‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 51 sur 67 · SOUS LE COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

SOUS LE COMMANDEMENT

L'ouvrage est dédié au roi ; il est précédé d'un discours préliminaire où Fauteur rend compte de tous les voyages entrepris autour du glooe. M. de Bougainville est le premier Français qui ait tenté cette difficile et périlleuse course. Les jeunes années de M. de bougainville ont été occupées de Tétude des mathématiques, ce qui suppose une vie sédentaire. On ne conçoit pas trôç comment on passe de la tranquillité et du loisir d'une condition méditative et renfermée à Tenvie de voyager ; à moins qu'on ne regarde le vaisseau comme une maison flottante où l'homme traverse des espaces immenses, resserré et immobile dans une enceinte très-étroite, parcourant les mers sur une planche comme les

plages de l'univers sur la terre. Une autre contradiction apparente entre le caractère de M . de BougainviUe et son entreprise, c'est son goût pour les amusements de la société. Il aime les femmes, les spectacles, les repas délicats ; il vit dans le tourbillon du grand monde auquel il se prête d'aussi bonne grâce qu'aux inconstances de rélément sur lequel il a été ballotté si longtemps. Il est aimable et gai ; c'est un véritable Français lesté d'un bord par un Traité de calcul intégral et différentiel, de l'autre par un Voyage autour du monde. Il était bien pourvu de connaissances nécessaires pour profiter de sa longue tournée; il a de la philosophie, de la fermeté, du courage, des vues, de la franchise; le coup d'œil qui saisit le vrai et abrège le temps des observations; de la circonspection, de la patience ; le désir de voir, de s'instruire et d'être utile; des mathématiques, des mécaniques; des connaissances en histoire naturelle, de la géométrie et de l'astronomie.

On peut rapporter les avantages de ses voyages à trois points principaux : une meilleure connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants, plus de sûreté sur les mers qu'il a parcourues la sonde à la main, et plus de correction dans nos cartes. Les marins et les géographes ne peuvent donc se dispenser de la lecture de son ouvrage. Il est écrit sans emphase, avec le seul intérêt de la chose, de la vérité et de la simplicité. On voit par différentes citations d'anciens auteurs que Virgile était dans la tête ou dans la malle du voyageur.

M. de Bougainville part de Nantes, traverse les mers jusqu'au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique, serpente entre les îles qui forment cet archipel immense compris entre les Philippines et la Nouvelle-Hollande, rase Madagascar, le cap de Bonne-Espérance, achève

son tour par TAtlantique, tourne l'Afrique et rentre dans son pays à baint-Malo.

Je n'aurais jamais cru que les animaux s'approchassent de Thomme sans crainte et que les oiseaux vinssent se poser sur lui^ lorsqu'ils ignoraient les périls de cette familiarité; M. de Bougainville ne me laisse pas douter du fait.

L'homme a pu passer du continent dans une île ; mais le chien, le cerf, la biche, le loup, les renards, comment ont-ils été transportés sur les îles ?

J'invite toutes les puissances maritimes à n'envoyer dans leurs possessions d'outre-mer, pour commandants, résidents, supérieurs, que des âmes honnêtes, des hommes bienfaisants, des sujets pleins d'humanité et capables de compatir aux iniortunes d'un voyageur qui, après avoir erré des mois entiers entre le ciel et la terre, entre la mort et la vie, avoir été battu des tempêtes, menacé cent fois de périr par naufrage, par maladie, par disette de pain et d'eau, vient, son bâtiment fracassé, se jeter expirant de fatigue et de misère aux pieds d'un monstre d'airain qui lui refuse ou qui lui fait attendre impitoyablement les secours les plus pressants; cette dureté est un crime digne d'un châtiment sévère.

M. de Bougainville se tire avec une impartialité très-adroite de l'expulsion des jésuites du Paraguay, événement dont il a été témoin. Il ne dit pas sur ce fait tout ce qu'il sait ; mais il n'en est pas moins évident que ces cruels Spartiates en jaquette noire en usaient avec leurs esclaves indiens comme les ilotes étaient traités à Lacédémone; les avaient condamnés à un travail opiniâtre et assidu; jouissaient de leur sueur; ne leur avaient laissé aucun des droits de propriété; les tenaient dans l'abrutissement de la superstition ; se faisaient porter la vénération la plus profonde, et marchaient au milieu de ces

pauvres malheureux un fouet à la main dont ils trappaient indistinctement tout âge et tout sexe ; quils s'étaient soustraits à l'autorité des souverains par adresse, et qu'un siècle de plus, leur expulsion aurait été impossible ou la cause d'une longue guerre.

Ces Patagons dont le capitaine Byron et le docteur Maty ont tant fait de bruit, M. de Bougainville les a vus à la Terre de Feu ; eh bien ! ce sont de bonnes gens qui vous embrassent en criant chaoua^ qui sont forts et vigoureux, mais qui n'excèdent pas la hauteur de cmq pieds cinq a six pouces et qui n'ont d'énorme c^ue leur carrure, la grosseur de leur tête et l'épaisseur de leurs membres. Comment l'homme né avec le goût pour le merveilleux verrait-il les choses comme elles sont, lorsqu'il a de plus à justifier par le prodige la peine qu'il s'est donnée pour voir ? Les voyageurs entre les historiens, et les érudits entre les littérateurs, doivent être les plus crédules et les plus ébahis des hommes ; ils mentent, ils exagèrent, ils trompent, et cela sans mauvaise foi.

stupide que

dustrie humaine ne l'affectent non plus que les grands phénomènes de la nature ; il a toujours vu ces phénomènes; il n'y pense pas; il ne s'en émerveille point; et il lui manque une certaine quantité d'idées élémentaires qui le conduiraient à une véritable estimation des chefs-d'œuvre de l'art. C'est de la défense journalière contre les bêtes féroces que le caractère cruel qu'on lui rcmaroue quelquefois a pu tirer sa première origine. On lui trouve de la douceur et de l'innocence dans les contrées isolées où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute guerre naît d'une prétention commune à la même propriété; le

tigre a une prétention commune avec l'homme à la possession des forêts, et c'est la plus vieille, la première des prétentions ; l'homme a une prétention commune avec l'homme à la possession d'un champ dont ils occupent chacun une des extrémités.

Si vous jetez les yeux sur Tîle des Lanciers, vous ne pourrez vous empêcher de vous demander qui est-ce qui a placé là ces hommes ? Quelle communication les lie à la chaîne des autres êtres? et que deviennent-ils en se multipliant sur une île qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre? M. de Bougainville n'en sait rien. Je répondrais à la dernière des questions, ou qu'ils s'exterminent ou qu'ils se mangent, ou que la multiplication en est retardée par quelque loi superstitieuse, ou qu'ils périssent sous le couteau sacerdotal. Je répondrais encore qu'avec le temps on a dû mettre de l'honneur à se faire égorger ; toutes les institutions civiles et nationales se consacrent et dégénèrent à la longue en lois surnaturelles et divines ; et réciproquement, toutes les lois surnaturelles et divmes se fortifient et s'éternisent en dégénérant en lois civiles et nationales. C'est une des palingénésies les

F lus funestes au bonheur et à l'instruction de espèce humaine.

Le secret de dessaler l'eau de la mer selon l'appareil de Poissonnier est donc une découverte d'une utilité réelle. Je m'en réjouis ; en vingt-quatre heures on en obtient une barrique d'eau douce.

Ah ! monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Taïtiens ; ils sont heureux et vous ne pourrez Que nuire à leur bonheur. Ils suivent l'instinct ae la nature , et vous allez effacer ce caractère auguste et sacré. Tout est à tous, et vous allez leur porter la funeste distinction du tien et du

mien; leurs femmes et leurs filles sont communes, et vous allez allumer entre eux les fureurs de Tamour et de la jalousie. Ils sont libres, et voilà que vous enfouissez dans une bouteille de verre le titre extravagant de leur futur esclavage. Vous prenez possession de leur contrée, comme si elle ne leur appartenait pas ; songez que vous êtes aussi injuste, aussi insensé d'écrire sur votre lame de cuivre : « Ce pays est à nous, >> parce

3ue vous y avez mis le pied, que si un Taïtien ébarquait sur nos côtes, et qu après y avoir mis le piea, il gravât ou sur une de nos montagnes ou sur un de nos chênes : « Ce pays appartient aux habitants de Taïti. » Vous êtes le plus fort, et qu'est-ce que cela fait? Vous criez contre Vhobbisme social, et vous l'exercez de nation à nation. Commercez avec eux, prenez leurs denrées, portez-leur les vôtres, mais ne les enchaînez pas. Cet homme dont vous vous emparez comme de la brute ou de la plante est un enfant de la nature comme vous. Quel droit avez- vous sur lui? Laissez-lui ses mœurs, elles sont plus honnêtes et plus sages que les vôtres. Son ignorance vaut mieux que toutes vos lumières ; il n'en a que faire. Il ne connaissait point une vilaine maladie, vous la lui avez portée, et bientôt ses jouissances seront affreuses. Il ne connaissait point le crime ni la débauche, les jeunes filles se livraient aux caresses des jeunes gens, en présence de leurs parents, au milieu d'un cercle d'innocents habitants, au son des flûtes, entre les danses, et vous allez empoisonner leurs âmes de vos extravagantes et fausses idées et réveiller en eux des notions de vice, avec vos chimériques notions de pudeur. Enfoncez-vous dans les ténèbres avec la compagne corrompue de vos plaisirs, mais permettez aux bons et simples Taïtiens de se reproduire sans honte à la face du ciel et au grand jour. A peine vous êtes- vous

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montré parmi eux qu'ils sont devenus voleurs ; à peine êtes -vous descendu dans leur terre qu^elle a été teinte de sang ; ce Taïtien qui vous reçut en criant Tayo^ ami^ ami, vous Tavez tué, et pourquoi l'avez- vous tué ? Parce qu'il avait été séduit par Téclat de vos guenilles européennes; il vous donnait ses fruits^ sa maison, sa femme, sa fille, et vous l'avez tue pour un morceau de verre qu'il vous dérobait. Ces Taïtiens, je les vois se sauver sur les montagnes, remplis d'horreur et de crainte ; sans ce vieillard respectable (jui vous protège, en un instant vous seriez tous égorgés. O père respectable de cette famille nombreuse , que je t'admire, que je te loue ! Lorsque tu jettes des regards de dédain sur ces étrangers sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni crainte , ni curiosité , ton silence , ton air rêveur et soucieux ne décèlent que trop ta pensée : tu gémis au dedans de toi-même sur les beaux jours de ta contrée éclipsés. Console-toi ; tu touches à tes derniers instants, et la calamité que tu pressens, tu ne la verras pas.

Vous vous promenez, vous et les vôtres, monsieur de Bougainville, dans toute l'île ; partout vous êtes accueilli , vous jouissez de tout, et personne ne vous en empêche ; vous ne trouvez aucune porte fermée, parce que Tusage des portes est ignoré; on vous invite, vous vous asseyez; on vous étale toute l'abondance du pays. Voulez- vous des jeunes filles? ne les ravissez pas; voilà leurs mères qui vous les présentent toutes nues ; voilà les cases pleines d'hommes et de femmes; vous voilà possesseur de la jeune victime du devoir hospitalier. La terre se jonche de feuillages et de fleurs , les musiciens ont accordé leurs instruments , rien ne troublera la douceur de vos embrassements ; on y répondra sans contrainte ; l'hymne se chante, l'nymne vous invite à être homme, l'hymne invite votre

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amante à être femme, et femme complaisante, voluptueuse et tendre ; c'est au sortir des bras de cette femme que vous avez tué son ami, son frère, son père peut-être ! Enfin vous vous éloignez de Taïti , vous allez recevoir les adieux de ces bons et simples insulaires ; puissiez-vous, et vous et vos concitoyens, et les autres habitants de notre Europe, être engloutis au fond des mers plutôt que de les revoir! Dès Paube du jour ils s' aperçoivent que vous mettez à la voile ; ils se précipitent sur vous , ils vous embrassent, ils pleurent. Pleurez, malheureux Taïtiens, pleurez; mais que ce soit de l'arrivée et non du départ de ces hommes ambitieux, corrompus et méchants.

Un jour vous les connaîtrez mieux , un jour ils viendront, un crucifix dans une main et le poignard dans Pautre, vous égorger ou vous forcer a prendre leurs mœurs et leurs opinions ; un jour vous serez sous eux presque aussi malheureux qu'eux.

M. de Bougainville embarqua avec lui un jeune habitant du pays; à la première terre que le Taïtien aperçut, il crut que c'était la patrie du voyageur. Aotourou,c'est le nom du Taïtien. n'a cessé de soupirer après son pays, et M. de Bougainville Ta renvoyé, après avoir fait toute la dépense et pris toutes les précautions possibles pour la sûreté de son voyage. O Aotourou, que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs, ta maîtresse et tes compatriotes! que leur diras-tu de nous?

Les Taïtiens laissent croître leurs ongles à tous les doigts, excepté à celui du milieu de la main droite.

Le chevalier de Bournaud, compagnon de voyage de M. de Bougainville, avait un domestique appelé Barré. A la descente dans l'île de Taïti, les Taïtiens entourent Barré , crient que c'est une femme, et se disposent à lui faire les

honneurs de Tile. Barré était en effet une fille qui, née en Bourgogne et orpheline, s'était déguisée en homme et avait été séduite parle désir de faire le tour du monde. Elle n'était ni laide ni jolie ; elle avait vingt-six à vingt-sept ans, et elle avait montré pendant tout le voyage le plus grand courage et la plus scrupuleuse sagesse.

M. de Bougainville loue beaucoup les moyens par lesquelles Hollandais se sont assuré le commerce général des épices, la cannelle, le cérofle et la muscade ; d'abord en achetant les leuilles des arbres qui, dépouillés pendant trois ans, ne manquaient pas de périr, ensuite en détruisant les plants au loin et les renfermant dans une enceinte assez étroite pour être gardée. La première tentative pour leur enlever cette richesse réussira ; et ce qui doit étonner, c'est que la chose n'ait pas été faite en moins de deux ans.

Le voyage de M. de Bougainville est suivi d'un petit vocabulaire taïtien où Ton voit que l'alphabet de ce peuple n'a ni ^, ni c, ni i, ni /, ni^, ni ^, ni jr, ni^', ni j, ce qui explique pourquoi Aotourou, qui était dans un certam âge, ne put jamais apprendre à parler notre langue, où il y avait trop d'articulations étrangères et trop de sons nouveaux pour ses organes inflexibles.

Après le vocabulaire, on trouve quelques observations de M. Peirère, interprète du roi, qui achèvent de justifier le jeune Taïtien.

Voilà le seul voyage dont la lecture m'ait inspiré du goût pour une autre contrée que la mienne. Jusqu'à présent le dernier résultat de mes réflexions avait toujours été qu'on n'était nulle part mieux que chez soi, résultat que je croyais le même pour chaque habitant de la terre en particulier, effet naturel de l'attrait du sol, attrait qui tient aux commodités dont on jouit, et qu'on n'a pas la même certitude de retrouver ailleurs. Un habitant de Paris n'est pas

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aussi convaincu qu'il y ait des épis de blé dans la campagne de Rome que dans les champs de la Beauce.

Je parlerai, à l'occasion du voyage de M. Anquetil aux Indes, de Tesprit de voyage dont je ne suis pas grand admirateur, et j'en dirai mes raisons. Je ne me suis point étendu sur les détails les plus importants de ce tour du monde, parce qu'ils consistent presque entièrement en ooservations nauticjues, astronomiques et géographiques , aussi essentielles à la connaissance du globe et à la sûreté de la navigation que les récits qui remplissent la plupart des autres voyageurs le sont à la connaissance deFhomme, mais moins amusants que ceux-ci. Pour en profiter, il faut recourir à rouvrage même de M. de Bougainville, auquel je renvoie, et dont j'avertis qu'on ne profitera guère sans être familier avec la langue des marins auxauels il me paraît que Fauteur Ta spécialement aestiné, à en juger par le peu de soins qu'il a pris d'en rendre la lecture facile aux autres.

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