un miracle visible. Jésus-Christ avoit prédit que son Évangile seroit bientôt prêché par toute la terre : cette merveille devoit arriver incontinent après sa mort; et il avoit dit, qu'après qu'on Vauroit élevé de terre, c'est-à-dire qu'on l'auroit attache à la croîs, il atiireroil à lai toutes choses. Ses apôtres n'avoient pas encore achevé leur course, et saint Paul disoit déjà aux Romains, que leur foi étoit annoncée dans tout le monde. Il disoit aux Colossiens que l'Évangile était ouï a de toute créature qui a étoit cous le ciel ; qu'il étoit prêché, qu'il fructifioit, qu'il crois- « soit par tout l'univers. » Une tradition constante nous apprend que saint Thomas le porta aux Indes, et les autres pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer cette vérité : l'effet parle, et on voit assez avec combien de raison saint Paul applique aux apôtres ce passage du Psalmite : « Leur voix s'est a fait entendre par toute la terre, et leur parole a été portée jusqu'aux extrémités du monde. » Sous leurs disciples, il n'y avoit presque plus de pays si reculé et si inconnu où l'Évangile n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin compioit déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erroient de çà et de là sur des charriots sans avoir de demeure fixe. Ce n'étoit point une vaine exagéralion : c'étoit un fait constant et notoire qu'il avancoit en présence les empereurs et à la face de tout l'univers. Saint Irénée vient un peu après , et on voit croître le dénombrement qui se faisoît des églises. Leur concorde étoit admirable : ce qu'on croyoit dans les Gaules, dans les Espagnes, dans la Germanie, on le croyoit d?ns l'Egypte et dans l'Orient; et comme «il n'y avoit

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0 qu'un même soleil dans tout l'univers, on voyoit daus toute a l'Eglise, depuis une extrémité du monde à l'autre, la même lu- « mière de la vérité. »

Si peu qu'on avance, on est étonné des progrès qu'on voit. Au milieu ou troisième siècle, TertuUien et Origène font voir dans l'Église des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettoit pas. Ceux qu'Origène exceptoit, qui étoient les plus éloignés dumondo connu, y sont mis un peu après par Arnob. Que pouvoit avoir vu le monde, pour se rendre si promptement à Jésus-Christ ? S'il a vu des miracles, Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage : et s'il se pouvoit faire qu'il n'en eût pas vu, }ie seroit-cc pas nn nouveau miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu'on ne veut pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle, d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts, d'avoir inspiré à tant de savants une humble soumission, et d'avoir persuadé tant, de choses incroyables à des incrédules ?

Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte, c'est qu'avec la foi des mystères les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus-Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérilé, a été parmi ses enfants un exercice ordinaire ; et pour imiter leur Sauveur ils ont couru aux tourments avec plus d'ardeur que les autres n'ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, toujours prêts à donner à leur troupeau non seulement leurs veilles et leurs travaux, mais encore leurs prop.res vies. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels, que les pécheurs pénitents l'ont exercée sur eux-mêmes. Bien plus, les innocents ont puni en eux avec une rigueur incroyable celte pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les fidèles ; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs; et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints do chercher des solitudes plus profondes, tant on a fui Je monde, tant la vie contemplative a été goûtée.

Tels étoient les fruits précieux que <IeYoit produire i'Évangilc.

L'Église n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes, et sa doctrine a paru sainte, en produisant une intinité de saints. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances, l'a fondée par le martyre, et l'a tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu'elle eût un seul moment pour se reposer. Après qu'il eut fait voir, par une si longue expérience, qu'il n'avoit pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son Église, il y appela enfin les empereurs, et ût du grand Constantin un prolecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps les rois ont accouru de toutes parts à l'Église ; et tout ce qui étoit écrit dans les prophéties, touchant sa gloire future, s'est accompli aux yeux de toute la terre.

Que si elle a été invincible contre les efforts du dehors, elle ne l'est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus-Christ et par ses apôtres, sont arrivées, et la foi persécutée par les empereurs souffroit en même temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. Mais cette persécution n'a jamais été plus violente que dans le temps où l'on vit cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Église que les attaques de ses ennemis déclarés avoient affermie. A peine commençoit-elle à respirer par la paix que lui donna Constantin ; et voilà qu'Arius, ce malheureux prêtre, lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en avoit jamais souffert. Constance, fils de Constantin, séduit par les ariens, dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre ; nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable que sous le nom de Jésus-Christ il fait la guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs, l'Église ainsi divisée tombe entre les mains de Julien-l'Apostat, qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme, et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il étoit déchiré. Après lui vient un Valens, autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur. L'Église apprend, par tant d'expériences, qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empereurs chrétiens qu'elle avoit souffert sous les empereurs infidèles ; et qu'elle doit verser du sang pour défendre non-seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il n'y en a aucun qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais

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si elle les a vues s'élever, selon les prédictions de Jésus-Chrisf, elle les a vues tomber toutes, selon ses promesses, quoique souvent soutenues par les empereurs et par les rois. Ses véritables enfants ont été, comme dit saint Paul, reconnus par cette épreuve ; la vérité n'a fait que de se fortifier quand elle a été contestée, et l'Église est demeurée inébranlable.

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