ENTRETIEN D*UN PHILOSOPHE
toutes les erreurs de sa vie; et, à chaque article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frappait la poitrine, et demandait pardon... Là, madame la maréchale^ mettez-vous pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez fait? Auriez- vous pris ce jeune insensé par les cheveux; et vous seriez-vous complu à le traîner à toute éternité sur le rivage ?
ul maréchale. — En vérité, non.
cRUDELi. — Si un de ces six jolis enfants que vous avez, après s'être échappé de la maison paternelle et avoir feit force sottises, y revenait bien repentant ?
LA MARÉCHALE. — Moî, je courrais à sa rencontre; je le serrerais entre mes bras, et je Tarroserais de mes larmes ; mais M. le marécnal son père ne prendrait pas la chose si doucement.
CRUDELi. — M. le maréchal n'est pas un tigre.
LA MARÉCHALE. — Il s'en Êiut bien.
CRUDEu. — Il se ferait peut-être un peu tirailler; mais il pardonnerait.
LA MARÉCHALE. — Certainement.
CRUDELi. — Surtout s'il venait à considérer qu'avant de donner la naissance à cet enfant, il en savait toute la vie, et que le châtiment de ses fautes serait sans aucune utilité ni pour luimême, ni pour le coupable, ni pour ses frères.
LA MARÉCHALE. — Le vieillard et M. le maréchal sont deux.
CRUOELI. — Voulez- vous dire que M. le maréchal est meilleur que le vieillard?
LA MARÉCHALE. — Dicu m'en garde! Je veux dire que, si ma justice n'est pas celle de M. le marécnal, la justice de M. le maréchal pourrait bien n'être pas celle du vieillard.
CRUDEU. — Ah ! madame ! vous ne sentez pas les suites de cette réponse. Ou la définition générale convient également à vous, à M. le maréchal, à moi, au jeune Mexicain et au vieillard ;
OU je ne sais plus ce que c'est, et j'ignore comment on plaît ou l'on déplaît à ce dernier.
Nous en étions là lorsqu'on nous avertit que M. le maréchal nous attendait. Je donnai la main à M»« la maréchale, qui me disait : a C'est la bouteille à l'encre, n'est-ce pas? »
CRUDEU. — Il est vrai.
LA MARÉCHALE. — Après tout, le plus court est de se conduire comme si le vieillard existait... même quand on n'y croit pas.
CRUDELL — Et quand on y croit, de ne pas trop compter sur sa miséricorde. Saint Nicolas, nage toujours et ne t'y fie pas.
LA MARÉCHALE. — C^Bst le plus sÛr... A f)ropos, si vous aviez à rendre compte de vos prinapes à nos magistrats, les avoueriez-vous ?
cRUDELi. — Je ferais de mon mieux pour leur épargner une action atroce.
LA MARÉCHALE. — Ah ! Ic lâche ! Et si vous touchiez à votre dernière heure, vous soumettriezvous aux cérémonies de l'Eglise ?
CRUDELi. — Je n'y manquerais pas.
LA MARÉCHALE. — Fi ! le vilaîn hypocrite.