Mais si sa morale ne m'est pas nouvelle
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ajouta Ménippe, j'avoue qu'il n'en est pas de même de ses prodiges ; ils me sont tous nouveaux : ils ne doivent pourtant l'être ni pour moi ni pour personne. Il y a fort peu de temps que votre colonel vivait : tous les nommes d'un âge raisonnable ont été ses contemporains. Concevez-vous en bonne foi que, dans une province de l'empire aussi fréquentée que la Judée, il se soit passé des choses si extraordinaires, et cela pendant trois ou quatre ans de suite, sans qu'on en ait rien entendu? Nous avons un gouverneur et une garnison nombreuse dans Jérusalem ; notre pays est plein de Romains; le commerce est continuel de Rome à Joppé, et nous n'avons seulement pas su que votre chef fût au monde. Ses compatriotes ont eu la faculté de voir ou de ne pas voir des miracles, selon qu'il leur plaît ; mais les autres hommes voient ordinairement ce qui est devant leurs yeux, et ne voient que cela. Vous me dites que nos soldats attestèrent les prodiges arrivés a sa mort et à sa résurrection, et le tremblement de terre, et les ténèbres épaisses ui obscurcirent pendant trois heures la lumière u. soleil, et le reste. Mais lorsque vous me les représentez saisis de frayeur, consternés, abattus, dispersés à l'aspect d'une intelligence visible qui descend du ciel pour lever la pierre qui scellait son tombeau ; lorsque vous assurez que ces mêmes soldats désavouèrent pour un vil mtérêt des prodiges qui les avaient tellement frappés qu'ils en étaient presque morts de peur, vous oubliez que c'étaient des hommes, ou du moins vous les métamorphosez en Iduméens, comme si l'air de votre pays ûiscinait les yeux et renversait la raison des étrangers qui le respirent. Croyez que si votre chef avait exécuté la moindre partie des choses que vous lui attribuez, l'empereur, Rome, le Sénat, toute la terre en eût été informée. Cet homme divin serait devenu
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le sujet de nos entretiens et l'objet d'une admiration générale. Cependant il est encore ignoré. Cette province entière, à l'exception d'un petit nombre d'habitants, le regarde comme un imposteur. Concevez du moins, Marc, qu'il a fallu un prodige plus grand que tous les f)roaiges de votre chef, pour étouffer une vie aussi publique, aussi éclatante, aussi merveilleuse que la sienne. Reconnaissez votre égarement, et abandonnez des idées chimériques; car enfin, c'est à votre imagination seule qu'il doit tout le prodigieux dont vous embellissez son histoire. »
57. Marc resta quelque temps interdit du discours de Ménippe; mais, prenant ensuite le ton d'un enthousiaste : « Notre chef est le fils du Tout-Puissant, s'écria- t-il ; il est notre messie, notre sauveur, notre roi. Nous savons qu'il est mort et qu'il est ressuscité. Heureux ceux qui l'ont vu et qui ont cru ; mais plus heureux ceux qui croiront en lui sans l'avoir vu. Rome, renonce à ton incrédulité. Superbe Babylone , couvre-toi de sacs et de cendre ; fais pénitence ; hâte-toi, le temps est court, ta chute est pro-
paraitre sur les nues et juger vivants et les morts. Il vient ; il est à la porte. Plusieurs de ceux qui vivent aujourd'hui verront l'accomplissement de ces choses. »
58. Ménippe, qui ne goûtait pas cette réplique, prit congé de la troupe, sortit de l'allée des épines, et laissa l'enthousiaste haranguer sa recrue tant qu'il voulut, et travailler à peupler son aUée.
59. Eh bien, Ariste, que penses-tu de cet entretien? Je te pressens. «Je conviens, me diras-tu, que ces Iduméens devaient être de grands sots; mais il n'est pas possible qu'une nation n'ait roduit quelque homme de tète. Les T hébains,
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les peuples les plus épais de la Grèce, ont eu un Epaminondas, un Pélopidas, un Pindare; et j'aimerais bien autant avoir entendu Ménippe converser avec l'historien Josèphe ou le philosophe Philon , qu'avec l'apôtre Jean ou Marc l'évangéliste. Il a toujours été permis à la foule des imbéciles de croire ce que le petit nombre des gens sensés ne dédaignait pas d'admettre; et la stupide docilité des uns n'a jamais affaibli le témoignage éclairé des autres. Réponds-moi donc : qu'a dit Philon du colonel de l'allée des épines?... Rkn. — Qu'en a pensé Josèphe?...
Rien, — Qu'en a raconté Juste de Tibériade?
Rien. » Et comment voulais-tu que Ménippe s'entretînt de la vie et des actions de cet homme avec des personnes fort instruites, à la vérité, mais qui n'en avaient jamais entendu parler ? Ils n'ont oublié ni le Galiléen Judas, ni le fanatique Jonathas, ni le rebelle Theudas; mais ils se sont tus sur le fils de ton souverain. Quoi donc?
l'auraient-ils confondu dans la multitude des fourbes qui s'élevèrent successivement en Judée, et qui ne firent que se montrer et disparaître ?
60. Les habitants de l'allée des épines ont été pénétrés de ce silence humiliant des historiens contemporains de leur chef, et plus encore du mépris que les anciens habitants de l'allée des marronniers en concevaient pour leur troupe.
Dans cet état violent, qu'ont-ils imaginé? aanéantir l'effet en détruisant la cause. « Comment ! me diras-tu, en détruisant la cause! j'ai de la peine à t'entendre. Auraient-ils fait parler Josèphe quelques années après sa mort?... » A merveille; tu l'as rencontré : ils ont inséré dans son histoire l'éloge de leur colonel ; mais admire leur maladresse; n'ayant ni mis de vraisemblance dans le morceau qu'ils ont composé, ni su choisir le lieu convenable pour l'insérer, tout a décelé la supposition. Ils ont fait prononcer
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à Josèphe, à un historien juif, à un pontife de sa nation, à un homme scrupuleusement attaché à son culte, la harangue d'un de leurs guides; et dans quel endroit Tont-ils placée? dans un endroit où elle coupe et détruit le sens de l'auteur. « Mais les fourbes n'entendent pas toujours leurs intérêts, dit l'auteur qui m'a fourni l'entretien de Ménippe et de Marc. Pour vouloir trop, souvent ils n'obtiennent rien. Deux lignes glissées finement ailleurs les auraient mieux servis. C'est aux cruautés d'Hérode, si exactement décrites par l'historien juif, qui n'était pas son ami, qu'il fallait ajouter le massacre des enfants de Bethléem, dont il ne dit pas un mot. »
6i. Tu feras là-dessus tes réflexions; cependant rentre encore avec moi dans l'allée des épines.
62. Parmi ceux qui s'y traînent aujourd'hui, il en est qui tiennent leurs bandeaux à deux mains, comme s'il résistait et qu'il tendît à s'échapper. Tu reconnaîtras les têtes bien feites à cette marque : car on a de tout temps observé que le bandeau s'ajustait d^autant mieux sur un front qu'il était étroit et mal fait. Mais qu'arrivet-il de la résistance du bandeau ? de deux choses l'une : ou que les bras se fatiguent et qu'il s'échappe ; ou qu'on persiste à le retenir et qu'on parvient à la longue à vaincre son effort. Ceux dont les bras se lassent, se trouvent tout à coup dans le cas d'un aveugle-né à qui l'on ouvrirait les paupières. Tous les objets de la nature se présenteraient à lui sous une forme bien différente des idées qu'il en aurait reçues. Ces illuminés passent dans notre allée. Qu'ils ont de plaisir a se reposer sous nos marronniers et à respirer l'air doux qui y règne! Avec quelle joie ne voient- ils pas de jour en jour cicatriser les cruelles blessures qu'ils se sont faites ! Qu'ils gémissent tendrement sur le sort des malheureux
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qu'ils ont laissés dans les épines ! Ils n'osent toutefois leur tendre la main. Ils craignent que, n'ayant pas la force de suivre, ils ne soient entraînés cie nouveau, par leur propre poids ou par les efforts des guides, dans des broussailles plus épaisses. Il n'arrive guère à ces transfuges de nous abandonner. Ils vieillissent sous nos ombrages ; mais sur le point d'arriver au rendezvous général, ils y trouvent un grand nombre de guides; et comme ils sont quelquefois imbéciles, ceux-ci profitent de cet état, ou d'un instant de léthargie pour leur rajuster leur bandeau, et donner un coup de verge tte à leur robe; en quoi ils s'imaginent leur rendre un service important. Ceux d'entre nous qui jouissent de toute leur raison les laissent faire, parce qu'ils ont persuadé à tout le monde qu'il y a du déshonneur à paraître devant le prmce sans un bandeau, et sans avoir été savonne et calandre. Cela s'appelle, chez les gens du bon ton, finir décemment le voyage ; car notre siècle aime les bienséances.
63. J'ai passé de l'allée des épines dans celle des fleurs où j'ai peu séjourné, et de l'allée des fleurs, j'ai gagné rombre des marronniers, dont je ne me natte pas de jouir jusqu'au dernier terme : il ne faut répondre de rien. Je pourrais bien finir la route a tâtons, comme un autre. Quoi qu'il en soit, je tiens maintenant pour certain que notre prince est souverainement bon, et qu'il regardera plus à ma robe qu'à mon bandeau. Il sait que nous sommes pour l'ordinaire plus faibles que méchants. D'ailleurs, telle est la sagesse des lois qu'il nous a prescrites, que nous ne pouvons guère nous en écarter sans être punis. S'il est vrai, ainsi que je l'ai entendu démontrer dans l'allée des épines (car, quoique ceux qui y commandent vivent assez mal, ils tiennent parfois de fort bons propos) ; s'il est vrai, dis-je, que le degré de notre vertu soit la mesure exacte
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de notre bonheur actuel, ce monarque pourrait nous anéantir tous, sans faire injustice à personne. Je t'avouerai toutefois que cet avis n'est pas le mien; je m'anéantis à regret; je veux continuer d'être, persuadé que je ne puis jamais qu'être bien. Je pense que notre prince, qui n'est pas moins sage que bon, ne fait rien dont il ne résulte quelque avantage ; or, quel avantage peut-il tirer de la peine d'un mauvais soldat? Sa satisfaction propre? Je n*ai garde de le croire ; je lui ferais une injure grossière, en le supposant plus méchant que nioi. Celle des bons? Ce serait en eux un sentiment de vengeance incompatible avec leur vertu, et auquel notre prince, qui ne se règle point sur les caprices d'autrui, n'aurait aucun égard. On ne, peut pas dire qu'il punira pour Vexemple; car il ne restera personne que le supplice puisse intimider. Si nos souverams infligent des peines, c'est qu'ils espèrent effrayer ceux qui seraient tentés de ressembler aux coupables.
64. Mais avant que de sortir de l'allée des épines, il faut encore que tu saches que ceux qui la suivent sont tous sujets à une étrange vision. C'est de se croire obsédés par un enchanteur malin, aussi vieux que le monde, ennemi mortel du prince et de ses sujets, rôdant invisiblement autour d'eux, cherchant à les débaucher, et leur suggérant sans cesse à l'oreille de se défaire de leur bâton, de salir leur robe, de déchirer leur bandeau et de passer dans l'allée des fleurs ou sous nos marronniers. Lorsqu'ils se sentent trop pressés de suivre ses avis, ils ont recours à un geste symbolique, qu'ils font de la main droite et qui met l'enchanteur en fuite, surtout s'ils ont trempé le bout du doigt dans une certaine eau qu'il n'est donné qu'aux guides de préparer.