MADEMOISELLE DE L*ESPINASSE. — NOU
BORDEU. — Tant mieux pour vous. C*est le plus cruel de tous les maux.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — PluS que le
mal de dents, que je connais malheureusement?
BORDEU. — Sans comparaison. Un philosophe de vos amis en était tourmenté depuis quinze jours, lorsqu'un matin il dit à sa femme : Je ne me sens pas assez de courage pour toute la journée... Il pensa que son unique ressource était de tromper artificiellement la douleur. Peu à peu il s'enfonça si bien dans une question de métaphysique ou de géométrie, qu'il oublia son oreille. On lui servit a manger, il mangea sans s'en apercevoir; il gajgna Ineure de son coucher sans avoir souffert. L'horrible douleur ne le reprit que lorsque la contention d'esprit cessa, mais ce fut avec une fureur inouïe, soit qu'en effet la fatigue eût irrité le mal, soit que la faiblesse le rendit plus insupportable.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Au sortir dc cet état, on doit en effet être épuisé de lassitude ; c'est ce qui arrive quelquefois à cet homme qui est là.
BORDEU. — Cela est dangereux, qu'il y prenne garde.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Je ne cesse de le lui dire, mais il n'en tient compte.
BORDEU. — Il n'en est plus le maître, c'est sa vie ; il faut qu'il en périsse.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Cette sentcncc me fait peur.
BORDEU. — Que prouvent cet épuisement, cette lassitude? Que les brins du feisceau ne sont pas restés oisife, et qu'il y avait dans tout le système
RÊVE DE d'aLEMBERT. 23 J
une tension violente vers un centre commun.
MADEMOISELLE DE L*ESPINASSE. — Si Cette teU-
sion ou tendance violente dure, si elle devient habituelle ?
BORDEU. — C'est un tic de l'origine du faisceau; ranimai est fou, et fou presque sans ressource.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Et pOUrQUOi ?
BORDEU. — Cest qu'il n'en est pas du tic de l'origine comme du tic d'un des brins. La tête
f)eut bien commander aux pieds, mais non pas e pied à la tête; l'origine a un des brins, non pas le brin à l'origine.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et la différence, s'il vous plaît? En effet, pourquoi ne pensé-ie. pas partout ? C'est une question qui aurait dû me venir plus tôt,
BORDEU. — C'est que la conscience n'est qu'en un endroit.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Voilà qui est bientôt dit.
BORDEU. — C'est qu'elle ne peut être que dans un endroit, au centre commun de toutes les sensations, là où est la mémoire, là où se font les comparaisons. Chaque brin n'est susceptible que d'un certain nombre déterminé d'impressions, de sensations successives, isolées, sans mémoire. L'origine est susceptible de toutes, elle en est le registre, elle en garde la mémoire ou une sensation continue, et l'animal est entraîné dès sa formation première à s'y rapporter soi, à s'y fixer tout entier, à y exister*
mademoiselle DE l'espinasse. — Et si mon doigt pouvait avoir de la mémoire ?•..
BORDEU. — Votre doigt penserait.
mademoiselle de l'espinasse. — Et qu'est-ce donc que la mémoire ?
BORDEU. — La propriété du centre, le sens spécifique de l'origine du réseau, comme la vue est
238 KtfM BE. d'aLEMBBRT.
la propriété de Tceil ; et U n'est pts pkis étonsant aue la mânoire ne soit pas dans roedl, qu'il ne rest que la yue ne soit pas dans Toreille.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — l>0£teur^ VOUS
éludez plutôt mes questions qi^e vous n'y satisfaites.
BORDEU. — Je n'élude rien, je vous dis ce que je sais, et j'en saurais davantage, si Torganisation de l'origine du réseau m'était aussi connue que celle de ses brins^ si j'avais eu la même faci&té de l'observer. Mais si je suis faible sur les phénomènes particuliers, en revanche, je tiiomplie sur les phénomènes généraux.
madbmoiseixe de l ESPUfAssK. — Et ces phénomènes généraux sont ?
BORDEU. — La raison, le ji^ement, i'imagîaa^ tion, la folie, l'imbécillité, la férocité, TinstuM:!.
mademoiselle de l'bspikasse. — J'entends.
Toutes ces qualités ne sont que des ccoaséquences du rapport originel ou contracté par l'habitude de l'origine du faisceau à ses ramitications.
BORDEU. — A merveille. Le principe ouie tronc est-il trop vigoureux relativement aux branches? De là les poètes, les artistes, les gens à imagination, les hommes pusillanimes, les enthousiastes, les fous. Trop faiole? De là ce que nous appelons les brutes, les bêtes féroces. Le système entier lâche, mou, sans énergie ? De le les imbéciles. Le système entier énergique, bien d'accord, bien ordonné ? De là les bons penseurs, les philosophes, les sages.
mademoiselle de l'eshnasse. — Et selon, la branche tyrannique oui prédomine, l'instinct qui se diversifie dans les animaux, le génie qui se diversifie dans les hommes ; le chien a Toûorat, le poisson l'ouïe, l'aigle la vue; D'Alembert est jgéomètre, Vaucanson machiniste, Grétry musicien. Voltaire {ïoête; effets variés d'un brin du faisceau plus vigoureux en eux qu'aucun
RÊnc Aft d'alsiaset. 039
autre et que le biin semblable dans iss êtres de leur espèce.
BORDcu. — Et les habitudes qui sabjuj|uent; le vieillard qm aime les femmes, et Voltaire qui ânt encore des tragédies» ( En œt endtoit le doGtvor se mit à rtTsr, et mademeiicIU de rEapiaiMe loi liit
XADKMOISKLLJ; DE L*SS9UUSSB. — DoCteUT^ TOUS
rêveac.
BORDBU. — Il est vrai.
ftSADEiioiSEixs um i/esfdussb. — A quoi rêvesvous?
BORssu* — A pr(^>os de Voltaire.
MAsœMoisBLLS DE l'bsi>iicasss. — Eh bien?
BORDEU. — Je rêve à la manière dont se ibnt les^grands hommes.
MADEHOiscLLs Dc l'jspinassk. — Et comment se font- ils?
BOfRDEu. — Comment la sensibilité...
MjWEMOiSELLE DE l'sspinasse. — La senslbl-* lité?
BORDEu. •— Ou l'extrême mobilité de certains . filets du réseau est la qualité dominante des êtres médiocres.
UkNomsKLLE DE l'esfinassc — Ah ! docteur, quel blasphème.
BORDBU. — Je m'y attendais. Mais qu'est-ce qu'un être sensible? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il Âappé l'oreille, un phénomène singulier a>-t-il frappé l'œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s'élève, tous les brins du faisceau, qui s'agitent, le frisson qui se répand» Tborreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s'interrcnnpt, l'origine du faisceau qui ne sak ce qu'il devient; plus de sang-â*oicf, plus de raison, plus de jugement, plus d'instinct, plus de ressource.
MADEMOISELLE I» l'bsfinasbe^ — Je me recofi^ nais.
240 REVE DE d'aLEMBERT.
BORDEU. — Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s'occupera sans relâche à Tmaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à con> server à Torigine du faisceau tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera; on Tétonnera difficilement ; il aura quarante-cinq ans ; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand po^te, grand musicien, grand médecin ; il régnera sur lui-même et sur tout ce qui l'environne. Il ne craindra pas la mort, peur, comme a dit sublimement le stoïcien, qui est une anse que saisit le robuste pour mener le faible partout où il veut ; il aura cassé Tanse et se sera en même temps affranchi de toutes les tyrannies du monde. Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il est au parterre ; c'est lui qui est le sage.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Dieu me garde de la société de ce sage-là.
BORDEU. — C'est pour n'avoir pas travaillé à lui ressembler que vous aurez alternativement des peines et des plaisirs violents, que vous passerez votre vie à rire et à pleurer, et que vous ne serez jamais qu'un enfant.
mademoiselle DE l'espinasse. — Je m'y résous.
BORDEU. — Et vous espérez en être plus heureuse .'*
mademoiselle DE l'espinasse. — Je n'en sais rien.
BORDEU. — Mademoiselle, cette qualité si prisée, qui ne conduit à rien de grand, ne s'exerce presque jamais fortement sans douleur, ou faiblement sans ennui; ou l'on bâille, ou l'on est ivre. Vous vous prêtez sans mesure à la sensation d'une musique délicieuse; vous vous laissez
entraîner au charmje d'une scène pathétique; votre diaphragme se serre, le plaisir est passé, et il ne vous reste qu*un étouffement qui dure toute la soirée.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Mais si je ne puis jouir de la musique sublime ni de la scène touchante qu'à cette condition ?
BORDEU. — Erreur. Je sais jouir aussi, je sais admirer, et je ne souffre jamais, si ce n'est de la colique. J'ai du plaisir pur; ma censure en est beaucoup plus sévère, mon éloge plus flatteur et plus réfléchi. Est-ce qu'il y a une mauvaise tragédie pour des âmes aussi mobiles que la vôtre? Combien de fois n'avez-vous pas rougi, à la lecture, des transports que vous aviez éprouvés au spectacle, et réciproquement?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Cela m'cst arrivé.
BORDEU. — Ce n'est donc pas à l'être sensible comme vous, c'est à l'être tranquille et froid comme moi qu'il appartient de aire : Cela est vrai, cela est bon, cela est beau... Fortifions l'origine du réseau, c'est tout ce que nous avons de mieux à faire. Savez-vous qu'il y va de la vie?
mademoiselle DE l'espinasse. ^— De la vie! docteur, cela est grave.
BORDEU. — Oui, de la vie. Il n'est personne qui n'en ait eu quelquefois le dégoût. Un seul événement suffit pour rendre cette sensation involontaire et habituelle; alors, en dépit des distractions, de la variété des amusements, des conseils des amis, de ses propres efforts, les brins portent opiniâtrement des secousses funestes à l'origine au faisceau; le malheureux a beau se débattre, le spectacle de l'univers se noircit pour lui; il marche avec un cortège d'idées lugubres qui ne le quittent point, et il finit par se délivrer de lui-même.
DiDEEOT. II. 16
242 RÊvs n
sâooHxnoLLK m L'ranHAssB. — Doctew, vous me Eûtes peur.
D*ALElfWRT, icfér tM. XDbe de dianfare et en bocaet de nuit. — Et du sommeil, docteur, ipi'en diles* voas? c*est une bonne chose.
BORDED. — Le sommeil, cet état où, soit lassitude, soit habitude, tout le réseau se relâche et reste immobile; où, comme dans la maladie, chaque filet du réseau s'agite^ se meut, transmet à Torigine commune une ûniie de sensations souvent disparases, décousues, troublées; d'au* très fois si liées, si suivies, si bien ordonnées que rhomme éveillé n'aurait ni plus de raisoo, ni plus d'éloquence, ni pfais d'imagination; quelquefois si Tiolentes, si vives, que 1 homme éveillé reste incertain sur la réalité de la chose...
BCADBMQISBLLE DE l/cSPOUSSE. -^ Eh bieOL, IC
sommeil ?
BOEDBU. — Est un état de Fanimal où il n'y a plus d'ensemble : tout concert, toute subcmlination cesse. Le maître est abandonné à la discrétiott de ses vassaux et à Ténergie effrénée de sa propre activité. Le fil optique s^est-il agité? L'origine du réseau voit: il entend, si c'est le fil a\t» ditif qui le sollicite. L'action et la réaction sont les seules choses qui subsistent entre eux; c'est une conséquence de la propriété centrale, de la loi de continuité et de l'habitude. Si Faction commence par le brin voluptueux que la nature a destiné au plaisir de l'amour et à la projMbgation de l'espèce, l'image réveillée de l'objet aimé sera l'eftet de la réaction à l'origine du £ii£sceau. Si cette image, au contraire, se réveille d'abord à 1 origine du faisceau, la tension du bria voluptueux, l'efiervescence et l'eflEusion du fiuide séminal seront les suites de la réactioa.
Valembert. — Ainsi il y a le nêve en montant et le rêve en descendant. J'en ai eu un de ceux-
RÊVS OB D'ALaMBBRT. 243
là cette nuit : pour le chemin qu'il a pris, je Tignore.
BORD£ru. — Dans k veille le réseau obéit aux impressions de Pobjet extérieur. Dans le sommeil, c'est de Texercice de sa propre sensibilité qu'émane tout ce qui se passe en lui. 11 n'y a point de distraction dans Le rêve ; de là sa vivacité : c'est presque toujours la suite d'un éréthisme, un accès passager de maladie. L'origine du réseau y est alternativement active et passive âtune infinité de manières : de là son désordre. Les concepts y sont quelquefois aussi Ués, aussi distincts que dans l'animal exposé au spectacle de la nature. Ce n'est que le tal^eau de ce spectacle réexdté : de là sa vérité, de là l'impossibilité de le discerner de Tétat de. veille : nulle probabilité d'un de ces états plutôt que de l'autre ; nui moyen de reconnaître Terreur que l'expérience.
MAiyEM oiseiXB BB i/espinasss. — Et l'expérience se peut-elle toujours ?
BORDBU. — Non,
MAtiEMOiSEixc de.l'bspxnass£. — Si le rêve m'of* fre le spectacle d'un ami que j'ai perdu, et me l'offre aussi vrai que. si. cet ama existait ; s^il me parle et que je l'entende^ si je le touche et qu'il fiisse l'impresMom de la solidité, sur mes mains : si, à mon réveil, j^ai l'âme pleine de tendresse et dt douleur, et mes yeux inondés de larmes.; si mes bras sont encore portés vers l'endroit où , il m'est apparu, qui me répondra que je ne l'ai pas vtL, entendu,, touché réellement?
BORDEU. — Son afaE8ence« Mais, s'il est imposr sible de dfscerner la veille du sommeil, qui estce qui en apprécie la durée? Tranquille, c'est un intervalle étouffe entre le moment du coucher et' celui du lever : tcoubk, il dure quelquefois des^ amrées. Daas le premier cas, du moins, la conscience du' soi cent entièrement. Uov rêve
244 ^^VE ^B d'alembert.
qu'on n*a jamais fait et qu'on ne fera jamais, me le diriez-vous bien?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Oui , CeSt
qu'on est un autre.
d'alembert. — Et dans le second cas, on n'a pas seulement la conscience du soi, mais on a encore celle de sa volonté et de sa liberté. Qu'estce Que cette liberté, qu'est-ce que cette volonté de 1 homme qui rêve ?
bordeu. — Qu'est-ce? c'est la même que celle de l'homme qui veille : la dernière impulsion du désir et de l'aversion, le dernier résmtat de tout ce qu'on a été depuis sa naissance jusqu'au moment où l'on est ; et je défie l'esprit le plus délié d'y apercevoir la moindre différence.
d'alembert. — Vous croyez ?
bordeu. — Et c'est vous qui me faites cette question ! vous qui, livré à des sp>éculations profondes, avez passé les deux tiers de votre vie à rêver les yeux ouverts, et à agir sans vouloir; oui, sans vouloir, bien moins que dans votre rêve. Dans votre rêve vous commandiez, vous ordonniez, on vous obéissait ; vous étiez mécontent ou satisfait; vous éprouviez de la contradiction, vous trouviez des obstacles, vous vous irritiez, vous aimiez, vous haïssiez, vous blâmiez, vous alliez, vous veniez. Dans le cours de vos méditations, à peine vos yeux s'ouvraient le matin que, ressaisi de l'idée qui vous avait occupé la veille, vous vous vêtiez, vous vous asseyiez à votre table, vous méditiez, vous traciez des figures, vous suiviez des calculs, vous dîniez, vous repreniez vos combinaisons, quelquefois vous quittiez la table pour les vérifier; vous parliez à d'autres, vous donniez des ordres à votre domestique, vous soupiez, vous vous couchiez, vous vous endormiez sans avoir fait le moindre acte de volonté. Vous n'avez été qu'un point; vous avez agi, mais vous n'avez pas voulu. Est-ce qu'on
REVE DE d'aLEMBBRT. 245
veut, de soi ? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de quelque réminiscence du fiasse, de quelque passion, de quelque projet dans 'avenir. Après cela je ne vous dirai de la liberté qu'un mot, c'est que la dernière de nos actions est l'effet nécessaire d'une cause une : nous, trèscompliquée, mais une.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Néccssaire ?
BORDEu. — Sans doute. Tâchez de concevoir la production d'une autre action, en supposant que l'être agissant soit le même,
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Il a raison.
Puisque j'agis ainsij celui qui peut agir autrement n'est plus moi ; et assurer qu'au moment où je fais ou dis une chose, j'en puis dire ou faire une autre, c'est assurer que je suis moi et que je suis un autre. Mais, docteur, et le vice et la vertu? La vertu, ce mot si saint dans toutes les langues, cette idée si sacrée chez toutes les nations!
BORDEU. — Il faut le transformer en celui de bienfaisance, et son opposé en celui de malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né; on est irrésistiblement entraîné par le torrent général qui conduit l'un à la gloire, l'autre à l'ignominie.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et l'cstime de soi, et la honte, et le remords?
BORDEU. — Puérilité fondée sur l'ignorance et la vanité d'un être qui s'impute à lui-même le mérite ou le démérite d'un instant nécessaire.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et Ics récompenses, et les châtiments?
BORDEU. — Des moyens de corriger l'être modifiable qu'on appelle méchant, et d'encourager celui qu'on appelle bon.
mademoiselle de l'espinasse. — Et toute cette doctrine n'a-t-elle rien de dangereux?
24^ nSVK DE D^A]
BQRocu. — Est-elle vraie ou est-elle fsiisae ?
MADEMOISKIXE DB l'bSPIKASSB. — Je la CTOÎS
vraie.
BORi>£u. — C'est--à-dire que toib peasez <}ae le mensonge a ses aTsmagcs, et la vérité ses jm* coavénients.
MAodioisBLLK TM iJmsrmAssE. — Je ie fiense.
BORDEU. — Et moi aussi : mais les avantages du mensonge sont d'un .moment, et ceux de la vérité sont éternels; mais tes »ûtes âcheuses de la vérité, quand eUe en a^ passent vite, et celles du mensonge ne ântssent Qu'arec liiL Examinez les effets du Bsensonge dans la tète de l'iiomme, et ses efiiets dans sa conduite; dans sa tête, on le mensonge s'est lié tellement qneQement avac la vérité, et la tête est fausse; ou il est bi^i et conséquemment Hé avec le mensonge, et la tête est erronée. Or, quelle conduite pouvez-^roms attendre d'une xéte ou inconséquente dems ses raisonnements, ou conséquente oans ses erreurs?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Lc demler de ces vices, moins méprisable, est peut-être plus à redouter que le premier.
d'albmbbrt. «— Fort bien : voilà donc tout ramené à de la sensibilité, de la mémoire^ des mouvements organiques ; cela me^onyient assez. Mais rimagination? mais les abstractions?
BcmDBtr. -— L'imi^ination...
mademoiselle de L'sspn^AssE. — Un moment, docteur : récapitulons. D jsprès vos principes, il me semble que, par une suite d'opérations purement mécaniques, je réduirais le }>reœiâr ^énie de la terre à une masse de cbair inorganisée, à laquelle on ne laisserait que la sensibilité du moment, et que Ton ramènerait cette masse iniforme de l'état de stupidité le plus profond qif on puisse imaginer à la condition de Tlioimne de
fénie. L'un4e ces deux phénomènes consisterait mutiler Técheveau primitif d'am certain nombre
RÂVS DC D*AUafBERT. 247
de ses forms, et à bkn broialler le reste; et le phénomène inverse, à restitner à récfaerem les brins qu'on en aurait détachés, et à abandonner le tout à un heureux développement.
Exemple : y&tt à Newton les deux brans aiuii' tifi^ et pins de sensations de sons ; les brins olfKtifSiy et phis de sensations d'odeurs; les brms optiques, et plus de sensations de couleurs ; les brins palatins, et plus de sensations de 'saveurs; îe smppiime ou brouille les autres, et adien Torganisation du cerveau, la mémoire, le pigment, les désirs, les aversions, les passions, la vo^ lonté, la conscience du soi; et voilà une masse informe qui n'a retenu que la vie et la sensibilité,
BOKDCU. — Deux qualités presque identiques ; la vie est de l'agrégat^ la sensibihté est de l'élément.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Je repreods cette masse et je loi restitue les brins owictifs, elle ^Mre ; les brins auditifs, et eDe entend ; les brins optiques, eteiXevoit; les brins palatins, et elle goûte. En d^êlant le reste de réchevean, je permets aux autres brins de se développer, et ]e vois renaître la mémoire, les comparaisons, le jugement, la raison, les désirs, les aversions, les passions, l'aptitude naturelle, le tadent, et je re^ tpoiuve mon homme de génie, et cela sans l'entremise d'apQCun agent nétéro^iène et inincellîgibje.
BomjKB, — A merveille : tenez-vous-en là, k reste n'est que du galimatias.,. Mais les^abstraotions? mais l'imagination? L'imagination, c'est la mémoire des formes et des couleurs. Le sf^Neotacle d'une scène, d'un objet, monte néccssatrenient Tinstrument sen^ble d'une certaine manière ; il se remonte, ou de lui-même, ou il est remonté par quelque cause étrangère. Alors il frémit au dedans ou il résonne au dehors; il
24S RêVE DE d'ALBMBBRT.
se recorde en silence les impressions qu'il a reçues, ou il les fait éclater par des sons convenus.
d'alembert. — Mais son récit exagère, omet des circonstances, en ajoute, défigure le fait ou l'embellit, et les instruments sensibles adjacents conçoivent des impressions qui sont bien celles de 1 instrument qui résonne, mais non celles de la chose qui s*est passée.
BORDEU. — Il est vrai, le récit est historique ou poétique.
D^ALEMBERT. — Mais commcut s'introduit cette poésie ou ce mensonge dans le récit?
BORDEU. — Par les idées qui se réveillent les unes les autres, et elles se réveillent parce qu'elles ont toujours été liées. Si vous avez pris la liberté de comparer l'animal à un clavecin, vous me permettrez bien de comparer le récit du poète au chant.
d'alembert. — Cela est juste.
BORDEU. — Il y a dans tout chant une gamme.
Cette gamme a ses intervalles; chacune de ses cordes a ses harmoniques, et ces harmoniques ont les leurs. C'est ainsi qu'il s'introduit des modulations de passaee dans la mélodie, et que le chant s'enrichit et s étend. Le fait est un motif donné que chaque musicien sent à sa guise.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Et DOUrqUOi
embrouiller la question par ce style figuré? Je dirais que, chacun ayant ses yeux, chacun voit et raconte diversement. Je dirais que chaque idée en réveille d'autres, et que, selon son tour de tête ou son caractère, on s'en tient aux idées qui représentent le fait rigoureusement, ou l'on y introduit les idées réveillées; je dirais qu'entre ces idées il y a du choix; je dirais... que ce seul sujet traité a fond fournirait un livre.
d'alembert. — Vous avez raison; ce qui ne m'empêchera pas de demander au docteur s'il
RÊVE DE d'ALEMB^RT. 249
est bien persuadé au'une forme qui ne ressemblerait à rien, ne s^engendrerait jamais dans Tima^ation, et ne se produirait point dans le récit.
BORDEu. — Je le crois. Tout le délire de cette faculté se réduit au talent de ces charlatans qui, de plusieurs animaux dépecés, en composent un bizarre qu'on n'a jamais vu en nature.
d'alembert. — Et les abstractions?
BORDEU. — Il n'y en a point; il n'y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales et le langage plus rapide et plus commode. Ce sont les signes du langage qui ont donné naissance aux sciences abstraites. Une qualité commune à plusieurs actions a engendre les mots vice et vertu ; une qualité commune à plusieurs êtres a engendré les mots laideur et beauté. On a dit un homme, un cheval, deux animaux ; ensuite on a dit un, deux, trois, et toute la science des nombres a pris naissance. On n'a nulle idée d'un mot abstrait. On a remarqué dans tous les corps trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur; on s'est occupé de chacune de ces dimensions, et de là toutes les sciences mathématiques. Toute abstraction n'est qu'un signe vide d'idée. On a exclu ridée en séparant le signe de l'objet physiaue, et ce n'est qu'en rattachant le signe à l'objet pn)rsique que la science redevient une science d'idées; de là le besoin, si fréquent dans la conversation, dans les ouvrages, d'en venir à des exemples. Lorsque, après une longue combinaison de signes, vous demandez un exemple, vous n'exigez autre chose de celui qui parle, sinon de donner du corps, de la forme, de la réalité, de l'idée au bruit successif de ses accents, en y appliauant des sensations éprouvées.
D^LEMBERT. — Cela est-U bien clair pour vous, mademoiselle ?
25o RÊIFK "DE d'aLSMBSRT.
MAI>E1il«nRSBLL& DB L'sSRNASSfB. — PaS hlÔmffîCRDt^
mais le (toctenr va s'expliquer.
BORDEU. — Cela votts plaft à dire. Ce n'est pas qu'il n'y ait peut-être cjuelque chose à rectiner et beaucoup à ajouter a ce que j'ai dit; mais il est onze heures et demie, et j ai à midi trne consultation au Marais.
d'alembert. — Le langage plus rapide et plus commode ! Docteur, est-ce qu'on s'entend? estce qu'on est entendu?
BORDEU. — Presque toutes les conversations sont des comptes raits... Je ne sais plus où est ma canne.. . On n'y a aucune idée présente à l'esprit... Et mon chapeau... Et par la raison seule qu'aucun homme ne ressemble parfaitement à un autre, nous n'entendons jtwnais précisément, nous ne sommes jamais précisément entendus ; il y a du plus ou du moins en tout : notre discours est toujours en deçà ou au delà de la sensation. On aperçok bien de la diversité dans les jugements, if y en a mille fois davantage qu'on n'aperçoit pas, et qu'heureusement on ne saurait apercevoir... Adieu, adieu.
MADEMOISELLE DE . l'eSPINASSS . — EnC01« WEt
mot, de grâce.
BORDEU. — Dites donc vite.
mademoiselle de l'espinasse. — Vous souvenez-vous de ces sauts dont vous m'avez parlé ?
BORDEU. — Oui.
mademoiselle de l'bspinasse. — Croyez-v?5us que les sots et les gens d'esprit aient de œs sauts-là dans les races ?
BORDEU. — Pourquoi non?)
mademoiselle de l'espinasse. — Tant mieux pour nos arrière-neveux; peut-être reviendrat-il un Henri IV.
BORDEU. — Peut-être est-il tout revenu.
mademoiselle DE l'espiwabsb. — Docteur, vous devriez venir dîner avec nous.
RÊVE DE d'aLEMBERT. 25 r
BORDÉu. — Je ferai ce que je pourrai, je ne promets pas; vous me prendrez si je viens.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Nous VOUS attendrons jusqu'à deux heures.
BORDEU. — J'y consens.
PUISéiS PHILOSOPHIQUES.
(Les notes id correspondent aux paragraphes namérotés.)