CHAPITRE XXVÏIL
Les difficultés qu'on forme contre l'Écriture soiit aisées à vaihcre par les liommes de bon sens et de bonne foi.
Qu'on ne dise pas que la discussion de ces faits est embarrassante : car, quand elle le seroit, il faudrdit ou s'en rapporter à l'autorité de l'Église et à la tradition de tant de siècles, ou pousser rexametî jusqu'au bout, et ne pas croire qu'on en fût quitte pour dire qu'il demande plus de temps qu'on n'en veut donner à son salut. Mais au fond, sans remuer avec un travail infini les livres des deux Testaments, il ne faut que lire le livre des Psaumes, où sont recueillis tant d'anciens cantiques du peuple de Dieu, pour y voir, dans la plus divine poésie qui fut jamais, des monuments immortels de l'histoire de Moïse, de celle des Juges, de celle des Rois, imprimés par le chant et par la mesure dans la mémoire des hommes. Et pour le nouveau Testament, les seules épîtres de saint Paul, si vives, si originales, si fort du temps, des afiaires et des mouvements qui étdieilt alors, et enfin d'an caractère si marqué ; ces Épîtres, dis-je, reçues par les églises auxquelles elles étoient adressées, et de là commliuiquées aux autres églises, snffiroient pour convaincre les espfits bietl faits que tout est sincère et original dans lés Écritures que les apôtres nous ont laissées.
Aussi se soutiennent-elles les ùries les autres avec une force invincible. Les Actes des Apôtres ne font que continuer l'Évangile ; leurs Épîtres lé éllpposent tiécessalrement : mais afin que tout soit d'accord, et les Actes, et les Épîtres et les Évangiles, réclament partout les anciens livrés des Juifs. Saint Paul et les autres apôtres ne cessent d'alléguer ce que Molsti a dit, ce qu'il a ecr//, ce que les prophètes ont dit et écHt ajDrès Moïse. Jésus- Christ appelle eu témoignage ia l&fdcMoïsei les prophètes, elles Psaîimes comme des témoins qui déposent tous de la même vérité. S'il veut expliquer ses mystères, // continence par Moïse et par les prophètes; et quand il dit aux Juifs que Moise a écrit de lui, il pose pour fondement ce qu'il y avoit de plus constant parmi eux, et les ramène à la source même de leurs traditions.
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Voyons néanmoins ce qu on oppose a une autorité si reconnue,
et aa cotisentement de tant de siècles : car puisque de nos jours ou a bien osé publier en toutes sortes de langues des livres contre l'Écriture, il ne faut point dissimuler ce qu'on dit pour décrier ses antiquités. Que dit-on donc pour autoriser îa supposition du Pentaleuque, et que peut-on objecter à une tradition de trois mille ans, soutenue par sa propre torce et par la suite des choses? Rien de suivi, rien de positif, rien d'important; des chicanes sur des nombres, sur des lieux, ou sur des noms j et de telles observations, qui, dans toute autre matière, ne passeroient tout au plus que pour de vaines curiosités incapables de donner atteinte au fond des choses, nous sont ici alléguées comme faisant la décision de l'affaire la plus sérieuse qui fût jamais.
Il y a, dit-on, aes difficultés dans l'histoire de l'Écriture. Il y en a sans doute qui n'y seroient pas si le livre étoit moins ancien^ ou s'il avoit été supposé, comme on l'ose dire, par un homme habile et industrieux ; si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvoit, et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisoitde la peine. Il y a les difficultés que fait un long temps^ lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, lorsque les dates sont oubliées, lorsque les généalogies ne sont plus connues, qu'il n'y aplus de remède aux fautes qu'une copie tant soit peu négligée introduit si aisément en de telles choses; ou que des faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de l'histoire. Mais enfin cette obscurité est-elle dans la suite même, ou dans le fond de l'affaire ? Nullement : tout y est suivi ; et ce qui reste d'obscur ne sert qu'à faire voir dans les livres saints une antiquité plus vénérable.
Mais il y a des altérations dans le texte : les anciennes Tersions ne s'accordent pas ; l'hébreu en divers endroits est différent de lui-même; et le texte des Samaritains, outre le mot qu'on les accuse d'y avoir changé exprès en faveur de leur temple de Gari^ rim, diffère encore en d'autres endroits de celui des Juffs. Et de là que conclura-t-on i que les Juifs ou Esdras auront supposé le Pentateuque au retour de la captivité ? C'est justement tout le contraire qu'il faudroit conclure. Les différences du Samaritain ne servent qu'à confirmer ce que nous avons déjà établi, que leur texte est indépendant de celui des Juifs. Loin qu'on puisse s'imaginer que ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et d'Esdras, uousavonii vu, au cou irai ri', que c'est en haine des Juifîs
et d'EsJra?, et en haine du premier et du second temple, qu'ils ont inventé leur chimère de Garizim. Qui ne voit donc qu'ils auroient plutôt accusé les impostures des Juifs que de les suivre ? Ces rebelles, qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juifs, avec leur temple et Salomon qui l'avoit bâti, aussi bien que David qui en avoit désigné le lieu, qu'ont-ils respecté dans leur Pentateuqne, sinon une antiquité supérieure non seulement à celle d'Esdras et des prophètes, niais encore à celle de Salomon et de David, en un mot l'antiquité de Moïse, dont les deux peuples conviennent ? Combien donc est incontestable l'autorité de Moïse et du Pentateuque, que toutes les objections ne font qu'affermir.
Mais d'où viennent ces variétés des textes et des versions? D'où viennent-elles en effet, sinon de l'antiquité du livre même, qui a passé par les mains de tant de copistes depuis tant de siècles que la langue dans laquelle il est écrit a cessé d'être commune? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que de toutes les versions, et de tout le texte quel qu'il soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine, et enfin la même substance. En quoi nuisent après cela les diversités des textes? Que nous falloit-il davantage que ce fond inaltérable des livres sacrés, et que pouvions-nous demander de phis à la divine Providence ? Et pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que la langue de l'Écriture soit si ancienne qu'on en ait perdu les délicatesses, et qu'on se trouve empêché à en rendre toute l'élégance ou toute la force dans ladei> nière rigueur? N'est-ce pas plutôt une preuve de la plus grande antiquité ? Et si on veut s'attacher aux petites choses qu'on me dise si de tant d'endroits où il y a de l'embarras, on en a jamais rétabli un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplaires ; et comme la tradition n'a jamais permis que la saine doctrine pût être altérée, on a cru que les autres fautes, s'il y en restoit, ne serviroient qu'à prouver qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit.
Mais enfin, et voici le fort de l'objection, n'y a-t-il pas des choses ajoutées dans le texte de Moïse ; et d'où vient qu'on trouve sa mort à la fin du livre qu'on lui attribue ? Quelle merveille que ceux qui ont continué son histoire aient ajouté sa tin bienheureuse au reste de ses actions, afin de faire du tout un même corps? Pour
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les autres additions, voyons ce que c'est. Est-ce quelque loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, quelque dogme, quelque Tniracle, quelque prédiction? On n'y songe seulement pas : il n'y en a pas le moindre soupçon ni le moindre indice : c'eût été ajouter à l'œuvre de Dieu : la loi l'avoit défendu, et le scandale qu'on eût causé eût élé horrible. Quoi donc I on aura continué peut-être une généalogie commencée, on aura peut-être expliqué un nom de ville chargé par le temps ; à l'occasion de la manne dont le peuple a été nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa ce*te nourriture céleste, et ce fait, écrit depuis dans un autre livre, sera demeuré par remarque dans celui de Moïse, comme un fait constant et public dont tout le peuple étoit témoin ; quatre ou cinq remarques de cette nature faites par Josué, ou par Samuel, ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité, parce qu'elles ne regardoient que des faits notoires, et où constamment il n'y avoit point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte ; et la même tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu , Esdras sera accusé, quoique le Samaritain, où ces remarques se trouvent, nous montre qu'elles ont une antiquité non seulement au-dessus d'Esdras, mais encore au-dessus du schisme des dix tribus ! N'importe, il faut que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venoient de plus haut, le Pentateuque seroit encore plus ancien qu'il ne faut, et on ne pourroit assez révérer l'antiquité d'un livre dont les notes mêmes auroient un si grand âge. Esdras aura donc tout fait; Esdras aura oublié qu'il vouloit faire parler Moïse, et lui aura fait écrire si grossièrement comme déjà arrivé ce qui s'est passé après lui. Tout un ouvrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit ; l'autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui servira plus de rien : comme si, au contraire, on ne voyoit pas que ces remarques dont on se prévaut sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi, non seulemont dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-t-on jamais jugé de l'autorité, je ne dis pas d'un livre divin, mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si légères? Maisc'estque l'Écriture est un livre ennemi du genre humain ; il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs passions déréglées : il faut qu'il périsse ; et, à quelque prix que ce soit, il doit être sacrifié au liberfinage.
Au reste, ne croyez pas que l'impiété s'engage sans nécessité
(iâiis foiiîèiles absurdités que vous avor vues. Si contre le fémoighàge dli gehre hilmaih, et contre toutes les règles du bon sens, elle s'attache à 6ter au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours reconnus, et à leur contester leurs dates, c'est que les dates font tout en cette matière, pour deux raisons. Premièrement, parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux, qu'on "J voit revétds de leurs circonstances les plus particulières, et avancés non seulement comme publics, mais encore comme préseiits, s'ils eussent pu être démentis, auroient porté avec eux leur condamnation, et au lieu qu'il se soutiennent de leur propre poids, ils seroient tombés par eux-mêmes il y a longtemps. Secondement, parce que leurs dates étant une fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible d'inspiration divine qu'ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis.
C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions, que les impies sont torhbés dans toutes les absurdités qui vous ont surpris. Mais qu'ils ne pensent pas échapper à Dieu : il a réservé à son Écriture une marqué de divinité qui ne souffre aucune atteinte. C'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins que tout l'ancien Testament ne soit écrit devant le nouveau. Il n'y a point ici de nouvel Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'inventer ou de falsifier leur Écriture en faveur des chrétiens qu'ils persécutoiènt. Il n'en faut pas davatitage. Par le rapport des deux Testaiièhts, on prouve que l'un et l'autre est divin. Ils ont tous deux le même dessein et la même suite : l'un prépare la voie à la perfection que l'autre montre à découvert ; l'un pose le fondement, et l'autre achève l'édifice ; en un mot, l'un prédit ce que l'autre fait voir accompli.
Ainsi tous les temps sont miis ensemble, et un dessein éternel de la divine Providence nous est révélé. La tradition du peuple juif et celle du peuple chrétien ne font ensemble qu'une même suite de religion, et les Écritures des deux Testaments ne fout aussi qu'un même corps et un même livre.