XXXIX. — Le vrai martyr attend la mort
l'enthousiaste y court.
XL. — Celui qui, se trouvant à la Mecque, irait insulter aux cendres de Mahomet, renverser ses autels, et troubler toute une mosquée, se ferait empaler, à coup sûr, et ne serait peut-être pas canonisé. Ce zèle n'est plus à la mode. Polyeucte ne serait de nos jours qu'un insensé.
XLI. — Le temps des révélations, des prodiges, et des missions extraordinaires est passé. Le christianisme n'a plus besoin de cet échafaudage. Un homme qui s'aviserait de jouer parmi nous le rôle de Jonas, de courir les rues en criant : « Encore trois jours, et Paris ne sera plus : Parisiens, faites pénitence, couvrez- vous de sacs et de cendres, ou dans trois jours vous périrez, » serait incontinent saisi, et traîné devant un jnge, qui ne manquerait pas de l'envoyer aux Petites-Maisons, il aurait beau dire : a Peuples, Dieu vous aime-t-il moins que le Ninivite ? Etes-vous moins coupables que lui ? » On ne s'amuserait point à lui répondre ; et pour le traiter en visionnaire, on n'attendrait pas le terme de sa prédiction.
Elie peut revenir de l'autre monde quand il voudra; les hommes sont tels, qu'il fera de grands miracles s'il est bien accueilli dans celui-ci.
XLIL — Lorsqu'on annonce au peuple un dogme qui contredit la religion dommante, ou (juelque fait contraire à la tranquillité publique, justinât-on sa mission par des miracles, le gouvernement a droit de sévir, et le peuple de s'écrier : Crucifiée. Quel danger n'y aurait-il pas à abandonner les esprits aux séductions d'un imposteur, ou aux rêveries d'un visionnaire ? Si le
sang de Jésus-Christ a crié vengeance contre les Juiis, c'est qu'en le répandant, ils fermaient l'oreille à la voix de Moïse et des Prophètes, qui le déclaraient le Messie. Un ange vînt-il à descendre des cieux, appuyât- il ses raisonnements par des miracles, s'il prêche contre la loi de Jésus- Christ, Paul veut qu'on lui dise ana thème. Ce n'est donc pas par les miracles qu'il faut juger de la mission d'un homme, mais c est par la conformité de sa doctrine avec celle du peuple au- Quel il se dit envoyé, surtout lorsque la doctrine ae ce peuple est démontrée vraie,
XLIII. — Toute innovation est à craindre dans un gouvernement. La plus sainte et la plus douce des religions, le christianisme même ne s'est pas affermi sans causer quelques troubles Les premiers enfants de l'Eglise sont sortis plus d une fois de la modération et de la patience qui leur . étaient prescrites. Qu'il me soit permis de rapporter ici quelques fragments d'un édit de l'empereur Julien; ils caractériseront à merveille le génie de ce prince philosophe, et l'humeur des zélés de son temps.
« J'avais imaginé, dit Julien, que les chefs des Galiléens sentiraient combien mes procédés sont différents de ceux de mon prédécesseur, et qu'ils m'en sauraient quelque gré : ils ont souffert, sous son règne, rexil et les prisons ; et l'on a passé au fil de l'épée une multitude de ceux qu'ils appellent entre eux hérétiques... Sous le mien, on a rappelé les exilés, élargi les prisonniers, et rétabli les proscrits dans la possession de leurs biens. Mais telle est l'inquiétude et la fureur de cette espèce d'hommes, cjue, depuis qu'ils ont perdu le privilège de se dévorer les uns les autres, de tourmenter et ceux qui sont attachés à leurs dogmes, et ceux qui suivent la religion autorisée par les lois, ils n épargnent aucun moyen,
ne laissent échapper aucune occasion d'exciter des:révoites; gens sans, égard pour la vraie piété, «t sans respect pour nos constitutions... Toutefois nous n'entendons pas qu'on lesitraîne au •pied de* nos autels,.et'^ qu'on leur fasse violence... Quant au PI enu peuple, il paraît que ce sont ses x:hefs qui fomentent en lui l'esprit de sédition; furieux qu'ils sont des bornes que nous avons mises à leurs pouvoirs ; oar nous les avons bannis de nos tribunaux, et ils n'ont plus la commodité de disposer des testaments, de supplanter les héritiers légitimes, et de s'emparer des successions... C'est pourquoi nous défendons à ce peuple de s'assembler en tumulte, et dexabâler chez ses prêtres séditieux.,. Que cet édit fasse la sûreté de nos î magistrats que les mutins ont insultés plus d'une fois, et mis .en danger d'être lapidés... Qu'ils se rendent paisiblement chez leurs chefs, qu'ils y prient, qu'ils.s'y.instruiseat, et qu'ils y satisfassent au- cuite qu'ils en ont reçu; nous le .leur^permettons.: mais qu'ilsice^ noncent à taut.xiessein feictieux... Si ces assônablées: sont pour. eux une occasion, de j-évolte, .ce sera à leurs risques et fortunes; je èes en avertis... Peuples mcrédules, vive en paix... Et vous qui jê.tes r.demeurés fidèles là la religion .de vôtre pays et aux dieux de vos pères, ne persécutez point des voisins, des concitoyens, dont l'ignorance est encore plus à plaindre que la méchanceté n'est à blâmer... jCèest paria raison ^ et non par la violence quilil.faut ramener les hommies à ia vérité. Nous vous, en joignons donc à vous tous, nos 'fidèles sujets, de laisser euTepos les Galiléens. »
Tels étaient les sentiments de ce prince, h qui l'on peut reprocher le paiganisme , mais non l'apostasie : il passa les premières années de sa vie sous différents maîtres, et dans différentes écoles; et fit, dansLun âge plus avancé, un choix
PENSEES PHIIX>&OPHIQUES. 23
infortuné : il se décida malheureusement pour le culte de ses aïeux, et les^ dieux de son pays*
^UV. — Une chose qui m*étonne, c'est que les ouvrages de ce savant empereur soient parvenus jusqu'à nous. Ils contiennent des traits qui ne nmsent point à la vérité du christianisme, mais qui sont assez désavantageux à quelques chrétiens de^son temps, pour qu'ils se sentissent de l'attention singulière que les Pères de l'Eglise ont eue de supprimer les ouvrages de leurs enaemis. C'^st apparemment de ses prédécesseurs que saint Grégoire le Grand avait nérité le zèle barbare qui l'aninm contre les lettres, et les arts. S'il n'eût tenu qu'à ce pontife, nous serions dans le cas des mahométans, qui en sont réduits pour toute lecture à celle de leur Alcoran. Car, quel eût été le sort des anciens écrivains, entre les mains d'un homme (jui solécisait par principe de religion ; qui -.s'imaginait . qu'observer les règles de la* grammaire, c'était soumettre Jésus Christ à Donat, et qui se crut obligé ren conscience de combler les ruines de Tantiquité?
XLV. — Cependant, la divinité des Ecritures n'est point un caractère si clairement empreint en elles,' que l'autorité des historiens sacrés soit absolument indépendante du témoignage des auteurs profanes. Où en serions- nous s'il fallait reconnaître je doigt de Dieu dans la forme de notre Bible ! Combien la version latine n'est- elle pas misérable? Les originaux niêmes ne sont pas des chefs-d'œuvre de composition. Les prophètes, les apôtres et les évangélistes ont écrit comme ils y entendaient. S'il nous était permis de regarder l'histoire du peuple hébreu comme une simple production de l'esprit humain. Moïse et ses continuateurs ne l'emporteraient pas sur frite- Live, Salluste, César et Josèphe, tous gens
qu'on ne soupçonne pas assurément d'avoir écrit par inspiration. Ne préfère-t-on pas même le jésuite berruyer à Moïse? On conserve dans nos églises des tableaux qu'on nous assure avoir été peints par des anges et par la Divinité même : si ces morceaux étaient sortis de la main de Le Sueur ou de Le Brun, que pourrais-je opposer à cette tradition immémoriale? Rien du tout, peut-être. Mais quand j'observe ces célestes ouvrages, et que je vois à chaque pas les règles de la peinture violées dans le dessin et l'exécution, le vrai de Tart abandonné partout, ne pouvant supposer que l'ouvrier était un ignorant, il faut bien que j'accuse la tradition d'être fabuleuse. Quelle application ne ferais-je point de ces tableaux aux saintes Ecritures, si je ne savais combien il importe peu que ce qu'elles contiennent soit bien ou mal dit? Les prophètes se sont piqués de dire vrai, et non pas de bien dire. Les apôtres sont- ils morts pour autre chose que pour la vérité de ce qu'ils ont dit ou écrit? Or, pour en revenir au point que je traite, de quelle conséquence n'était-il pas de conserver des auteurs profanes qui ne pouvaient manquer de s'accorder avec les auteurs sacrés, au moins sur l'existence et les miracles de Jésus-Christ, sur les qualités et le caractère de Ponce-Pilate, et sur les actions et le martyre des premiers chrétiens?
XLVL — Un peuple entier, me direz-vous, est témoin de ce fait; oserez- vous le nier? Oui, j'oserai, tant qu'il ne me sera pas confirmé par l'autorité de quelqu'un qui ne soit pas de votre parti, et que j'ignorerai que ce quelqu'un était incapable de fanatisme et de séduction. Il y a plus. Qu'un auteur d'une impartialité avouée me raconte qu'un gouffre s'est ouvert au milieu d'une ville ; que les dieux consultés sur cet événement
ont répondu qu'il se refermera si Ton y jette ce que l'on possède de plus précieux; quxin brave chevalier s'y est précipite, et que Toracle s'est accompli : je le croirai beaucoup moins que s*il eût dit simplement qu'un gouffre s'étant ouvert, on employa un temps et des travaux considérables pour le combler. Moins un fait a de vraisemblance, plus le témoignage de l'histoire perd de son poids. Je croirais sans peine un seul honnête homme qui m'assurerait que Sa Majesté vient de remporter une grande victoire sur les alliés; mais tout Paris m'annoncerait qu'un mort vient de ressusciter à Passy, que je n'en croirais rien. Qu'un historien nous en impose, ou que tout un peuple se trompe, ce ne sont pas des prodiges.
XL VII. — Tarquin projette d'ajouter de nouveaux corps de cavalerie à ceux que Romulus avait formés. Un augure lui soutient que toute innovation dans cette milice est un sacrilège, si les dieux ne l'ont autorisée. Choqué de la liberté de ce prêtre, et résolu de le confondre et de décrier en sa personne un art qui croisait son autorité, Tarquin le fait appeler sur la place publique, et lui dit : « Devin, ce que je pense est-il possible? Si ta science est telle que tu la vantes, elle te met en état de répondre. » L'augure ne se déconcerte point, consulte les oiseaux et répond : « Oui, prince, ce que tu penses se peut faire. » Lors, Tarquin, tirant un rasoir de dessous sa robe, et prenant à la main un caillou : « Approche, dit-il au devin, coupe-moi ce caillou avec ce rasoir; car j'ai pensé que cela se pouvait. » Navius, c'est le nom de l'augure, se tourne vers le peuple, et dit avec assurance : « Qu^^on applique le rasoir au caillou, et qu'on me traîne au supplice, s'il n'est divisé sur-le-champ. » L'on vit en effet, contre toute attente, la dureté du
20 PENSÉES PUILOSOPHi:^UES.
caillou céder au tranchant du rasoir : ses parties se séparent si promptement, que le rasoir porte -sur la main de Tarquin, et en tire du sang. Le peuple étonné fait des acclamations; Tarquin renonce à ses projets, et se déclare protecteur des augures ; on enferme sous un autel le rasoir et les fragments du caillou. On élève une statue au devin : cette statue subsistait encore sous le règne d'Auguste; et l'antiquité profane et sacrée nous atteste la vérité de ce fait, dans les écrits de Lactance, de Denys d'Halicarniasse, et de saint Augustin.
Vous avez entendu l'histoire; écoutez la superstition. « Que répondez-vous à cela? Il faut, dit le superstitieux Quintus à Cicéron son frère, il faut se précipiter dans un monstrueux pyrrhonisme, traiter les peuples et les historiens de stupides, et brûler les annales, ou convenir de ce fait. Nierez-vous tout, plutôt que d'avouer que les dieux se mêlent de nos affaires? »
Hoc ego philosophi non arbitror it€StibièS uti qui^aut casu yen, aut malitia faUi fietique esse possunt, Argumentis et rationibus oporteti quare quidque ha sit, docere, non eventis, tis j^rœser^ tim auibus mihi non liceat credere»., Omttte igiiur Utuum Romulù quem in maximo incendia negas potuisse comburi, Contemne cotent Accii Navii, Nihil débet esse in philosophia commentitiis fabellis loci. Illud erat philosophi, tôt ius augurii primum raturant ipsam videre^ deinde inventionem y deinde constantiam.,. Habent Etrusci exaratum puerum auctorem disciplinas suœ. Nos quem? Actitimne Navium?,,, Placet iffitur humanitatis expertes kaber£ Divinitatis ajictores? (M. T. Cicero, de Divinat, Lib. II, cap. Lxxx, Lxxxi.) Mais c'est la croyance des rois, des peuples, des nations et du moiade. Quasi vcre quidquam sit tant )^lde^ qtiam ^ihil 5Wperevulgare? Aut quasi tibi ipsi in judicando
placeat multitudo. Voilà la réponse du philosophe. Qu'on me cite un seul prodige -auquel elle
» ne soit pas applicable! Les. Pères de l'Eglise, qui voyaient sans doute de grands inconvénients à se servir des principes .de Cicéron, ont mieux aimé convenir de Taventure de.Tarquin, et attribuer l'art de Navius "au .diable. C'est une belle
• machina que le diable.
•X.Ii¥III. — iTou&les peuples ont de ces faits, à Tjui, pour être merveilleux, il ne manque que d'être yrais; avec lesquels on démontre tout, mais qu'on ne .prou\'e point; qu'on n'ose nier sans être impie, .et qu'on ne peut croire sans ètre::mibécile.
jXLIX. — Romulus, frappé de la foudre, ou massacré par les sénateurs, disparaît d'entre les ilomains. l^e peuple et le soldat en murmurent. Les ordres de l'Etat se soulèvent les uns contre les autres ; et Rome naisrante, divisée au dedans, et environnée d'ennemis au dehors, était au bord du précipice, lorsqu'un .certain Proouleius s'avance -gravementet dit : « Romains, ce prince, que vousTegrettez,-n'est point mort : il est monté aux cieux, où il est assis à la droite de Jupiter. Va, m'a-t-il dit, calme tes concitoyens, annonceleur que Romuhis est entre les dieux; assure-les de ma protection; qu'ils sachent que les forces de leurs ennemis ne prévaudront jamais contre eux : le destin veut qu'ils soient un jour les maîtres du monde; qu'ils en fassent seulement passer la prédiction d'âge en âge à leur postérité la plus reculée. » Il est des conjonctures favora^ blés à l'imposture; et si l'on examine quel était alors l'état des affaires de Rome,. on conviendra que Proculeius était homme de tête , et qu'il avait su prendre son temps. Il introduisit dans les. esprits un préjugé qui ne fut pas inutile à la
grandeur future de sa patrie... Mirum est quarttum un viro hœc nuntianti fidei fuerit ; quamque desiderium Romuli aj^uâplebem^ facta ûde immortaliiatis, lenitum sU. Famam hanc adtniratio viri et pavor prxsens nobilUavit; deinde a paucis initio facto, deum deo natum salvere universi Romulum jubent. Cest-à-dire que le peuple crut à cette apparition ; que les sénateurs firent semblant d'y croire, et que Romulus eut des autels. Mais les choses n'en demeurèrent pas là. Bientôt ce ne fut point un simple particulier à qui Romulus s'était apparu. Il s'était montré à plus de mille personnes en un jour. Il n'avait point été frappé de la foudre, les sénateurs ne s'en étaient point défaits à la faveur d'un temps orageux, mais il s'était élevé dans les airs au milieu des éclairs et au bruit du tonnerre, à la vue de tout un peuple ; et cette aventure se calfeutra^ avec le temps, d'un si grand nombre de pièces, que les esprits forts du siècle suivant devaient en être fort embarrassés.
L. -y Une seule démonstration me frappe plus que cinquante faits. Grâce à l'extrême confiance que j[ai en ma raison, ma foi n'est point à la merci du premier saltimbanque. Pontife de Mahomet, redresse des boiteux ; fais parler des muets ; rends la vue aux aveugles ; guéris des paralytiques; ressuscite des morts; restitue même aux estropiés les membres qui leur manquent, miracle qu'on n'a point encore tenté, et à ton grand étonnement ma foi n'en sera point ébranlée. Veux-tu que je devienne ton prosélyte? laisse ^tous ces prestiges, et raisonnons Je suis plus sûr de mon jugement que de mes yeux.
Si la religion que tu m'annonces est vraie , sa vérité peut être mise en évidence et se démontrer par des raisons invincibles. Trouve-les, ces raisons. Pourquoi me harceler par des prodiges,
quand tu n*as besoin, pour me terrasser, que d'un syllogisme? Quoi donc I te serait- il plus facile de redresser un boiteux que de m*éclairer ?
LI. — Un homme est étendu sur la terre, sans sentiment, sans voix, sans chaleur, sans mouvement. On le tourne, on le retourne, on l'agite, le feu lui est appliqué, rien ne l'émeut : le fer chaud n'en peut arracher un symptôme de vie ; on le croit mort: Test-il? non. C'est le pendant du prêtre de Calame : Qui^ fuando et placebat^ ad imitatas quasi lamentantis hominis voces^ ita se auferebat a sensibus et jacebat simillimus mortuo, ut non solum vellicantes atquepungentes minime seniiret, sed aliquando etiam igné ureretur admoto, sine ullo aoîoris sensu^ nisi post modum exvulnere, etc. (Saint Augustin, Cité de Dieu^ Liv. XIV, chap. xxiv.) Si certaines gens avaient rencontré, de nos jours, un pareil sujet, ils en auraient tiré bon parti. On nous aurait fait voir un cadavre se ranimer sur la cendre d [un prédestiné; le recueil du magistrat janséniste se serait enflé d'une résurrection, et le constitutionnaire se tiendrait peut-être confondu.
LII. — Il faut avouer, dit le logicien de Port- Royal, que saint Augustin a eu raison de soutenir, avec Platon, que le jugement de la vérité et la règle pour discerner n appartiennent pas aux sens, mais à l'esprit : non est veritatis judi^ cium in sensibus, et même que cette certitude que Ton peut tirer des sens ne s'étend pas bien loin, et qu'il y a plusieurs choses que 1 on croit savoir par leur entremise, et dont on n'a point une pleine assurance. Lors donc que le témoignage des sens contredit ou ne contre-balance point l'autorité de la raison, il n'y a pas à opter: en bonne logique , c'est à la raison qu'il faut s'en tenir.
3d pensées PfilLÛSQPHK^UES*
LUI: — Un faubourg retentit d'acclamations :
la cendre d'un prédestiné y fait, en:un jour, plus de prodiges que Jésus-Chnst n'en: fit en toute sa vie. On y court; on s'y porte; j'y suis la foule. J'arrive à peine, que )'entemh crierr: miracle! miracle! J'approche, je regarde, et je vois un petit boiteux qui se promène à l'aide de trois- ou quatre personnes charitables qui le soutiennent; et le peuple qui s'en émerveille, de-répéter : miracle! miracle! Où donc est le miracle, peuple imbécile ? Ne vois-tu pas que ce fourbe n'a tait que changer de béquilles? Il en était, danscette occasion, des miracles, comme il en est toujours ^ des esprits. Je jurerais bien que tous ceux qui ont vu des esprits, les craignaient d'avance^ et que tous ceux qui voyaient là des miracles; étaient bien résolus d'en voir.
LIV. — Nous avons toutefois, de ces miracles prétendus, un vaste recueil qui peut braver Tincrédulité la plus déterminée. L'auteur est un sénateur, un homme grave qui faisait profession d\in matérialisme assez mal entendu, à la véritéç mais qui n'attendait pas sa fortune de saconverision : témoin oculaire des faits qu'il raconte, et dont il a pu juger sans prévention et sans intérêt, son témoignage est accompagné de mille autres. Tous disent qu'ils- ont vu, et leur déposition a toute rauthenticité possible : les actesoriainaux en sont conservés dans les archives publiques. Que répondre à cela? Que répondre? que ces miracles ne prouvent rien, tant que la question de ses sentiments ne sera point décidée.
LV- — Tout raisonnement qui prouve pour deux partis, ne prouve- ni pour l'un ni pour l'autre. Si le fanatisme a ses martyrs, ainsi que la vraie religion, et si, entre ceux qui sont morts pour la vraie religion, il y a eu des fanatiques;
PENSÉES PHIDOSOPHIQUKSi 3l
OU comptons, si nous le pouvons, le nombre des morts, et croyons, ou cherchons d'autres motifs de crédibilité,
LVL -7- Rien n'est plus capable d*affermir dans rirréligion; que de faux motifs de conversion. On dit tous les jours à des incrédules : Qui êtesvous^ pour attaquer une religion que les Paul, les Tertullien, les Athanase, les Cnrjsostomc. les Augustin, les Cyprien, et tant d'autres illustres personnages ont si courageusement défendue ? Vous ayez sans doute aperçu quelque difficulté qui avait échappé à ces génies supérieurs; montrez-nous donc que vous en savez plus qu'eux; ou sacrifiez vos doutes à leurs décisions^ si vous convenez qu'ils en savaient plus que vous. Raisonnement frivole. Les lumières des ministres ne sont point une preuve de la vérité d'une religion. Quel culte plus absurde <jue celui des Égyptiens, et quels ministres plus éclairés!... Non, je ne peux adorer cet oignon. Quel privilège a-t il sur les autres légumes? Je serais oien lou de prostituer mon hommage à des êtres destinés à ma nourriture! La plaisante divinité qu'une plante que j'arrose; qui croît et meurt dans mon ' potager ! . . . « Tais-toi , misé^ rable, tes blasphèmes me font frémir : c'est bien à toi à raisonner! en sais tu là -dessus plus que le sacré Collège ? Qui es-tu , pour attaquer tes dieux, et donner des leçons de sagesse à leurs ministres ? Esrtu plus éclairé que ces oracles que l'univers entier vient interroger? Quelle que soit ta réponse, j'admirerai ton orgueil ou ta témérité... » Les chrétiens ne sentiront-ils jamais toute leur force, et n'abandonneront- ils point ces midheureux sophismesà ceux dont ils sont l'unique ressource? Omittamus ista communia quae ex utraque parte dici possunt^ quanquam vere ex utraque pmte dici non possint. (Saint
Augustin, Cité de Dieu.) Uexemple, les prodiges et l'autorité peuvent faire des dupes ou des hypocrites : la raison seule fait des croyants.
LVII. — On convient qu'il est de la dernière importance de n'employer à la défense d'un culte que des raisons solides ; cependant on persécuterait volontiers ceux qui travaillent à décrier les mauvaises. Quoi donc ! n'est-ce pas assez que l'on soit chrétien ; faut-il encore l'être par de mauvaises raisons? Dévots, je vous en avertis; je ne suis pas chrétien parce que saint Augustin l'était; mais je le suis parce qu'il est raisonnable de l'être.
LVIII. — Je connais les dévots ; ils sont prompts à prendre l'alarme . S'ils jugent une fois que cet écrit contient quelque chose de contraire à leurs idées, je m'attends à toutes les calomnies qu'ils ont répandues sur le compte de mille gens qui valaient mieux que moi. Si je ne suis qu'un déiste et qu'un scélérat, j'en serai quitte à bon marché. Il y a longtemps qu'ils ont damné Descartes, Montaigne, Locke et Bayle; et j'espère qu'ils en damneront bien d'autres. Je leur déclare cependant que je ne me pique d'être ni plus honnête homme, ni meilleur chrétien que la plupart de ces philosophes. Je suis né dans l'Eglise catholique, apostolique et romaine; et je me soumets de toute ma force à ses décisions. Je veux mourir dans la religion de mes pères, et je la crois bonne autant qu'il est possible à quiconque n*a jamais eu aucun commerce immédiat avec la Divinité, et <^ui n'a jamais été témoin d'aucun miracle. Voila ma profession de foi; je suis presque sûr qu'ils en seront mécontents, bien qu'il n'y en ait peut-être pas un entre eux qui soit en état d'en faire une meilleure.