‹ Chefs-d'œuvre de BossuetChapitre 44 sur 70 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Uéflexions particulières sur la conversion des Gentils. Profond conseil de Dieu, qui les vouloit convertir par la croix de Jésus^hrist. Raisonnement de salut Paul sur cette manibre de les convertir.

Cette conversion des Gentils étoit la seconde chose qui devoît arriver au temps du Messie, et la marque la plus assurée de sa venue. Nous avons vu comme les prophètes l'avoienl clairement prédite ; et leurs promesses se sont vérifiées dans les temps de notre Seigneur. U est certain qu'alors seulement , et ai plus tôt ni plus

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fard, ce queles philosophes n'ont osé tenter, ce que les prophètes ni le peuple Juif, lorsqu'il a été le plus protégé et le plus fidèle, n'ont pu faire, douze pécheurs, envoyés par Jésus-Christ et tômoinsde sa résurrection, l'ont accompli. C'est que la conversion du monde ne devoit être l'ouvrage ni des philosophes ni môme des prophètes : il étoit réservé au Christ, et c'étoitle fruit de sa croix.

Il falloit à la vérité que ce Christ et ses apôtres sortissent des Juifs, et que la prédication de l'Évangile commençât à Jérusalem. a Une montagne élevée devoit paroître dans les derniers temps, » selon Isaïe : c'éloit l'Église chrétienne. « Tous les Gentils y dea voient venir, et plusieurs peuples dévoient s'y assembler. En ce a jour le Seigneur seul devoit être élevé, et les idoles dévoient ot être tout-à-fait brisées. » Mais Isaïe , qui a vu ces choses , a vu aussi en même temps que a la loi qui devoit juger les Gentils sor- « tiroit de Sion, et que la parole du Seigneur, qui devoit corriger « les peuples, sortiroit de Jérusalem ; » ce qui a fait dire au Sauveur que « le salut devoit venir des Juifs. » Et il étoit convenable que la nouvelle lumière dont les peuples plongés dans l'idolâtrie dévoient un jour être éclairés, se répandît par tout l'univers , du lieu où elle avoit toujours été. C'étoit en Jésus-Christ , fds de David et d'Abraham , que toutes les nations dévoient être bénies et sanctifiées. Nous l'avons souvent remarqué. Mais nous n'avons pas encore observé la cause pour laquelle ce Jésus souffrant, ce Jésus crucifié et anéanti , devoit être le seul auteur de la conversion des Gentils, et le seul vainqueur de l'idolâtrie

Saint Paul nous a expliqué ce grand mystère au premier chapitre de la première Épître aux Corinthiens ; et il est bon de considérer ce bel endroit dans toute sa suite. « Le Seigneur, dit-il, 0 m'a envoyé prêcher l'Évangile, non par la sagesse et par le raia sonneraent humain, de peur de rendre inutile la croix de Jésus- « Christ ; caria prédication dumystère delacroixestfolieàceux «qui périssent, etneparoît unefïetdela puissance de Dieu qu'à «ceux qui se sauvent, c'est-à-dire à nous. En effet, il est écrit : Je « détruirai la sagesse des sages, et je rejeterai la science des sa- « vants. Où sont maintenant les sages ? où sont les docteurs ? que « sont devenus ceux qui recherchoient les sciences de ce siècle ? «Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagessede ce monde?» Sansdoute, puisqu'elle n'apu tirer les hommes de leur ignorance. Mais voici la raison que saint Paul en donne. C'est que « Dieu

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a voyant que le monde avec la sagesse humaine ne l'avoit point a reconnu par les ouvrages Je sa sagesse, » c'est-à-dire, par les ircatures qu'il avoit si bien ordonnées, il a pris une autre voie, îï et a lesolu de sauver ses fidèles par la folie de la prédication, » ','est-à-dire par le mystère de la croix, où la sagesse humaine ne peut rien comprendre.

Nouveau et admirable dessein de la divine Providence ! Dieu avoit introduit l'homme dans le monde, où, de quelque côté qu'il tournât les yeux, la sagesse du Créateur reluisoit dans la grandeur, dans la richesse et dans la disposition d'un si bel ouvrage. L'homme cependant l'a méconnu : les créatures, qui se préseutoicnt pour élever notre esprit plus haut, l'ont arrêté : l'homme aveu"-lc et abruti les a servies ; et non content d'adorer l'œuvre des mains de Dieu, il a adoré l'œuvre de ses propres mains. Des fables, plus ridicules que celles que l'on conte aux enfants, ont fait sa religion : il a oublié la raison; Dieu la lui veut faire oublier d'une autre sorte. Un ouvrage dont il entendoit la sagesse ne l'a point touché ; un autre ouvrage lui est présenté, où son raisonnement se perd, et où tout lui paroit folie : C'est la croix de Jésus-Christ. Ce n'est point en raisonnant qu'on entend ce mystère ; c'est « en captivant son intelligence sous l'obéissance de la a foi ; » c'est en détruisant les raisonnements humains, et toute et hauteur qui s'élève contre la science de Dieu. »

En effet que comprenons-nous dans ce mystère où le Seigneur de gloire est chargé d'opprobres ; où la Sagesse divine est traitée de folie ; où celui qui, assuré en lui-même de sa naturelle grandeur, oc n'a pas cru s'attribuer trop quand il s'est dit égal à Dieu, a s'est anéanti lui-même jusqu'à prendre la forme d'esclave et à € subir la mort de la croix? » Toutes nos pensées se confondent; et, comme disoit saint Paul, il n'y a rien qui paroisse plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés d'en haut.

Tel étoit le remède que Dieu préparoit à l'idolâtrie. Il connoissoit l'esprit de l'homme, et il savoit que ce n'étoit pas paf raisonnement qu'il falloit détruire une erreur que le raisonnement n'avoit pas établie. H y a des erreurs où nous tombons en raisonnant, car Ihomme s'embrouille souvent à force de raisonner ; lùais l'idolilrie étoit venue par l'extrémité opposée : c'étoil en éteignant toux raisonnement, et en laissant dominer les sens, qui vouloient tout revêtir ùes qualités dont ils sont touchés. C'est par là que la Divinité étoit devenue visible et grossière. Les hommes lui ont

donné leur figure, et, ce qui étoit plus honteux encore, leurs vices et leurs passions. Le raisonnement n'avait point de part à une erreur si brutale. G'étoit un renversement du boa sens, un délire, une frénésie- Raisonnez avec un frénétique, et contre un homme qu'une fièvre ardente fait extravaguer, vous ne faites que l'irriier et rendre le mal irrémédiable : il faut aller à la cause, redresser le tempérament, et calmer les humeurs dont la violence cause de si étranges transports. Ainsi ce ne doit pas être le raisonnement qui guérisse le délire de l'idolâtrie. Qu'ont gagné les pbilosophes avec leurs discours pompeux, avec leur style sublime, avec leurs raisonnements si artificieusement arrangés ? Platon, avec son éloquence qu'on a crue divine, a-t-il renversé un seul autel où ces monstrueuses divinités éloient adorées? Au contraire, lui et ses disciples, et tous les sages du siècle, ont sacrifié au mensonge : « Ils se sont perdus dans leurs pensées ; leur cœur insensé a été rempli de ténèbres, et sous le nom de sages « qu'ils se sont donné, ils sont devenus plus fous que les au- « très, » puisque, contre leurs propres lumières, ils ont adoré les c( créatures.

N'est-ce donc pas avec raison que saint Paul s'est écrié dans notre passage : « Où sont les sages, où sont les docteurs? Qu'ont a opéré ceux quirecherchoient les sciences de ce siècle ? » Ont-ils pu seulement détruire les fables de l'idolâtrie? ont-ils seulement soupçonné qu'il fallût s'opposer ouvertement à tant de blasphèmes, et souffrir, je ne dis pas le dernier supplice, mais le moindre aCTront pour la vérité? Loin de le faire, a ils ont retenu « la vérité captive, et ont posé pour maxime qu'en matière de religion il falloit suivre le peuple : le peuple, qu'ils méprisoieut tant, a été leur règle dans la matière la plus importante de toutes, et où leurs lumières sembloient le plus nécessaires. Qu'as-tu donc servi, ô philosophie? a Dieu n'a-il pas convaincu de folie la sagesse « de ce monde ? » comme nous disait saint Paul : « N'a-t-il pas « détruit la sagesse des sages, et montré l'inutilité de la science « des savants?»

C'est ainsi que Dieu a fait voir, par expérience, que la ruine de l'idolâtrie ne pouvoit pas être l'ouvrage du seul raisonnement humain. Loin de lui commettre la guérison d'une telle maladie. Dieu a achevé de le confondre par le mystère de la croix , et tout ensemble il' ,; porté le remède jusqu'à la source du mal

L'idolâtrie, si nou» l'entendons, prenoit sa naissance iQ ce pro^

fond attachement que nous avons à nous-mêmes. C'est ce qui nous avoit fait inventer des dieux semblables à nous; des dieux qui, en cflbl n'étoient que des hommes sujets à nos passions, à nos foiblesses et à nos vices : de sorte que, sons le nom de fausses divinités, c'éloit en elfet leurs propres pensées, leurs plaisirs et leurs fantaisies que les Gentils adoroient.

Jésus-Christ nous fait entrer dans d'autres voies. Sa pauvreté, ses ignominies et sa croix le rendent un objet horrible à nos sens. Il faut sortir de soi-même, renoncer à tout, tout sacriQer pour le suivre. L'homme arraché à lui-même, et à tout ce que sa corruption lui faisoit aimer, devient capable d'adorer Dieu et sa vérité éternelle, dont il veut dorénavent suivre les règles.

Là périssent et s'évanouissent toutes les idoles, et celles qu'on adoroit sur des autels, et celles que chacun servoit dans son cœur. Celles-ci avoient élevé les autres. On adoroit Vénus, parce qu'on se laissoit dominer à l'amour sensuel, et qu'on en aimoit la puissance. Bacchus, le plus enjoué de tous les dieux, avoit des autels, parce qu'on s'abandonnoit et qu'on sacrifioit, pour ainsi dire, à la joie des sens, plus douce et plus enivrante que le vin. Jésus- Christ, par le mystère de sa croLx, vient imprimer dans les cœurs l'amour des souffrances, au lieu de l'amour des plaisirs. Les idoles qu'on adoroit au-dehors furent dissipées, parce que celles qu'on adoroit au-dedans ne subsistoient plus : le cœur purifié, comme dit Jésus-Christ lui-même, est rendu capable de voir Dieu; et l'homme, loin de faire Dieu semblable à soi, tâche plutôt, autant que le peut souffrir son infirmité, à devenir semblable à Dieu.

Le mystère de Jésus-Christ nous a fait voir comment la Divinité pouvoit, sans se ravilir, être unie à notre nature, et se revêtir d(; nos faiblesses. Le Verbe s'est incarné : celui qui avait la forme et la naiure de Dieu, sans perdre ce qu'il était, a pris la forme d'esclave. Inaltérable en lui-même, il s'unit et il s'approprie une rature étrangère . 0 hommes, vous vouliez des dieux, qui ne fussent, à dire vrai, que des hommes, et encore des hommes vicieux ! C'étoit un trop grand aveuglement. Mais voici un nouvel objet d'adoration qu'on vous propose : c'est un Dieu et un homme toui ensemble ; mais un homme qui n'a rien perdu de ce qu'il était en prenant ce que nous sommes. La Divinité demeure immuable, et, sans pouvoir se dégrader, elle ne peut qu'élever ce qu'elle unit avec elle.

Mais encore qu'est-ce que Dieu a pris de nous? nos vices eî

SUR l'histoire CNiTORSELLE. 237

nos péchés? à Dieu ne plaise ! il n'a pris de l'homme que ce qu'il y a fait, et il est certain qu'il n'y avoit fait ni le péché ni le vice. Il y avait fait la nature ; il l'a prise. On peut dire qu'il avait fait la mortalité avec l'infirmité qui l'accompagne, parce qu'encore qu'elle ne "ût pas du premier dessein, elle étoit le juste supplice du péché, et en cette qualité elle étoit l'œuvre de la justice divine. Aussi Dieu n'a-t-il pas dédaigné de la prendre; et en prenant la peine du péché sans le péché même, il a montré qu'il étoit, non pas un coupable qu'on punissoit, mais le juste qui exploit les péchés des autres.

De cette sorte, au lieu des vices que les hommes mettoient dans leurs dieux, toutes les vertus ont paru dans ce Dieu-Homme; »t afin qu'elles y parussent dans les dernières épreuves, elles y ont paru au milieu des plus horribles tourments. Ne cherchons plus d'autre Dieu visible après celui-ci : il est seul digne d'abattre toutes les idoles ; et la victoire qu'il devoit remporter sur elles est attachée à sa croix.

C'est-à-dire qu'elle est attachée à une folie apparente. Car les 0 Juifs, poursuit saint Paul, demandent des miracles, » par lesquels Dieu en remuant avec éclat toute la nature, comme il fit à la sortie d'Egypte, il les mette visiblement au-dessus de leurs ennemis, c( et les Grecs ou les Gentils cherchent la sagesse » et des discours arrangés, comme ceux de leur Platon et de leur Socrate. « Et nous, continue l'Apôtre, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, « scandale aux Juifs, » et non pas miracle ; a folie aux Gentils, » et non pas sagesse : « mais qui est aux Juif et aux Gentils appelés c( à la connoissancc de la vérité , la puissance et la sagesse de « Dieu, parce qu'en Dieu ce qui est fou est plus sage que toute a la sagesse humaine, et ce qui est foible est plus fort que toute « la force humaine. » Voilà le dernier coup qu'il falloit donner à notre superbe ignorance. La sagesse où l'on nous mène est si sublime, qu'elle paroît folie à notre sagesse ; et les règles eu sont si hautes, que tout nous y paroît un égarement

Mais si cette divine sagesse nous est impénétrable en elle mêmfe, elle se déclare par ses effets* Une vertu sort de la croix, et toutes les idoles sont ébranlées. Nous les voyons tomber par terre quoique soutenup^ par toute la puissance romaine. Ce ne sont point les sages, c^. ne jont point les nobles, ce ne sont point les puissants Qui ont fait un si grand miracle. L'œuvre de Dieu a été suivie; et ce qu'il avoit commencé par les humiliations de Jcsus-Cuxist,

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il l'a consomma par les humiliations de ses dfdples. « Considérez, a mes frères , » c'est ainsi que saint Paul achève son admirable discours, a considérez ceux que Dieu a appelés parmi vous, » et dont il a composé cette Église victorieuse du monde, a II y a 0 peu de CCS sages » que le monde admire ; « il y a peu de puisa sanfs et peu de nobles : mais Dieu a choisi ce qui est fou selon a le monde, pour confondre les sages ; il a choisi ce qui cloit foible, « pour confondre les puissants; il achoisi ce qu'ily avoit de plus mé- (( prisable et de plus vil, et enfin ce qui n'étoit pas, pour détruire « ce qui étoit , afin que nul homme ne se glorifie devant lui. » Les apôtres et leurs disciples, le rebut du monde, et le néant même , à les regarder par les yeux humains , ont prévalu à tous les empereurs et à tout l'empire. Les hommes avoient oublié la création, et Dieu l'a renouvelée en tirant de ce néant son Église, qu'il a rendue toute puissante contre l'erreur. Il a confondu avec les idoles toute la grandeur humaine qui s'intéressoit à les défendre ; et il a fait un si grand ouvrage, comme il avoit fait l'univers, par la seule force de sa parole.

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