‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 43 sur 67 · LA MARÉCHALE. — NOU · texte numérisé non relu

LA MARÉCHALE. — NOU

CRUDELi. — Concluez donc,

LA MARÉCHALE. — Je couclus que c'est une idée qui n'est pas sans conséquence dans la tête des fous.

cRUDELi. — Et ajoutez que les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre ; et que les plus dangereux sont ceux que la religion fait, et dont les perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans l'occasion.

LA MARÉCHALE. — Mais 11 faut quelque chose qui effraye les hommes sur les mauvaises actions

AVEC LA MARÉCHALE DE ***. 5y

3ui échappent à la sévérité des lois ; et si vous étruisez la religion, gue lui substituerez-vous ?

cRUDELi. — Quand je n'aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un terrible préjueé de moins; sans compter que, dans aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n'ont servi de base aux mœurs nationales. Les dieux qu'adoraient ces vieux Grecs et ces vieux Romains, les plus honnêtes cens de la terre, étaient la canaille la plus dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif; une Vénus, à enfermer à l'Hôpital ; un Mercure, à mettre à Bicétre.

LA MARÉCHALE. — Et VOUS peusez ou'il est tout à fait indifférent que nous soyons chrétiens ou païens; que païens nous n en vaudrions pas moins; et que chrétiens nous n'en valons pas mieux.

CRUDELL — Ma foi, j'en suis convaincu, à cela près que nous serions un peu plus gais.

LA MARÉCHALE. — - Cela ne se peut.

CRUDELi. — Mais, madame la maréchale, est-ce qu'il y a des chrétiens? Je n'en ai jamais vu.

LA MARÉCHALE. — Et c'est à moi que vous dites cela, à moi?

CRUDELi. — Non, madame, ce n'est pas à vous; c'est à une de mes voisines qui est honnête et pieuse comme vous Têtes, et qui se croyait chrétienne de la meilleure foi du monde, comme vous le croyez.

LA MARÉCHALE. — Et VOUS lui tîtcs voir qu'cllc avait tort?

cRUDELi. — En un instant.

LA MARÉCHALE. — Commcut VOUS y prîtesvous?

CRUDELi. — J'ouvris uu Nouvcau Testament, dont elle s'était beaucoup servie, car il était fort usé. Je lui lus le sermon sur la montagne, et à chaque article je lui demandai : « Faites- vous cela? et cela donc? et cela encore? » J'allai plus

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loin. Elle est belle, et quoiqu'elle soit très sage €t très-dévote, elle ne Tignore pas ; elle a la peau très-hlanche , et quoiqu'elle n'attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n'est pas fâchée qu'on en fasse Téloge; elle a la gorge aussi bien qu'il soit possible de l'avoir, et, quoiqu'elle soit très- modeste , elle trouve bon qu'on s'en aperçoive.

LA MARÉCHALE. — PouTvu qu'il n'y ait qu'elle et son mari qui le sachent.

CRUDELi. — Je crois que son mari le sait mieux qu'un autre; mais pour une femme qui se pique ae grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis : « N'est-il pas écrit dans l'Evangile que celui qui a convoité la femme de son prodiain a commis l'adultère dans son cœur ? »

LA MARÉCHALE. — Elle VOUS répondît qu'oui?

CRU DELL — Je lui dis : « Et l'adultère commis dans le cœur ne damne-t-il pas aussi sûrement que l'adultère le mieux conditionné? »

LA MARÉCHALE. — EUlc VOUS répondit qu'oui ?

CRUDELi. — Je lui dis : « Et si l'homme est damné pour l'adultère qu'il a commis dans le cœur, quel sera le sort de la femme qui invite tous ceux qui l'approchent à commettre ce crime ? » Cette dernière question l'embarrassa.

LA MARÉCHALE. — Je Comprends; c'est qu'elle ne voilait pas fort exactement cette gorge, qu'elle avait aussi bien qu'il est possible de l'avoir.

x:rubeu. — Il est vrai. Elle me répondit que c'était une chose d'usage; comme si rien n^était

f)lus d'usage que de s'appeler chrétien, et de ne 'être pas ; qu'il ne fallait pas se vêtir ridiculement, comme s'il y avait quelque comparaison à flaire entre un misérable petit ridicule, sa damnation éternelle et celle de son prochain; qu'dle se laissait habiller par sa couturière, comme s'il ne valait pas mieux changer de couturière, que renoncer à sa religion ; que c'était la fantaisie de

AVBC LA MARÉCHALE DE ***. Sq

son mari^ comme si un époux était assez insensé pour exiger de sa femme l'oubli de la décence et de ses devoirs, et qu'une véritable chrétienne dût pousser Tobéissance pour un époux extravagant, Jusqu]au sacrifice de la volonté de son Dieu et au mépris des menaces de son rédempteur.

LA MARÉCHALE. — Je savais d'avance toutes ces puérilités-là; je vous les aurais peut-être dites comme votre "voisine : mais elle et moi nous aurions été toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle d'après votre remontrance?

CRUDEu. — Le lendemain de cette conversation (c'était un TOur de fôte), je remontais chez moi, et ma dévote et belle voisine descendait de chez elle pour aller à la messe.

LA MARÉCHALE. — Vêtue commc de coutume?

cRUDELi. — Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit; et nous passâmes l'un à côté de l'autre sans nous parler. Madame la maréchale, une honnête femme! une chrétienne! une dévote ! Après cet exemple, et cent mille autres de la même espèce, quelle influence réelle puis-je accordera la religion sur les mœurs? Presque aucune, et tant mieux.

LA MARÉCHALE. — Comment, tant mieux?

CRUDELL — Oui, madame : s'il prenait en fantaisie à vingt mille habitants de Paris de conformer strictement leur conduite au sermon sur ht montagne...

LA MARÉCHALE. — Eh bien ! il y aurait quelques belles gorges plus couvertes.

cRUDELi. — Et tant de fous, que le lieutenant de police ne saurait qu'en faire ; car nos petitesmaisons n'y suffiraient pas. Il y a dans les livres inspirés deux morales : l'une générale et commune à toutes les nations, à tous les cultes, et qu'on suit à peu près ; une autre, propre à chaque nation et à chaque culte, à laquelle on croit, qu'on prêche dans les temples, qu'on préconise

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dans les maisons, et qu'on ne suit point du tout.

LA MARÉCHALE. — Et d'où vicut Cette bizarrerie ?

CRUDELi. — De ce qu'il est impossible d'assujettir un peuple à une règle qui ne convient qu'à quelques hommes mélancoliques, qui l'ont calquée sur leur caractère. Il en est des religions comme des constitutions monastiques, qui toutes se relâchent avec le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent tenir contre l'impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous sa loi. Et faites que le bien des particuliers soit si étroitement lie avec le bien général, qu'un citoyen ne puisse presque pas nuire à la société sans se nuire à lui-même; assurez à la vertu sa récompense, comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment; que sans aucune distinction de culte, dans quelgue condition que le mérite se trouve, il conduise aux grandes places de l'Etat; et ne comptez plus sur d'autres méchants que sur un petit nombre d'hommes, qu'une nature perverse que rien ne peut corriger entraîne au vice. Madame la maréchale, la tentation est trop proche; et l'enfer est trop loin : n'attendez rien qui vaille la peine qu'un sage législateur s'en occupe, d'un système d'opinions bizarres qui n'en impose qu'aux enfants; qui encourage au crime par la commodité des expiations} qui envoie le coupable demander parcion à Dieu de l'injure faite à l'homme, et qui avilit Tordre des devoirs naturels et moraux, en le subordonnant à un ordre de devoirs chimériques.

LA MARÉCHALE. — Je uc VOUS comprcnds pas..

CRUDEU. — Je m'explique : mais il me semble que voilà le carrosse de M . le maréchal, qui rentre fort à propos pour m'empécher de dire une sottise.

LA MARÉCHALE. — Dites, ditcs votre sottise, je ne l'entendrai pas; je me suis accoutumée à n'entendre que ce qui me niait.

AVEC LA MARÉCHALE DE ***. 6l

CRUDELL — Je m'approchai de son oreille, et je lui dis tout bas : Madame la maréchale, demandez au vicaire de votre paroisse, de ces deux crimes, pisser dans un vase sacré, ou noircir la réputation d'une femme honnête, quel est le plus atroce? Il frémira d'horreur au premier, cnera au sacrilège ; et la loi civile, qui prend à peine connaissance de la calomnie, tandis qu'elle punit le sacrilège par le feu» achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits.

LA MARÉCHALE. — Je connais plus d'une femme qui se ferait un scrupule de manger gras le vendredi, et qui... j'allais dire aussi ma sottise. Continuez.

cRUDELi. — Mais, madame, il faut absolument que je parle à M. le maréchal.

LA MARÉcïfALE. — Encorc un moment, et puis nous rirons voir ensemble. Je ne sais trop que vous répondre, et cependant vous ne me persuadez pas, •

CRUDELi. — Je ne me suis pas proposé de vous persuader. Il en est de la religion comme du mariage. Le mariage, qui fait le malheur de tant d'autres, a fait votre bonheur et celui de M. le maréchal; vous avez bien fait de vous marier tcu3 deux. La religion, qui a fait, qui fait et qui fera tant de méchants, vous a rendue meilleure encore; vous faites bien de la garder. Il vous est doux d'imaginer à côté de vous, au-dessus de votre tête, un être grand et puissant, qui vous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions.

LA MARÉCHALE. — Vous u'avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme.

cRUDELi. — Aucunement.

LA MARÉCHALE. — Je VOUS en estime davantage.

CRUDEU. — Je permets à chacun de penser à

6a ENTRETIEN s'UN PHILOSOPHE

sa manière, pourvu qu'on me laisse penser à la mienne; et puis, ceux qui sont faits pour se dé* livrer de ces préjugea n'ont guère besoin qu'on les catéchise.

LA MARÉCHALE, — Croyez-vous que Thomtoe puisse se passer de superstition ?

CRUDEU. — Non, tant qu'il restera ignorant et peureux.

LA MARÉCHALE. — Eh bien! superstition pour superstition, autant la notre qu'ime autre.

CRUDEU. — Je ne k pense pas.

LA MARÉCHALE. — Parki^moi vrai, ne vous répugne-t-il point de n'être plus rien après votre mort?

GRUDEU. — J'aimerais mieux exister, bien que je ne sache pas pourquoi un être, qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s'en amuserait pas deux fois.

LA MARÉCHALE. — Si, malgré cet inconvénient, l'espoir d'une vie à venir vous paraît consolant et doux, pourquoi nous Parracher ?

CRUDELi. — Je n'ai pas cet espoir, parce que le désir ne m'en a point dérobé la vanité ; mais je ne rôte à personne. Si l'on peut croire qu'on verra, quand on n'aura plus d'yeux; qu'on entendra, quand on n'aura plus d'oreilles; qufon peasera, quand on n'aura plus de tête; qu'on sentira, quand on n'aura plus de sens; qu'on aimera^ quand on n'aura plus de cœur; qu'on existera, quand on ne sera nulle part; qu'on sera quelque chose, sans étendue et sans lieu, fy consens.

LA MARÉCHALE. — Mais ce ntonoe^i, qui estce qui l'a fait?

CRUDELi. — Je vous le demande.

LA MARÉCHALE. — C'est Dieu.

CRUDELi. — Et qu'est-ce que Dien?

LA MARÉCHALE. — Un CSprît.

CRUDELi. — Si un esprit fait de kt matière, pourquoi de la matière nefendc^eUe pas un esprit?

LA HARécRALE. — Et pourquoi le ferait-elle ?

CRUDELT. — C'est que je lui en vois faire tous les jours. Croyez-vous que les bêtes aient des âmes?

LA MARÉCHALE. — Certainement, je le crois.

cRUDELi. — Et pourriez-vous me dire ce que devient, par exemple, l'âme du serpent du Pérou, pendant qu'il se dessèche, suspendu à une cheminée, et exposé à la fumée un ou deux ans de suite?

LA MARÉCHALE. — Qu'elle devienne ce qu'elle voudra, qu'est-ce que. cela me fait ?

CRUDELi. — C'est que madame la maréchale ne sait pas que ce serpent enfumé, desséché, ressuscite et renaît.

LA MARÉCHALE. — Je n'en crois rien.

CRUDELi. — Cest pourtant un habile homme, c'est Bouguer, qui l'assure.

LA MARÉCHALE. — Votrc habile homme en a menti.

CRUDEU. — S'il avait dit vrai?

LA MARÉCHALE. — J'en seraîs quitte pour croire que les animaux sont des machines.

CRUDELL — Et l'homme qui n'est qu'un animal un peu plus parfeit qu'un autre... Mais, M. le maréchal...

LA MARÉCHALE. — Eucorc uuc qucstion , et c'est la dernière. Etes-vous bien tranquille dans votre incrédulité?

CRUDELi. — On ne saurait davantage.

LA MARÉCHALE. — Pourtant, si vous vous trompiez?

cRUDELi. — Quand je me tromperais?

LA MARÉCRALE. — Tout ce que vous croyez feux serait vrai, et vous seriez damné. Monsieur Crudeli, c'est une terrible chose que d'être damy né ; brûler toute une éternité, c'est bien long.

CRUBELL — La Fontaine croyait que nous y serions comme le poisson dans l'eau.

64 ENTRETIEN d'uN PHILOSOPHE

LA MARÉCHALE. -— Oui, oui; maîs votre La Fontaine devint bien sérieux au dernier moment ; et c'est où je vous attends.

cRUDELi. — Je ne réponds de rien, quand ma tête n'y sera plus ; mais si je finis par une de ces maladies qui laissent à Thomme agonisant toute sa raison, je ne serai pas plus troublé au moment où vous m'attendez qu'au moment où vous me voyez.

LA MARÉCHALE. — Cette intrépidité me confond.

CRUDELi. — J'en trouve bien davantage au moribond qui croit en un juge sévère qui pèse jusqu'à nos plus secrètes pensées, et dans la balance luquel l'nomme le plus juste se perdrait par sa vanité, s'il ne tremblait de se trouver trop léger : si ce moribond avait alors à son choix, ou d'être anéanti, ou de se présenter à ce tribunal, son intrépidité me confondrait bien autrement s'il balançait à prendre le premier parti, à moins qu'il ne fut plus insensé que le compagnon de saint Bruno, ou plus ivre de son mérite que Bohola.

LA MARÉCHALE. — J'ai lu l'histoirc de l'associé de saint Bruno; mais je n'ai jamais entendu parler de votre Bohola.

CRUDELi. — C'est un jésuite du collège de Pinsk, en Lithuanie, qui laissa en mourant une cassette pleine d'argent, avec un billet écrit et signé de sa main.

LA MARÉCHALE. ^ Et CC billet?

CRUDELi. — Etait conçu en ces termes : « Je prie mon cher confrère, dépositaire de cette cassette, de l'ouvrir quand j'aurai fait des miracles. L'argent qu'elle contient servira aux frais du procès de ma béatification. J'y ai ajouté quelques mémoires authentiques pour la confirmation de mes vertus, et qui pourront servir utilement h ceux qui entreprendront d'écrire ma vie. »

LA MARÉCHALE. — Ola cst à mouHr de rire.

CRUDELi. — Pour moi, madame la maréchale ; mais pour vous, votre Dieu n*entend pas raillerie.

LA MARÉCHALE. — Vous avcz raîsoii.

CRUDELi. — Madame la maréchale, il est bien Êicile de pécher grièvement contre votre loi.

LA MARÉCHALE. — J*en couvieus.

CRUDELi. — La justice qui décidera de votre sort est bien rigoureuse.

LA MARÉCHALE. — Il est vrai.

CRUDELL — Et si vous cu croycz les oracles de votre religion sur le nombre des élus, il est bien petit.

LA MARÉCHALE. — Oh ! c'est que je ne suis pas janséniste; je ne vois la médaille aue par son revers consolant : le sang de Jésus-Cnrist couvre un grand espace à mes yeux; et il me semblerait très-singulier que le diable, qui n'a pas livré son fils à la mort, eût pourtant la meilleure part.

CRUDELL — Damnez-vous Socrate, Phocion, Aristide, Caton, Trajan, Marc-Aurèle ?

LA MARÉCHALE. — Fi douc! il n'y a que des bêtes féroces qui puissent le penser. Saint Paul a dit que chacun sera jugé par la loi qu'il a connue; et saint Paul a raison.

CRUDELL — Et par quelle loi l'incrédule serat-il jugé?

LA MARÉCHALE. — Votre cas est un peu différent. Vous êtes un de ces habitants maudits de Corozaïn et de Betzaîda, oui fermèrent leurs yeux à la lumière qui les éclairait, et qui étoupèrent leurs oreilles pour ne pas entendre la voix de la vérité qui leur parlait.

CRUDELi. — Madame la maréchale, ces Coro-

zaïnois et ces Betzaïdains furent des hommes

comme il n'y en eut jamais que là, s'ils furent

maîtres de croire ou de ne pas croire.

LA MARÉCHALE. — lU virent des prodiges qui

DIDBROT. U. 5

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auraient mis Fcnchère aux sacs et à la cendre, s'ils araient été faits à Ttt et à Sidon«

cRUDELi. — C'est que les habitants de Tyr et de Sidon étaient des gens d'esprit, et que ceux de Corozaïn et de BetzaHàsL n'étaient que des sots. MaiS) est-ce que celui qui fît les sots les pQnira pour avoir été sots ? Je vous ai fait tout à l'heure \me histoire, et il me prend envie de vous faire un conte. Un jeune Mexicain... Mais M. le maréchal?

LA MARÉCHALE. — Je vais cnvover savoir s'il est visible. Eh bieni votre jeune Mexicain?

CRUDELi. — Las de son travail, se promenait un foctr au bord de la mer. Il voit une planche oui tren^>ait d^un bout dans les eamx, et qiû de 1 autre posait sur le rivage. Il s'assied sur cette planche, et là, prolongeant ses regards sur la vaste étendue qui se déployait devant lui, il se disait : Rien n'est plus vrai que ma grand'mère radote avec son histoire de je ne sais quels habitants qui, dans je ne sais quel temps» s^ordèrent ici de je ne sais où, d'ime contrée au delà de nos mers. II n'y a pas le sens commun : ne Yois-je pas la mer confiner avec le ciel? Et puisse croire, contre le témoignage de mes sens^ une vieille fable dont on ignore la date, que chacun arrange à sa manière, et qui n'est qu'un tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux ? Tandis qu'il raisonnait ainsi^ les eaux agitées le berçaient sur sa planche, et il s'endormit. Pendant qu'il dort, le vent s'accroît, le flot soulève la planche sur laquelle il est étendu, et votifô notre jeune raisonneur onbarqué.

LA MARÉCHALE. — Hélasi c'est bien là notre image : nous sommes chacmi sur noti^ planche; lé ventsoufBe, et le flot nous emporte.

CRUDELi. — Il était déjà loin du continent loraqu'y s'éwitla. Qui fut bien surpris de se trouver

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en pleine mer? ce iiit notre Mexicain. Qui le fat encore bien dayantage? ce fut encore lui^ lorsqu'ajant perdu de vue le rivage sur lequel il fe promenait il n y a qu!\in instant, la mer lui parut confiner avec le ciel de tous côtés. Alors il soupçonna qu'il pouvait bien s'être trompé; et que, si le vent restait au même point, peut-être serait-il porté sur la rive, et parmi ces habitants dont sa grand'mère l'avait si souvent entretaïu.

LA MARÉCHALE. — Et de SOU soucî, VOUS ne m'en dites mot.

CRtmeu. — Il n'en eut point. Il se dit : Qu'estce que cela me fait, pourvu que j'aborde? J'ai raisonné comme un étourdi, soit; mais j'ai été sincère avec moi-même; et c'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Si ce n'est pas une vertu ooe d'avoir de l'esprit, ce n'est pas un crime aue d en manquer. Cependant le vent continuait, Tiiomme et la planche voguaient, et la rive inconnue commençait à paraître : il y touche, et l'y vcnlà.

LA MARÉCHALE. — Nous noos y reverrous xm jour, monsieur Crudeli.

CRUDEU. — Je le souhaite, madame la maréchale; en quelque endroit qfue ce soit, je serai toujours très-natté de vous fiaire ma cour. A peine eut- il quitté sa planche, et mis le pied sm* le sable, qu'il aperçut un vieillard vénérable, debout à ses côtés. Il lui demanda où il était, et à qui il avait l'honneur de parler : a Je suis le soi*verain de la contrée, » lui répondit le vieillard. A l'instant le jeune homme se prosterne. « Re^ levez-vous, lui dit le vieillard. Vous avea nié mon existence? — Il est vrai. — Et celle de mon empire ? — Il est vrai. — Je vous pardonne, parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et que j"ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi; mais le reste de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent. » Alors te vieillard, qui le tenait par l'oreiUe, lui rappelait

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