ENTRE DALEMBERT ET DIDEROT. I
DIDEROT. — Vous prcncz les mots trop à la lettre. Je veux dire qu'avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint Tâge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l'un et de Tautre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu'à ce qu'enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de son père et de sa mère. Voilà ce germe rare formé ; le voilà, comme c'est ropinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s'accroissant successivement et s'avançant à Tétat de fœtus; voilà le moment de sa sortie de l'obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom ; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau ; allaité, devenu grand de corps et d'esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s'est-il fait? En mangeant et par d'autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito^ et fiât homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l'Académie le progrès de la formation d'un homme ou d'un animal, n'emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.
d'alembert. — Vous ne croyez donc pas aux germes préexistants.^
DIDEROT. — Non,
d'alembert. — Ah ! que vous me faites plaisir !
DIDEROT. — Cela est contre Texpérience et la raison : contre l'expérience qui chercherait inutilement ces germes dans Tœuf et dans la plupart des animaux avant un certain âge ; contre la raison qui nous apprend que la divisibilité de la matière a un terme dans la nature, quoiqu'elle n'en ait aucun dans l'entendement, et qui répugne à concevoir un éléphant tout formé dans un atome et dans cet atome un autre éléphant tout formé, et ainsi de suite à l'infini.
d'alembert. — ^ Mais sans ces germes préexistants, la génération première des animaux ne se conçoit pas.
DIDEROT. — Si la question de la priorité de l'œuf sur la poule ou de la poule sur l'œuf vous embarrasse, c'est cjue vous supposez que les animaux ont été originairement ce qu'ils sont à présent. Quelle folie ! On ne sait non plus ce qu'ils ont été qu'on ne sait ce qu'ils deviendront. Le vermisseau imperceptible qui s'agite dans la fange, s'achemine peut-être a l'état de grand animal; l'animal énorme, qui nous épouvante par sa grandeur, s'achemine peut-être à l'état de vermisseau, est peut-être une production particulière momentanée de cette planète,
d'alembert. — Comment avez-yous dit cela?
DIDEROT. — Je vous disais... Mais cela va nous écarter de notre première discussion.
d'alembert. — Qu'est-ce que cela fait? Nous y reviendrons ou nous n'y reviendrons pas.
DIDEROT. — Me permettriez-vous d'anticiper de quelques milliers d'années sur les temps ?
d'alembert. — Pourquoi non ? Le temps n'est rien pour la nature.
DIDEROT. — Vous conscutez donc que j'éteigne notre soleil ?
d'alembert. — D'autant plus volontiers que ce ne sera pas le premier qui se soit éteint.