LIX. — J*ai lu quelquefois Abbadie, Huet, et
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les autres. Je connais suffisamment les preuves de ma religion, et je conviens qu'elles sont grandes; mais le seraient-elles cent fois davantage, le christianisme ne me serait point encore démontré. Pourquoi donc exiger de moi que je croie qu'il y a trois personnes en Dieu , aussi fermement que je crois que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits i* Toute preuve doit produire en moi une certitude proportionnée à son degré de force; et Faction des démonstrations géométriques, morales et physiques, sur mon esprit, doit être différente, ou cette distinction est frivole.
LX. — Vous présentez à un incrédule un volume d'écrits dont vous prétendez lui démontrer la divinité . Mais avant que d'entrer dans Texamen de vos preuves, il ne manquera pas de vous questionner sur cette collection. A-telle toujours été la même? vous demandera- t-il. Pour-
secte révère , et conservé tel et tel autre qu'elle a rejeté? Sur quel fondement avez-vous donné la préférence à ce manuscrit ? Qui vous a dirigés dans le choix que vous avez fait entre tant de , copies différentes, qui sont des preuves évidentes que ces sacrés auteurs ne vous ont pas été transmis dans leur pureté originelle et première?
Mais si l'ignorance des copistes, ou la malice des hérétiques les a corrompus, comme il faut que vous en conveniez, vous voilà forcés de les restituer dans leur état naturel, avant que d'en prouver la divinité; car ce n'est pas sur un recueil d'écrits mutilés que tomberont vos preuves, et que j'établirai ma croyance. Or, qui chargerezvous de cette réforme ? l'Église. Mais je ne peux convenir de l'inÊiillibilité de l'Eglise, que la
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divinité des Écritures ne me soit prouvée. Me voilà donc dans un scepticisme nécessité.
On ne répond à cette difficulté qu'en avouant que les premiers fondements de la foi sont purement humains ; que le choix entre les manuscrits, que la restitution des passages, enfin que la collection s'est faite par des règles de critique ; et je ne refuse point d'ajouter à la divinité des livres sacrés un degré de foi proportionné à la certitude de ces règles.
LXI. — Cest en cherchant des preuves que j'ai trouvé des difficultés. Les livres qui contiennent les motifs de ma croyance, m'offrent en même temps les raisons de l'incrédulité. Ce sont des arsenaux communs. Là, j'ai vu le déiste s'armer contre l'athée; le déiste et l'athée lutter contre le juif; l'athée, le déiste et le juif se liguer contre le chrétien; le chrétien, le juif, le déiste et l'athée, se mettre aux prises avec le mulsuman; l'athée le déiste, le juif, le musulman, et la multit#ie des sectes du christianisme, fondre sur le chrétien, et le sceptique seul contre tous. J'étais juge des coups : je tenais la balance entre les combattants; ses bras s'élevaient ou s'abaissaient en raison des poids dont ils étaient chargés. Après de longues oscillations, elle pencha du côté du chrétien, mais avec le seul excès de sa pesanteur sur la résistance du côté opposé. Je me suis témoin à moi-même de mon équité. Il n'a pas tenu à moi que cet excès ne m ait paru fort grand. J'atteste Dieu de ma sincérité.
LXn. — Cette diversité d'opinions a fait imaginer aux déistes un raisonnement plus singulier peut-être que solide. Cicéron ayant à prouver que les Romains étaient les peuples les plus belliqueux de la terre, tire adroitement cet aveu de la bouche de leurs rivaux. Gaulois, à-qui le cédez-
VOUS en courage, si vous le cédez à quelqu'un? aux Romains. Parthes, après vous, quels sont les hommes les plus courageux? les Romains.
Africains, qui redouteriez-vous, si vous aviez à redouter quelqu'un? les Romains. Interrogeons, à son exemple, le reste des religionnaires, vous disent les déistes. Chinois, quelle religion serait la meilleure, si ce n'était la vôtre? la religion naturelle. Musulmans, quel culte embrasseriezvous, si vous abjuriez Mahomet ? le naturalisme. Chrétiens, quelle est la vraie religion, si ce n'est la chrétienne? la religion des juifs. Mais vous, juifs, quelle est la vraie religion, si le judaïsme est faux? le naturalisme. Or, ceux, continue Cicéron, à qui Ton accorde la seconde place d'un consentement unanime, et qui ne cèdent la première à personne, méritent incontestablement celle-ci.
Publiées pour la première fois par Naigeon, en 1 770, dans un Recueil philosophique, Londres (Amsterdam), r reproduites dans sa Philosophie ancienne et moderne^ , et dans son édition de Diderot de 1798, ces Pensées concises, d'un ton beaucoup plus vif que les premières, se gravent dans l'esprit comme autant de proverbes ou, pour mieux dire, de sentences irrévocables contre lA sottises de la superstition et les banalités de la « haute métaphysique. »