LE MÉDECIN BORDEU
BORDEU. — Eh bien! qu'est-ce qu'il y a de nouveau? Est-ce qu'il est malade?
MADEMOISELLE DE L*ESP1NASSE. — Jc IC CrainS ;
il a eu la nuit la plus agitée.
BORDEU. — Est-il éveillé?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — PaS enCOFC.
BORDEU, après s'ôtre approché du lit de D'Alembert et lui avoir tâté le pouls et la peau. — Ce ne sera rien.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — VoUS CrOyCZ ?
BORDEU. — J'en réponds. Le pouls est bon...
un peu faible... la peau moite... la respiration facile.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — N'y a-t-il rien à lui faire ?
BORDEU. — Rien.
mademoiselle de l'espinasse. — Tant mieux, car il déteste les remèdes.
BORDEU. — Et moi aussi. Qu'a-t-il mangé à souper ?
mademoiselle de l'espinasse. — Il n'a rien voulu prendre. Je ne sais où il avait passé la soirée, mais il est revenu soucieux.
RÊVE DE d'aLEMBERT. I9I
BORDEu. — C*est un petit mouvement fébrile qui n'aura point de suite.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — En rentrant, il a pris sa robe de chambre, son bonnet de nuit, et s est jeté dans son fauteuil, où il s* est assoupi.
BORDEU. — Le sommeil est bon partout ; mais il eût été mieux dans son lit.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Il S*eSt fâché
contre Antoine, oui le lui disait; il a fallu le tirailler une demi-neure pour le faire coucher.
BORDEU. — C'est ce qui m'arrive tous les jours, quoique je me porte bien.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Quaud il a été couché, au lieu de reposer comme à son ordinaire, car il dort comme un enfant, il s'est mis à se tourner, à se retourner, à tirer ses bras, à écarter ses couvertures, et à parler haut.
' BORDEU. — Et qu'est-ce qu'il disait ? de la géométrie?
MVDEMOisELLE DE l'espinasse. — Non; cek avait tout l'air du délire. C'était, en commençant, un galimatias de cordes vibrantes et de nbres sensibles. Cela m'a paru si fou que, résolue de ne pas le quitter de la nuit et ne sachant 3ue faire, j'ai approché une petite table du pied e son lit, et je me suis mise à écrire tout ce que j'ai pu attraper de sa rêvasserie.
BORDEU. — Bon tour de tête qui est bien de vous. Et peut-on voir cela ?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Saus difficulté; mais je veux mourir, si vous y comprenez quelque CD ose.
BORDEU. — Peut-être.
mademoiselle de l'espinasse. — Docteur, êtesvous prêt?
BORDEU. — Oui.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — EcOUtCZ. « Un
g oint vivant... Non, je me trompe. Rien d'aord, puis un point vivant... A ce point vivant
192 RÊVE DE d'aLEMBERT.
il s'en applique un autre, encore un autre ; et par ces applications successives il résulte un être un, car je suis bien un, je n'en saurais douter... (En disant cela, il se tâtait partout.) Mais comment cette unité s'est-elle faite? (Eh! mon ami, lui ai-je dit, qu'est-ce que cela vous fait? dormez... Il s'est tu. Après un moment de silence, il a repris comme s'il s'adressait à quelqu'un :) Tenez, philosophe, je vois bien un agrégat, un tissu de petits êtres sensibles, mais un animal !... ' un tout! un système un, lui, ayant la conscience de son unité! Je ne le vois pas, non, je ne le vois pas... » Docteur, y entendez-vous quelque chose ?
BORDEU. — A merveille.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Vous êtes bien heureux... « Ma difficulté vient peut-être d'une fausse idée. »
BORDEU. — Est-ce vous qui parlez?
mademoiselle de l'espinasse. — Non, c'est le rêveur.
Je continue... Il a ajouté, en s 'apostrophant lui-même : « Mon ami D'Àlembert, prenez-y garde, vous ne supposez que de la contiguïté où il y a continuité... Oui, il est assez malin pour me dire cela... Et la formation de cette continuité? Elle ne l'embarrassera guère... Comme une goutte de mercure se fond dans une autre goutte de mercure, une molécule sensible et vivante se fond dans une inolécule sensible et vivante... D'abord il y avait deux gouttes, après le contact il n'y en a plus qu'une... Avant l'assimilation il y avait deux molécules, après l'assimilation il n'y en a plus qu'une... La sensibilité devient commune à la masse commune...
En effet, pourquoi non?... Je distinguerai par la pensée sur la longueur de la fibre animale tant de parties qu'il me plaira, mais la fibre sera continue, une... oui, une... Le contact de deux molécules homogènes, parfaitement homogènes,
RÊVE DE d'ALEMBERT. IQS
forme la continuité... et c'est le cas de Funion, de la cohésion, de la combinaison, de l'identité la plus complète qu'on puisse imaginer... Oui, philosophe, si ces molécules sont élémentaires et simples; mais si ce sont des agrégats, si ce sont des composés?... La combinaison ne s'en fera pas moins, et en conséquence l'identité, la continuité... Et puis l'action et la réaction habituelles... Il est certain que le contact de deux molécules vivantes est tout autre chose que la contiguïté de deux masses inertes... Passons, passons; on pourrait peut-être vous chicaner; mais )e ne m'en soucie pas; je n'épilogue jamais... Cependant reprenons. Un fil d'or trèspur, je m en souviens, c'est une comparaison qu'il m'a faite ; un réseau homogène, entre les molécules duquel d'autres s'interposent et forment peut-être un autre réseau homogène, un tissu de matière sensible, un contact cjui assimile, de la sensibilité active ici, inerte la, qui se communique comme le mouvement, sans compter, comme il l'a très-bien dit, qu'il doit y avoir de la différence entre le contact de deux molécules sensibles et le contact de deux molécules qui ne le seraient pas; et cette différence, quelle peut-elle être?... une action, une réaction habituelles... et cette action et réaction avec un caractère particulier... Tout concourt donc à produire une sorte d'unité qui n'existe que dans l'animal... Ma foi, si ce n'est pas de la vérité, cela y ressemble fort... » Vous riez, docteur; est-ce que vous trouvez du sens à cela ?
BORDEU. — Beaucoup.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Il U'CSt donC
pas fou ?
BORDEU. — Nullement.
mademoiselle de l'espinasse. —Après ce préambule, il s'est mis à crier : a Mademoiselle de l'Espinasse! mademoiselle de l'Espinasse! — Que
DIDEROT. II. l3
194 AÊVE Ofi J>'AiaEMBBRT.
voùlea-rvaus ? — AMeg-vous nu .^jKdqnTffoâ/s un essaim .d'abeiliâs sljéûhappter de ieur.niohe ? ^. Ije axondeyou la masae génécale de ia joaatièce, €3Bt la Tuche... Les i avez- vjqus vuesds'en aller iormer à l'extrémité de la bonuiche d'un tarbre. une longue grappe .de ^pietits aaimaux ailés, tous accrochés Xes lins aux autres par les |>attfisr?... .Get£e grappe est un être, un individu, un aninaal^ quelconque... Mais £es grappes vdevraientse.ressemhler toutes.** Gui, 5 il n'admettait qu'.unse seule matière homogène. . . Les avez*vous vues? — Oui, je les^i vues. — Vous^les avez vues ? — Oui, :mon ami, ^ vous dis que<0ui. — :Si l'une de jcesjtbeilles s'avise de pincer d'une iaçcm j^uekonque l'abeille à laquelle jelle s'est accrochée, .que ciroyez-VQus qu'il en Jirrivei* Dites donc.-— Je n'en sais rien. — J)ites toujours... Vous l'ignorez donc, mais le philosophe ne l'ignose ^las, lui* Si vous le voyar jamais, et vous ie verrez ou vous ne le verrez pas, car il me l'a promis, il -vous dira .que celLeci .pincera la suivante ; qu'il s'jexcttera dans -toute la grappe autant de sensations qu'il y a jde petits animaux; que le tout s'aeitera, se remuena, chan^na de situation et de torme ; qu'il s'élèvera du bruit, de petits cris, et que .celui qui n'aurait jamais vu une pareille grappe s'arranger, serait tenté de la prendre pour un animal a cinq ou six cents tètes età mille ou douze cents ailes... » Eh bien, docteur?
BORDEU. — Eh bien, savez^vous que ce rêve est fort beau, et. que vous avez bien fait de Ahécrire.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. '^ RêveZ-VDUS
aussi ?
BORDEU. — Si peu, que je m'engagerais presque à vous dire la suite.
MADEMOISELLE DE l'bshinasm:. — Je ivous en délie. w
BORDEU. — Vous m'en dém^z ?
RÊVE BE dVlEMBëRT. 195
-MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE. — Oui.
BORDEU. — Efsi je rencontre?
MADEMOISELLE DE l'bSPINASSE. "Si VOUS TCn-
contrez, je vous promets... je vous prometsde vous tenir pour le plus grand fou qu'il «y ait au inonde.
BORDEU. —'Regardez sur votre papier et écoutez-moi : L'homme qui prendrait cette "çrapïïe ponr tm animal se tromperait ; mais, mademoi- ; selle, je présume qu'il a continué de vousadre^er la parole. Voiilez-vous qu'il juge plus sainement? Voulez-Tous transformer la grappe d'abeilles en un seul et unique animal? amollissez les ]>âttes par lesquelles elles se tiennent; de contiguSs qu'elles étaient, rendez-les continues. Entre ce , nouvel état de la erappe et le précédent, il y a xertainement une différence marquée; et quelle peut être cette différence, sinon qu'à présent c'est un tout, un animal un, et q^u'auparavant ce n'était qu'un assemblage d'animaux?... Tous nus organes...
MADEMOISELLE DE L*ESPINASSE. — ToUS nOS Or-
ganes !
BORDEU. — PourTcelui qui a exercé la médecine et fait quelques observations...
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — AprèS !
.BORDEU. — Après? "Ne sont cjue des animaux idistincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générales.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — J'en SUIS Confondue; c'est cela, et presque mot pour mot.
Je puis donc assurer à présent à toute la terre qu'il n'y a aucune différence entre un médecia qui veille et un philosophe qui rêve.
BORDEU. — On s'en doutait, ^st-ce !à tout ?
mademoiselle DE l'espinasse. — Gh que non, vous n'y êtes pas. Après votre radotage ou 'le sien, il m'a dit : a Mademoiselle? — 'Mon ami i— Approchez^ous,... encore... encore... 'J'aurais
196 REVE DR d'aLEMBERT.
une chose à vous proposer. — Qu'est-ce ? — Tenez cette grappe, la voilà, vous la croyez bien là, là; feisons une expérience. — Quelle? - Prenez vos ciseaux; coupent-ils bien? — A ravir. — Approchez doucement, tout doucement, et séparez-moi ces abeilles, mais prenez garde de les diviser par la moitié du corps, coupez juste à l'endroit où elles se sont assimilées par les pattes. Ne craignez rien, vous les blesserez un peu, mais vous ne les tuerez pas... Fort bien, vous êtes adroite comme une fée... Voyez- vous comme elles s'envolent chacune de son côté ? Elles s'envolent une à une, deux à deux, trois à trois. Combien il y en a! Si vous m'avez bien compris... Vous m'avez bien compris ? — Fort bien. — Supposez maintenant... supposez... » Ma foi, docteur, j'entendais si peu ce que j'écrivais ; il parlait si bas, cet endroit de mon papier est si barbouillé que je ne le saurais lire.
BORDEu. — J y suppléerai, si vous voulez.
MADEMOISELLE DE L ESPINASSE. — Si VOUS pOUVeZ.
BORDEU . — Rien de plus facile. Supposez ces abeilles si petites, si petites que leur organisation échappât toujours au tranchant grossier de votre ciseau : vous pousserez la division si loin qu'il vous plaira sans en faire mourir aucune, et ce tout, formé d'abeilles imperceptibles, sera un véritable polype que vous ne détruirez qu'en l'écrasant. La différence de la grappe d'abeilles continues, et de la grappe d'abeilles continués, est précisément celle des animaux ordinaires, tels que nous, les poissons, et des vers, des serpents et des animaux polypeux; encore toute cette théorie souffre-t-elle quelques modifications... (Ici mademoiselle de l'Espinasse se lève brusquement et va tirer le cordon de la sonnette.) Doucement, doucement, mademoiselle, vous l'éveillerez, et il a besoin de repos.
MADEMOISELLE DE l'espinasse, — Je n'y pensais
paSj tant j'en suis étourdie. (Au domestique qui entre.) Qui de vous a été chez le docteur?
LE DOMESTIQUE. — C'est moi, mademoiselle.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Y a-t-ll longtemps ?
LE domestique. — Il n*y a pas une heure que j'en suis revenu.
mademoiselle de l'espinasse. — N'y avez-vous rien porté ?
le domestique. — Rien.
mademoiselle de l'espinasse. — Point de papier?
LE domestique. — Aucuu.
mademoiselle de l'espinasse. — Voilà qui est bien, allez... Je n'en reviens pas. Tenez, docteur, j'ai soupçonné quelqu'un deux de vous avoir communiqué mon griffonnage.
BORDEU. — Je vous assurc qu'il n'en est rien.
mademoiselle de l'espinasse. — A présent que je connais votre talent, vous me serez d'un grand secours dans la société. Sa rêvasserie n'en est pas demeurée là.
BORDEU. — Tant mieux.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Vous n'y vovez donc rien de fâcheux?
BORDEU. — Pas la moindre chose.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Il a COUtinué...
« Eh bien, philosophe, vous concevez donc des polypes de toute espèce, même des polypes humains?... Mais la nature ne nous en offre pas. »
BORDEU. — Il n'avait pas connaissance ae ces deux filles qui se tenaient par la tête, les épaules, le dos, les fesses et les cuisses, qui ont vécu ainsi accolées jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, et qui sont mortes à quelques minutes l'une de l'autre. Ensuite il a dit?...
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Des folies qui ne s'entendent qu'aux Petites-Maisons. Il a dit : (c Cela est passé ou cela viendra. Et puis qui
19S RÊVE DEL u'ALEMBERT. .
sait l'état, des choses dans les autres planètes? >x
BORDEu. — Peul-etre. ne. faut-il pas aller si loin.
MABE^oiSELXE DE l!e&pinasse. — a Daus. Jupiter ou dans Saturne, des polypes humains 1 Les. mâles se résolvant en mâles, les femelles en:, femelles, cela est plaisant... (Là, il s'est mis à faire, des- éclats de rire à. m'efirayer.) L'homme se résolvant en une infinité d'hommes atomiques, qu'on renferme entre des feuilles de papier comme des œufs d'insectes, qui filent leurs coques, qui restent un certain temps en chrysalides, qui percent leurs cojques et quia s'échappent en papillons, une. société d'hommes formée, une province entière peuplée des débris d'un: seul, cela.esttout à.fait. agréable à imaginer.,. (Et puis les éclats de rire ont repris.) Si rKomme. se. résout quelque part en une infinité^d'hommes animalcules^ on yv doit, avoij moins de. répugnance à mourir ; on y répare si. facilement la: pertes d'un homme, . qu'elle y doit, causeir peu de. regrets. »
BORDEU. -;- Cette extravagante supposition, est presque l'histoire réelle, de toutesr les. espèces d'animaux subsistants et à venir; Si l'homme ne, se résout pas en une infinité d'hommes, il se résout, du moins, en une. infinité, d'animsdcules dcmt il. est impossible de prévoir les métamorphosesïet l'organisation future. et dernière. Qui saitrsi.ce n'est pas la pépinière, d'une seconde génération d^êtres> séparée, de. celle-ci par. un mtcrvolle incompréhensible, de siècles et de décvektfipKments successif^?.
MADEMOISELLE. DEi l'esp»usse. Que. marmottezvaasdà tout has^ docteur ?
BORDEU. — Rien, rien, je rêvais de mon. côté. MadeoBokelle. con tînuezide. lire.
MAJDEMOiSELLEi DE l'espinasse^ — ce Tout. bien consid^^, pourtant, j'aime mieux notrefaçon de
RÊi^ m d'at.bmbsrt. 199
repeupler, a-t*il ajouté;.. Philosophe, voua qui saverce qui se passe là où ailleursi dhes-moi, la dissolution de diiférentes parties n'y donne-t-elle pas des hommes de différents caractères? La cervelle; lé cœur, la' poitrine, les pieds, les. mains, les testicules... Oh! comme cela simplifie la morale!... Un homme néi une femme provenue... (Docteur, vous nre permettrez dr passer ceci...) Une chambre chaude, tapissée de petits cornets^ et sur chacun de ces cornets une étiiquette' : guerriers^ magistrats, philosophes, poètes, cornet de courtisans, cornet de catins^ cor-»nefde rois. »
BORDBu. — Geia est bien gai et bien: fou. Voilà ce qui s'appelle rêver, et' une vision qui me ra* msène à quelques phénomènes assez singuliers;
MABHMOiSEiXE DE l'espinasse. — Ensuite il s'est mis à^ marmotter je ne sais quoi dSe graines, de Iftmbeaox dé chair mis en macération dans ds rèau, de différentes races d'animaux successif^ quMl voyait naître et passer; Il avait imité avec gà main droite lé' tube d'un' microscope, et avec sa gauche^ je crois, l'orifice d'un vase. 11 r^fflar- <fciErdans le vase par cetube, et il disait.: a Voltaire en plaisantera tant qu'il vaudra, mais l'Anguillard a raison : j'en crois- mes yeux ; je les vois^: combien il y enr a! comme ilsvont ! comme il$* viennent"! comme^ ils frétillent !... » Le vase où il apercevait tant de générations momentanées-; li le comparait à l'univers; il voyait dans une* goutte d'eau l'histoire du monde. Cette idée lui paraissait grande: il' la trouvant tt)ut' à fait cnnrarme à la* bonne philosophie qui étudie les grœids corps dans les petits*. Il disait : t Dans la ^utte d'eaut de Neednam', tmit s'exéoute et se passe en un clin d'œill Dans le monde, le même phénomène dure tm peu davantage; mais qu'est-ce que notre durée en comparaison de létemité'des temps? moins? que la goutte que
200 RÊVE DE d'ALSMBERT.
j*ai prise avec la pointe d'une ai^ille, en comparaison de l'espace illimité qui m'environne. Suite indéfinie d'animalcules dans l'atome qui fermente, même suite indéfinie d'animalcules dans l'autre atome qu'on appelle la Terre. Qui sait les races d'animaux qui nous ont précédés ? qui sait les races d'animaux qui succéderont aux nôtres? Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n'en a jamais eu d'autre, et n'en aura jamais d'autre.
« Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant : Rerum novus nascitur ordo, voilà son inscription éternelle... » Puis il ajoutait en soupirant : a O vanité de nos pensées ! ô pauvreté de la gloire et de nos travaux! ô misère !ô petitesse de nos vues ! Il n'y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir... Mademoiselle de l'Espinasse, où êtes-vous? — Me voilà. » — Alors son visage s'est coloré. J'ai, voulu lui tâter le pouls, mais je ne sais où il avait caché sa main. Il paraissait éprouver une convulsion. Sa bouche s était entr'ouverte, son haleine était pressée ; il a poussé un profond soupir, et puis un soupir plus faible et plus profond encore ; il a retourné sa tête sur son oreiller et s'est endormi. Je le regardais avec attention, et j'étais toute émue sans savoir pourquoi, le cœur me battait, et ce n'était pas de peur. Au bout de quelques moments, j'ai vu un léger sourire errer sur ses lèvres; il disait tout bas : « Dans une planète où les hommes se multiplieraient à la manière des poissons, où le frai d'un homme pressé sur le frai d'une femme. .. J'y aurais moins de regret... Il ne faut rien perdre de ce qui peut avoir son utilité. Mademoiselle^ si cela pouvait
RÊVE DE d'aLEMBERT. 201
se recueillir, être enfermé dans un flacon et envoyé de grand matin à Needham... » Docteur, et vous n'appelez pas cela de la déraison?
BORDEU. — Auprès de vous, assurément.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Auprès de moi, loin de moi, c'est tout un, et vous ne savez ce que vous dites. J'avais espéré que le reste de la nuit serait tranquille.
BORDEU. — Cela produit ordinairement cet effet.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — PointdUtOUt:
sur les deux heures du matin, il en est revenu a sa goutte d'eau» qu'il appelait un mi... cro... BORDEU. — Un microcosme.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — C'CSt SOn .
mot. Il admirait la sagacité des anciens philosophes. Il disait ou faisait dire à son philosophe, je ne sais lequel des deux : a Si lorsque Epicure assurait que la terre contenait les germes de tout, et que Tespèce animale était le produit de la fermentation, il avait proposé de montrer une image en petit de ce qui s^était fait en grand à l'origine des temps, que lui aurait-on répondu?... Et vous ravez sous vos yeux cette image, et elle ne vous apprend rien... Qui sait si la lermentation et ses produits sont épuisés? Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes? Qui sait si ce bipède déformé, qui n'a que quatre pieds de hauteur, qu'on appelle encore dans le yoisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n'est pas l'image d'une espèce qui passe? Qui sait s'il n'en est pas ainsi de toutes les espèces d'animaux? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile? Qui sait quelle sera la durée de cette inertie? Qui sait quelle race nouvelle peut résulter derechef d'un amas aussi grand de points sensi-
20Z REVE DB D ALBMBraiT..
bles et vivants? Pourquoi. pas uir seul animal ^ Qu'était r.éléphant dans soni origine? Peut>-^tre l'animal énorm» tel qu'il nous paraît, peut-êtrer un atome, car tous les^deux sont également possibles;, ils ne supposent que le mouvement et I les propriétés diverses de la matière... Uélé* phantj cette masse énorme, organisée, le produit subit de la fermentation I. Pourquoi non? Le rapportde: ce grand quadrupède à sa matrice
Î)remière est moindre que celui du vermisseau à* a mt)lécule de farine quii ^a^ produit; mais le ' vennisseau n^esr qu'un vermisseau... C'est-^ dire cjue la petitesse qui vous- dérobe souj oi^gaDnisation lui ôte sonmerveilleuR... Le prodige, c'est la vie, c'est la sensibilité t; et ceprocfîgen^n estpiusun... Lorsque j'ai vu lai matières inerte passer à l'état sens ibleî, rien' ne doit plus nifé* tonner... Quelle comparaison d'un petit nombre d'éléments^ mis^en fermentation dans^ lacrenx. de: ma main, et de ce réservoir inmiense d'élé»ments divers épar^ dans les^entrailles de.' la terra, à sa surface^ au sein des mers, dans le vaguedesr airs!... Cependant, puisque les mêmes causes subsistent, pourquoi les; effets ont- ils cessé:?. Pourquoi ne voyons-nous plus le taureau ptercer la terre de^ sa corne:, appuyer ses' pieds contre lei sol, et faire effort pour en dégager son oorps» pesant?... Laissez passer la race présente, desanimaux subsistants ;* laissez' agir le grand sédii-' ment inerte quelques^^ millions de siècles:w Peutêtre faut.-il^ pour renouveler les espèces, dix fois. plus' de temps! qu'il m'en est accordé, à leur- durée; Attender, et ne vous hâtez pas de prônons- CCT" sur" le grand travail de nature •. Vouk. avesD deux gjrands phénomènesv le- passage de- 1! états d'inertie à l'étiatrde'sraisibiiitéj.erles gpnjémtions spontanées ; qu'ils; vous suffisent : tirea^en de justes consécjuenoes^ et dans un ordre- de cftoses où il n'y a' m grand ni petit, ni.dm-afale, nii pas-
RÊTE DF b'aLEMBBRT; 203
sag«r absolus, garantissez-vous du sophisme de réphémère... » Docteur, qu'est-ce que c'est que le sophisme de l'éphémère?
BORDEu. — Cest celui d'un être passager qui croit à rimmortalité des choses*
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — La rose de Fontetielle qui disait cjue de mémoire de rose ont n'avait vu mourir un jardinier?
BORDEU. — Précisément; cela est' léger et profond.
MADBMOTSELLB DE l'eSPINASSB. — PoUrOTloi VOS
philosophes ne s'expriment-ils pas avec la grâce de celui-ci ? nous lès entendrions;
BORDEU. — Franchement, je ne sais si ce ton frivole convient aux sujets graves.
MADEMOISELLE DE l'eSMNASSE. — Qu'appelcZ^
DUS un sujet grave >
BORDEU. — Mais la sensibilité générale, la;* formation de l'être sentsmt, son unité, l'origine des animaux, leur dtirée^ ef toutes les questions doiTquelles cela tient.
MADEMoiSBLus DE li'espïnasse . — Moî^ j'iappclle cela des folies aux<juelles je^^ permets de rêver quand on dort, mais= dont un homme de boni seus-qui veille ne s'occupera jamais.
BORDEU. — Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — G'cst que les unes^ sont si claires qu'il est inutik d'en chercher là' raison, d'autres > si obscures^ qu'on n'y voit goutte, et' toutes de la plus parfaite imi'tilité.
BORDEir. — Croyer-vous, mademoisdle, qu'il soit indifférent de nier ou d'admettre une intelligence suprême ?
mademoiselle de l'espinasse». — Non.
BORDEfu. — Cioyez- vous qu'on puisse prendre parti sur rintelhgence suprême, sans' siavoir à quoi Ven tenir sur l'éternité de la matière et ses propriétés^ la distinaion des deux substances, là
nature de Thomme et la production des animaux?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Non.
BORDEU. — Ces questions ne sont donc pas aussi oiseuses que vous les disiez.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Mais que me fait à moi leur importance, si je ne saurais les éclaircir?
BORDEU. — Et comment le saurez- vous, si vous ne les examinez point? Mais pourrais-je vous demander celles que vous trouvez si claires que l'examen vous en paraît superflu?
mademoiselle de l'espinasse. — Celles de mon unité, de mon moi, par exemple. Pardi, il me semble qu'il ne faut pas tant verbiager pour savoir que je suis moi, gue j'ai toujours été moi, et que je ne serai jamais une autre.
BORDEU. — Sans doute le fait est clair, mais la raison du fait ne Test aucunement, surtout dans l'hypothèse de ceux qui n'admettent qu'une substance et qui expliquent la formation de l^omme ou de l'animal en général par l'apposition successive de plusieurs molécules sensibles. Chaque molécule sensible avait son moi avant l'application; mais comment l'a-t-elle perdu, et comment de toutes ces pertes en est-il résulté la conscience d'un tout ?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Il me Semble que le contact seul suffit. Voici une expérience que j'ai faite cent fois... mais attendez... Il faut
aue j'aille voir ce qui se passe entre ces rideaux... dort... Lorsque je pose ma main sur ma cuisse, je sens bien d'abord que ma main n'est pas ma cuisse, mais quelque temps après, lorsque la chaleur est égale dans l'une et l'autre, je ne les distingue plus ; les limites des deux parties se confondent et n'en font plus qu'une.
BORDEU. — Oui, jusqu'à ce qu'on vous pique 'une ou l'autre ; alors la distinction renaît. Il y
RÊVE DE D*ALEMBBRT. 203
a donc en vous quelque chose qui n'ignore pas si c'est votre main ou votre cuisse qu'on a piquée, et ce quelque chose-là, ce n'est pas votre pied, ce n'est pas même votre main piquée :
c'est elle qui souffre, mais c'est autre chose qui le sait et qui ne souffre pas.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Mais je crois que c'est ma tête.
BORDEu. — Toute votre tête?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — NOU, teueZ.
docteur, je vais m'expliquer par une comparaison, les comparaisons sont presque toute la raison des femmes et des poètes. Imaginez une araignée...
d'alembert. — Qui est-ce qui est là?... Est-ce vous, mademoiselle de TEspinasse?
mademoiselle de l'espinasse. — Paix, paix...
(Mademoiselle de l'Epinasse et le docteur gardent le silence pendant quelque temps, ensuite mademoiselle de TEspinasse
dit à voix basse : ) Je le crois rendormi.
BORDEU. — Non, il me semble que j'entends quelque chose.
mademoiselle de l'espinasse. — Vous avez raison ; est-ce qu'il reprendrait son rêve ?
BORDEU. — Ecoutons.
d'alembert. — Pourquoi suis-je tel? c'est qu'il a fallu que je fusse tel... Ici, oui, mais ailleurs? au pôle? mais sous la ligne? mais dans Saturne?... Si une distance de quelques mille lieues change mon espèce, que ne fera point l'intervalle de quelques milliers de diamètres terrestres?... Et si tout est un flux général, comme le spectacle de l'univers me le montre partout, que ne produiront point ici et ailleurs la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles ? Qui sait ce qu'est l'être pensant et sentant en Saturne?... Mais v a-t-il en Saturne du sentiment et de la pensée ?... pourquoi non ?... L'être sentant et pensant en Saturne aurait-il plus de
!2o6 REV£ .AE d'aLëMBERT.
aens qu£ je n'en .ai?... Si ceJa est, .ah!. qu'il lest malheureux .le Saturnien '.....Elus de.^ens, plus de besoins.
BORDEu. — I II a. raison; les organes, produisent les besoins, et réciproquement les. besoins produisent les organes.
MADEMOISELLE ûE l'espinasse. — .Dûcteur, délirez- VOUS aussi?
BORDEU. — Pourquoi non? J'ai vu deux.moigfions devenir à la longue deux bras.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Vous meiitez.
BORDEU. — Il est vrai; mais au défaut de deux bras qui manquaient, j'ai vu deux omoplates s'allonger, se mouvoir en pince, et devenir, deux moignons.
mademoiselle de l'espinasse. — Quelle folie !
BORDEU. — C'est un fait. Supposez une longue suite de générations manchotes, supposez^des efforts .continus, et vous verrez Les deuKxotés de cette pincette s'étendre, s'étendre de plus en plus, ae croiser sur le dos, revenir par devant, peut-être se digiterà leurs extrémités, et. refaire des bras et des mains. La. conformation originelle s'altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant, que je ne désespère pas que .l'homme ne finisse par n'être qu'une tête.
mademoiselle de l'espinasse. — Une tête! une tète! c'est bien peu de chose; j'espôrje que la .gaktnterie effrénée... Vous me faites venir des idEees bien ridicules.
tBORDEu. — .Paix.
d'alembert. — Je suis donc tel, parce qu'il a fedlu que je fusse tel. Changez le tout, vousjiie changez nécessairement; mais le tout .change sans cesse... L'homme n'est qu'un effet commun, le monstre qu'un effet rare; tous les deux également .naturels, également, nécessaires, éga-
RBWEJ>E D'ALBMœRT. OOf]
lemeat dans rordse universel et ^énéml... Et qu'est-tce qu'il y a. d'étonnant à caela?... Tous les êtres circulent les uns dans les autces^pai^ jconsé- ' quent toutes les eapèces.». tout est.enain^ux.per pétuel... Tout animal est plus oujnoins.homnie; tomt minécal .est phis 'on moins plante ; toute pian te est plus cm moins animal. Il n'y a rien aie précis en nature... Le ruban xlu père .Castel..« Qui, père Gastél, c'est votre ruban jet ce n'est que cela. Toute t chose est plus ou moins Aine jchose quelconque, plus ou moins terre, pli:s ou moins eau, plus ou moins air, plus ou .moins feu; plus Qu moins d'un règne ou. d'un autre... donc rien n'est de J'essence d'un «être particulier... Non, sans oloute, puiscpi'il n'y a aucune qualité. dtmt aucun être ne soit participant... .et quex'est lerapportplus ou moins grand de cette qualité qui nous la fait attribuer à un êtce exclusivement à un autre... Et vous parlez d'individus, pauvres philosophes! laissez là vos individus; répondez-moi. Y a-t-il un atome en nature rigoureusement semblable à un autre atome»?-.. Non... Ne convenez-vous pas que tout tient jen nature (et qu'il est impossible qu'il y.ait ,un Tide dans la chaîne ? Que voulez-vous aonc dire avec vos individus? 11 n'y en a point, non, il n'y en a point... Il n'y a qu'un seul .grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans une i machine, dans un animal quelconque, il y a une partie que vous appellerez telle ou telle; mais quand vous donnerez le nom d'individu à cette partie du tout, c'est par un concept aussi faux que si, dans un oiseau, vous donniez le nom d'individu à l'aile, à une plume de l'aile... Et vous parlez d'essences, pauvres philosophes ! laissez là vos essences. Voyez la masse générale, ou si, pour l'embrasser, voïts avez Timaçination trop étroite, voyez votre première origine et votre fin dernière... O Architas, vous qui avez
208 REVE DE d'ALEMBERT.
mesuré le globe, qu'êtes- vous? un peu de cendre... Qu'est-ce qu'un être?... La somme d'un certain nombre de tendances... Est-ce que je puis être autre chose qu'une tendance?... non, )e vais à un terme... Et les espèces?... Les espèces ne sont que des tendances a un terme commun qui leur est propre... Et la vie?... La vie, une suite d'actions et de réactions... Vivant, j'a^s et je réagis en masse... mort, j'agis et je réagis en molécules... Je ne meurs donc point?... Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit... Naître, vivre et passer, c*est changer de formes... Et qu'importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre. Depuis Téléphant jusqu'au puceron... depuis le puceron jusqu'à la molécule sensible et vivante, l'origine de tout, pas un point dans la nature entière qui ne souffre ou qui ne jouisse.
MADEMOISELLE DE L^ESPI NASSE. — Il UC dit pluS
rien.
BORDEu. — Non; il a fait une assez belle excursion. Voilà de la philosophie bien haute ; systématique dans ce moment, je crois que plus les connaissances de T homme leront des progrès, plus elle se vérifiera.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Et UOUS, OÙ
en étions- nous?
BORDEU. — Ma foi, je ne m'en souviens plus ; il m'a rappelé tant de phénomènes, tandis que je l'écoutais !
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Attendez, attendez,... j'en étais à mon araignée.
BORDEU. — Oui, oui.
mademoiselle de l'espinasse. — Docteur, approchez-vous. Imaginez une araignée au centre de sa toile. Ebranlez un fil, et vous verrez l'animal alerte accourir. Eh bien ! si les fils que l'insecte tire de ses intestins, et y rappelle quand il
lui plaît, Élisaient partie sensible de lui-même?... BORDEu. — Je vous euteuds. Vous imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu'on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — C*eSt Cela.
BORDEU. — Votre idée est on ne saurait plus juste ; mais ne voyez-vous pas que c'est à peu près la même qu'une certaine grappe d'abeilfes?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Ah 1 Cela est vrai ; j'ai fait de la prose sans m'en douter.
BORDEU. — Et de la très-bonne prose, comme vous allez voir. Celui qui ne connaît l'homme que sous la forme qu'il nous présente en naissant, n'en a pas la moindre idée. Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tots ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son cœur, ses poumons, ses intestins, ses muscler, ses os, ses nerfis, ses membranes, ne sont, à proprement parler, que les développements grossiers d'un réseau qui se forme, s'accroît, s'étend, jette une multitude de fils imperceptibles.
mademoiselle DE l'espinasse. — Voilà ma toile et le point originaire de tous ces fils- c'est mon araignée.
BORDEU. — A merveille.
mademoiselle de l'espinasse. — Où sont les fils ? où est placée l'araignée?
BORDEU. — Les fils sont partout; il n'y a pas un point à la surface de votre corps auquel ils n'aboutissent; et l'araignée est nichée dans une partie de votre tête que je vous ai nommée, les méninges, à laquelle on ne saurait presque toucher sans frapper de torpeur toute la machine.
mademoiselle de l'espinasse. — Mais si un atome fait osciller un des fils de la toile de l'araignée, alors elle prend l'alarme, elle s'inquiète,
2IO RÊ^E7 DE d'aLEMBERT.
elle fuit ou elle accourt. An centre elle est: in* struite de tout ce qui se passeen quelque eiràjx>it que ce soitr de rappartement' immense qu'eUe'a tapissé. Pourquoi estnse que je ne sais pas oe.qui se passe dans le mien^ ou le monde, puisque jef suis un peloton de points sensibles, que tout presse sur moi et que je presse sur tout i*
BORDEU. — C'est que les impressions s%£â»blisscotien raison de la distance d^où elles partent.
MADiEMOiSELUE' DE' l'bspinàssb; — Si Vùm frappe: du coup le piusdéger à Textrémité d'une long^ue. poutre, j'entends ce coup, siij'ai mon oreille placée à l'autre. extrémité. Gettej poutre toucherair d'un bout sur la terre et de mutre-bour dams 9îrius^ que le même effet' serait produit; Pourquoi, tout étant lié, contigu, c'est-^dire la pou^ tre existante et réelles, n'entcwds-je pa»;ce qui; sôt'pa&sedans lîespace immense qui m'environne, surtout si j'y prête l'oreille?
BOioDEu. — Et qui estrce qui vous< a- dit' que-' vous ne l'entendiez: pas plusou moins,? Mais il'.y^' a sMcôn, Timpression est' si faible, si croisée sur laT0uta;Tvous êtes entourée et 'assourdie-debruitSv si vidents et .si divers; c'est qu^en tre Saturne 'et î vousii n'y a* que des»^ corps oontigus^ auilieu qu'il y jfanudrait' dè= la? continuité.
MADEMOISELLE DE l'espjnasse. — C'est bien donn^mage.
BDHBE'u. — Il est vrai; car vous seriez Dieu. Par votre identité avec ttmslés^ êtres dfe la^ nature, vous sauriezJtout' ce^quiise?fàit; par votre mémoire, vous > sauriez 'tout* ce* qui s^y est fait.
MAEBMOISELtt-E»' DE^: L'B8(Pl»468Ei EtTCe* quî» S^
féitt?^
BORDBK^. — Vous foTOi«riez^ sun* l'a venin dèsr. con^turesî vraisemblables^ mais-sufetteffîà emreur. G'escpréeisémentcommeisi voua^^cherohicz à dèviner»ce qui va sepwser'auîdèdansîde vonosi à,rextrémité;xie votre pied oirdevotmnaiîic.
RÊVE^ DE D'ALBMBEier« 2 1 1
MAOBMOisELLE D£ l'^spinasse. — Et quî est-ce <juL VOUS a dit: que ce monde n'avait pas aussi ses méniirges, ou qu'il ne réside pas dans quelque l'ecoin de Tespaceune grosse ou une petite araignée dont les fils s'étendent à tout ?
BORDBU. — Personne, moins encore si elle n'a pay été ou si elle ne.seara.pas.
MADEMOjaffLLE'DE L'EsmNAssE. — Comment ! cette espèce der Dieu -là..,
BOK2)E^. . — La seule qui se. conçoive..,
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Pourraît avoir été, ou venir et passer?
BORDEO. — Sans, doute; mais puisqu'il serait matière dansi'univers, portioii de Tunivers, suf jtt à vicissitudes^ il vieillirait, il mourrait:
mademoiselle de l'espinasse. — Mais voici. bien une autre extravagance qui me vient.
bordeu. — Je. vous dispense de me la dire, je la sais^
MAD1SMOISBLLB UE L'ESPINASSE. — Voyons, quelle est-elle?
BORDBU. — Vous voyez rintôlligence unie à des portions de matière très-énergiques, et la
Possibilité dé toutes sortes de prodiges imaginales. D'autres l'ont pensé comme vous* MADEMOISELLE im l'espinasse. — Vous m'avcz devinée, et je ne vous en estime pas davantage. Il Ênit que vous ayez un merveilleux penchant à> la folie.
BORDBU. — D'accord.. Mais que cette, idée at-elle^ d'effrayant? Ce: serait une. épidémie de bons et de mauvais génies; les lois les plus. constantes^ de lanatare: seraient interrompues par des agents- ntttureh ; notre: physique générale en deviendrait plus dffîcile, mais il n'y aurait, point de miracles.
madhmdisblle dï L'jsPiNAssst — Eu. vérité, il firàt^tfe bien circonspect sur ce.qu^.on assure et sur ce qu'on nii»;
212 RÊVE DE d'ALEMBBRT.
BORDEO. — Allez, celui qui vous raconterait un phénomène de ce genre aurait Tair d'un grand menteur. Mais laissons là tous ces êtres imaginaires, sans en excepter votre araignée à réseaux infinis : revenons au vôtre et à sa formation.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — J'y consens.
d'alembert. — Mademoiselle, vous êtes avec quelqu'un : qui est-ce qui cause là avec vous?
mademoiselle de l'espinas se. — C'est le docteur.
d'alembert. — Bonjour, docteur : que faitesvous ici si matin ?
BORDEu. — Vous le saurez : dormez.
d'alembert. — Ma foi, j'en ai besoin. Je ne crois pas avoir passé une autre nuit aussi a^tée que celle-ci. Vous ne vous en irez pas que je ne sois levé.
BORDEU. — Non. Je gage, mademoiselle, que vous avez cru qu'ayant été à l'âge de douze ans une femme la moitié plus petite, a l'âge de quatre ans encore une femme la moitié plus petite, fœtus une petite femme, dans les testicules de votre Ujère une femme très-petite, vous avez pensé que vous aviez toujours été une femm.e sous la forme que vous avez, en sorte que les seuls accroissements successifs que vous avez pris ont fait toute la différence de vous à votre origine, et de vous telle que vous voilà?
mademoiselle de l'espinasse. — J'en conviens.
BORDEU. — Rien cependant n'est plus faux que cette idée. D'abord vous n'étiez rien. Vous fûtes, en commençant, un point imperceptible, formé de molécules plus petites, éparses dans le sang, la lymphe de votre père ou de votre mère ; ce point devint un fil délié, puis un faisceau de fils. Jusque-là, pas le moindre vestige de cette forme agréable que vous avez : vos yeux, ces beaux yeux, ne ressemblaient non plus à des yeux que l'extrémité d'une griffe d'anémone ne ressemble à une anémone. Chacun des brins du faisceau
RÊVE DE d'ALEMBERT. 2i3
de fils se transforma, par la seule nutrition et par sa conformation, en un organe particulier : abstraction faite des organes dans lesquels les brins du ^isceau se métamorphosent^ et auxquels ils donnent naissance. Le faisceau est un système purement sensible; s'il persistait sous cette forme, il serait susceptible de toutes les im-
f>ressions relatives à la sensibilité pure, comme e froid, le chaud, le doux, le rude. Ces impressions successives, variées entre elles et variées chacune dans leur intensité, y produiraient peutêtre la mémoire, la conscience du soi, une raison très-bornée. Mais cette sensibilité pure et simple, ce toucher, se diversifie par les organes émanés de chacun des brins ; un brin formant une oreille, donne naissance à une espèce de toucher que nous appelons bruit ou son; un autre formant le palais, donne naissance à une seconde espèce de toucher aue nous appelons saveur ; un troisième formant le nez et le tapissant, donne naissance à une troisième espèce de toucher que nous appelons odeur; un quatrième formant un œil, donne naissance à une quatrième espèce de toucher que nous appelons couleur.
MADEMOISELLE DE L ESPf NASSE. — Mais si je VOUS
ai bien compris, ceux qui nient la possibilité d'un sixième sens, un véritable hermaphrodite, sont des étourdis. Qui est-ce qui leur a dit que nature ne pourrait former un faisceau avec un brin sin^lier qui donnerait naissance à un organe qui nous est inconnu?
BORDEu. — Ou avec les deux brins qui caractérisent les deux sexes? Vous avez raison; il y a plaisir à causer avec vous : vous ne saisissez pas seulement ce qu'on vous dit, vous en tirez encore des conséquences d'une justesse qui m'étonne.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — DoCteur, VOUS
m'encouragez.
1M4 REVE DE dUlEMBERT.
BORDEu. — Non, ma foi, je vous dis ce que fe pense.
MADEMOISELLE DE L'î»pmA»M:. — Je ^voïs 'bien l'emploi de quelques-uns des brins du fàisceEra ; mais les autres, que deviennent- ik ?
BORDEU. — Et vous CToyez ' qu'uïic 'autre que vous aurait songé à cette question?
MADEMOISELLE DE l'espinIasse. — CeTtatiiement.
BORDEU. — Vous n'êtes pas vaine. Le reste des brins va former autant d^autres espèces 'de toucher qu'il y a de diversité entre les organes et les parties du corps.
mademoiselle DE l'^espinasse. — lEt co mme n t les appelle-^t-on ?'Je n'en ai jamuis entendu parler.
BORDEU. — Ils n'ont'pas de nom.
mademoiselle de l'espinasse. — >Et -pourquoi ?
BORDEU. — C'est qu'il n^y a pas autant de différence entre les sensatioiïs excitées par leur moyen qu'il y en a entre les sensations .excitées par le moyen des autres organes.
mademoiselle DE l'espinasse. — TTès-^sériensement vous pensez que le pied, la main, les cuisses, k -ventre, l'estomac, la poitrine, k poumon, le cœur ont leurs sensations particuliâxs ?
BORDEU. — Jelepense. Si j'osafis, ievousdeanmnderais si parmi ces sensations qu on ne nomms pas...
MADEMOISELLE DE l'espinasse . -— Je VOUS entends. Non. Celle-là est toute seule de son .espèce, et c'est dommage. Mais quelle raison avezvous de cette multiplicité de sensations vpLi^ douloureuses qu'agréables dont il vous plaît de nous gratifier?
BORDEU. — La raison? c'est que nous les discernons en grande partie. Si cette infinie diversité de toucner n'existait pas, on saurait qu^on éprouve du plaisir ou de la douleur, mais. on ne saurait où les rapporter. Il faudrait le secours de la vue. Ce ne serait plus une affaire de sensa-
RÊV£ DE D*ALBMBERT. /2 I 5
tianv ce serait xme affaire d'expérience :et d'ôb^ servation.
MADEMOISELLE DE Lr'sspiKAssE. — QutajQd} je dirais que j'ai mal au doig;^:si Ton me demiaûdait paurquoi j'assure que c'est au doigt que j'ai^mal, il faudrait. que je répondisse non pas quepje .4e sens, mais, que je sens du maliet que je vois^que mon doigt est malade.
BORDEu. — C'est cela. Yenez que je vons<.embrasse.
MADEMOISELLE DE l'espinasse . — Très-volontiers.
d'alembert. — Docteur, vous embrassez inaaidemoiselle, c!est fort bien fait à vous.
BORDEU. — J'y, ai beaucoup réfléchi, et il ju'a semblé que la direction et k lieu de la secousse fte suffiraient pas pour déterminer le jugecKent slsubit de l'origine du faisceau.
mademoiselle BE l'esp^nasse. -^ Je m'en isais rien.
BCMiDEu. — Votre doute me plaît. Il est si commun de prendre des qualités naturelles pouniies :kabitud6S acquiseset presque. :aussi vieilles que mous.
■mademoiselle dex'espinasse. — Et réciproque- ;inent.
BORBEU. — Quoi qu'il en soit, vous voyez. <j«ic dans une question où il s'agit de la forniatton première de Tanimalj.c^est s'y prendre troptanl que d'attacher son regard.et;ses réflexions : sur ' Fanimal formé; qu'il faut remonter à ses premiers rudiments, et qu'il est à propos de vous dépouiller de votre organisation actuette,>et de rùvicnÏT à un instant où vous, n'étiez qu'une substance molle, filamenteuse, informe, vermicuiaire, plias analogue au bulbe et à la racine d'une plante qu'à un animal.
jMADemoiselle de l'espinasse. — Si c!était l'u- «aage d'aller toute nue dans les rues, je neiserais •ni lia; première ni la dernière à m'y conformer.
2l6 REVE DE d'aLEMBERT.
Ainsi Élites de moi tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je m'instruise. Vous m'avez ait que chaque brin du faisceau formait un or^ne particulier; et quelle preuve que cela est ainsi?
BORDEU. — Faites par la pensée ce oue nature fait quelquefois; mutilez le faisceau d^un de ses brins ; par exemple, du brin qui formera les yeux ; que croyez-vous qu'il en arrive ?
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Que Tanimal n'aura point d'yeux peut-être.
BORDEU. — Ou n'en aura qu'un placé au milieu du front.
mademoiselle de l'espinasse. — Ce sera un Cyclope.
BORDEU. — Un Cyclope.
mademoiselle de l'espinasse. — Le Cyclope pourrait donc bien ne pas être un être fabuleux.
BORDEU. — Si peu, que je vous en ferai voir un quand vous voudrez.
mademoiselle de l'espinasse. — Et qui sait la cause de cette diversité ?
BORDEU. — Celui qui a disséqué ce monstre et qui ne lui a trouvé qu'un filet optique. Faites par la pensée ce que nature fait quelquefois. Supprimez un autre brin du faisceau, le brin qui doit former le nez, Tanimal sera sans nez. Supprimez le brin qui doit former l'oreille, l'animal sera sans oreilles, ou n'en aura qu'une, et l'anatomiste ne trouvera dans la dissection ni les filets ol&ctifs, ni les filets auditifs, ou ne trouvera qu'un de ceux-ci. Continuez la suppression des brins, et Tanimal sera sans tète, sans pieds, sans mains ; sa durée sera courte^ mais il aura vécu.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et il y a dcs exemples de cela ?
BORDEU. — Assurément. Ce n'est pas tout.
Doublez quelques-uns des brins du faisceau, et l'animal aura deux têtes, quatre yeux, quatre
RÊYB DE d'aLEMBERT. 217
oreilles, trois testicules, trois pieds, quatre bras, six doigts à chaque main. Dérangez les brins du ; faisceau, et les organes seront déplacés : la tête occupera le milieu de la poitrine, les poumons seront à gauche, le cœur à droite. Collez ensemble deux brins, et les organes se confondront; les bras s'attacheront au corps; les cuisses, les ïambes et les pieds se réuniront, et vous aurez toutes les sortes de monstres imaginables. /
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Mais il me semble qu^une machine aussi composée qu'un animal, une machine qui naît d'un point, d'un fluide agité, peut-être de deux fluides brouillés au hasard, car on ne sait guère alors ce qu'on fait ; une machine qui s'avance à sa perfection par une infinité de développements successifs;, une machine dont la formation régulière ou irrégulière dépend d'un paquet de fils minces, délies et flexibles, d'une espèce d'écheveau où le moindre brin ne peut être cassé, rompu, déplacé, manquant, sans conséquence fôcheuse pour le ' tout, devrait se nouer, s^embarrasser encore plus souvent dans le lieu de sa formation que mes soies sur ma tournette.
B0RDEU. — Aussi en souffre-t-elle beaucoup plus qu'on ne pense. On ne dissèque pas assez, et les idées sur sa formation sont bien éloignées de la vérité.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — A-t-OU dcS
exemples remarquables de ces difformités ori-
ginelles, autres que les bossus et les boiteux, ont on pourrait attribuer Tétat liialéficié à quel- ; que vice héréditaire?
BORDEU. — Il y en a sans nombre, et tout nouvellement vient de mourir à la Charité de Paris, à l'âge de vingt-cinq ans, des suites d'une fluxion de poitrine, un charpentier né à Troyes, appelé Jean-Baptiste Macé, qui avait les viscères intérieurs de la poitrine et de l'abdomen dans
2l8 REVE BE d'aLEUBSRT.
I use situation renversée, le cœur à droite, -précisément xomme votis l'ayez à :gaudie ; le roie à gauche; l'estomac, la rate, k pancréas à l'hypfocondre. droit; la veine-porte au foie du côté. gai}-* che ce qu'elle est au îbie dutcôté droit; même transposition au long canal des intestins; les reins, adossés l'un à l'autre sur les vertèbres des lombes, imitaient la figure d'un fera cheval, fit
âu'on vienne après cela nous parler de causes nales!
ïâXbEMOiSELLE OE x'espinâsse. — Cela e^t singulier.
BORDEU. — 'Si Jean- Baptiste Macé a été marié <t qu'il ait eu des enfants...
mademoiselle de l'espinasse. — Efa bien, docteur, oces enfents...
BORDEU. — Suivront laiconformation générale ; mais quelqu'un des enfants de leurs enfiEnits, au bout d'xme centaine d'années, car -ces irr^ukirités ont des sauts, reviendra à la conforraatioatt bizarre de son aïeul.
mabbmcwselle »e l'espinasse. — Et d'où viennent. ces sauts?
BORDEU. — Qui le sait ? - Pour faire im «nfiEtnt on est deux, comme vous sa^aœ. J*eut-êtreiquîun des agents répare le vice de l'autre, et que le Téseau défectueux ne -renaît que dans le moment où le descendant de la race monstrueuse prédomine et donne la loi à la formation duréteau. Le faisceau ide fils constitue la différence originelle et première de toutes iés espèces id^imanx. Les variétés. du feisceau d'une espècefbilt toutes les variétés monstrueuses de cette espèce.
(Après un long silence, mademoiselle de KEspinasse sortit de sa rêverie et tira le docteur de la sienne par la question suivante :)
Il me vient une idée bien folle.
BORDEU. — Quelle?
RâvE ]>E D'ALBMmgirr. .219
MAJBïMoisELLE DE l'bspinasse. — ^^L'hommen'est peut-être que le monstre de la :£Ërnime, jou la j feainae le monstre de rhonune.
BORDE u. — Cette idée vous serait venue bien plus- vite jencore, si .vous^eussiez fsu> qu;e lai fenune a toutes les parties de rhomme,«t que la seule différence qu'il y *ait est celle, d'une bourse pendante en dehors, ou d'une bourse retournée .en dedans; iju'un foetu^ femelle ressemble, à s'y tromper, à im fœtus mâle ; que la partie qui oe- .casionne l'erreur s'affaisse dans le fœtus .temelle àmesucejquela bourse intérieure s'étend; qu'elle -ne s'oblitère jamais au point de perdre sa première forme ;.qu!elle gardecette forme en petit; qu'ellexst susceptible des mêmes mouvements ; qu'elle test aussi le mobile de la volupté ; qu'elle a son^iand, son prépuce, et qu'on remarçfue à son extrémité un point qui paraîtrait iavoir été Porifice d!un canal urinaire qui s'est fermé ; qu'il y a dans l'homme, depuis l'anus jusqu'au scrotum, intervalle qu'on appelle le périnée,. et du scrcftum jusqu'à l'extrémité de la verge,. une.couturejqui semble, être la reprise d'une vulve faufilée; jQue Jes femmes .qui ont Le xilitoris .excessif Bntxiela barbe ;tiquevles: eunuques n'en ont point, que: leurs suisses se fortifient, que leurs hanches s'évasent, que leurs genoux s'arrondissent, .et qu'en perdant l'organisation caractéristique d'un sexe, ils semblent s'en retourner à la conformation u:aractéristique de loutre. Ceux id!entre les Arabesque l'équifâtion habituelle a châtrés perdent la barbe, prennent une voix i grêle, -sfhab illent en femmes, se. rangent parmi telles* sur les jchariots, s'accroupissent pour pisser, et ^en affectent lesmœurs et les usages... Mais* nous .voilà bien loin de notre objet. tRevcnons. à notre: faisceau de filaments animés et vivants.
d'alembert. — Je crois que vous dites des ordures à mademoiselle de l'E^pinasse.
220 RÊVE DE d'aLEMBERT.
BORDEU. — Quand on parle science, il faut se servir des mots techniques.
D*ALEMBERT. -^ Vous avez raisou; alors ils perdent le cortège d'idées accessoires qui les rendraient malhonnêtes. Continuez, docteur. Vous disiez donc à mademoiselle que la matrice n'est autre chose qu'un scrotum retourné de dehors en dedans, mouvement dans lequel les testicules ont été jetés hors de la bourse qui les renfermait, et dispersés de droite et de gauche dans la cavité du corps ; que le clitoris est un membre viril en petit; que ce membre viril de femme va toujours en diminuant, à mesure que la matrice ou le scrotum retourné s'étend, et que...
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Oui, Oui, tai-
sez-vous, et ne vous mêlez pas de nos affaires.
BORDEU. — Vous voyez, mademoiselle, aue dans la question de nos sensations en général, qui ne sont toutes qu'un toucher diversifié, il faut laisser là les formes successives que le réseau prend, et s*en tenir au réseau seul.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. * Chaque fil du réseau sensible peut être blessé ou chatouillé sur toute sa longueur. Le plaisir ou la douleur est là ou là, dans un endroit ou dans un autre de quelqu'une des longues pattes de mon araignée, car j en reviens toujours à mon araignée ; que c'est l'araignée qui est à l'origine commune de toutes les pattes, et qui rapporte à tel ou tel endroit la douleur ou le plaisir sans l'éprouver.
BORDEU. — Que c'est le rapport constant, invariable de toutes les impressions à cette origine commune qui constitue l'unité de l'animal.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Que c'est la mémoire de toutes ces impressions successives qui fait pour chaque animal l'histoire de sa vie et de son soi.
BORDEU. — Et que c'est la mémoire et la comparaison qui s'ensuivent nécessairement de toutes
RÊVE DE d'aLEMBERT. 221
ces impressions qui font la pensée et le raisonnement.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et Cette Comparaison se fait où ?
BORDEU. — A l'origine du réseau.
mademoiselle de l'espinasse. — Et ce réseau ? BORDEU. — N'a à son ori^ne aucun sens qui lui soit propre : ne voit pomt, n'entend point, ne souffre point. Il est produit, nourri ; il émane d'une substance molle, insensible, inerte, qui lui sert d'oreiller, et sur laquelle il siège, écoute, juge et prononce.
mademoiselle de l'espinasse. — Il ne souffre point.
BORDEU. — Non : l'impression la plus légère suspend son audience, et l'animal tombe dans l'état de mort. Faites cesser l'impression, il revient à ses fonctions, et l'animal renaît.
mademoiselle de l'espinasse. — Et d'où savezvous cela ? Est-ce qu'on a jamais fait renaître et mourir un homme à discrétion ?
BORDEU. — Oui.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et comment cela?
BORDEU. — Je vais vous le dire ; c'est un fait curieux. La Peyronie, que vous pouvez avoir connu, fut appelé auprès d'un malade qui avait re^ un coup violent à la tête. Ce malacfe y sentait de la pulsation. Le chirurgien ne doutait pas que l'abcès au cerveau ne fût formé, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il rase le malade et le trépane. La pointe de l'instrument tombe précisément au centre de l'abcès. Le pus était fait; il vide le pus; il nettoie l'abcès avec une seringue. Lorsqu'il pousse l'injection dans l'abcès, le malade terme les yeux ; ses membres restent sans action, sans mouvement, sans le moindre si^e de vie; lorsqu'il repompe l'injection et qu'il soulage l'origine du faisceau du poids
222 REVE DT£ d'aLEMBERT.
et de la pression du fluide injecté, le malade rouvre les yeux, se meut, parle, sent, renaît et vit.
MADEMOISELLE DE L*ESPiNAssE. — Cela cst singulier; et ce malade guérit-il ?
BORDEu. — Il guérit; et, quand il fut guéri, il réfléchit, il pensa, il raisonna, il eut le^ même esprit, le même bon sens, la même pénétration, avec une bonne portion de moins de sa cervelle.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Ce juge^là est un être bien extraordinaire.
BORDEU. — Il se trompe quelquefois lui-même ; il est sujet à des préventions d'habitude : on sent du mal a un membre qu'on n'a plus. On le trompe quand on veut : croisez deux de vos doigts l'un sur l'autre, touchez une petite boule, et' il prononcera qu'il y en a deux.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — C'estqu'il est comme tous les juges du monde, et qu'il a- besoiiT d'expérience, sans quoi il prendra la sensation de la glace pour celle du fsu.
BORDEU. — Il fait bien autre chose : il donne un voltone presque infini à l'individu, ou il se concentre presque dans un point.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Je ne VOUS- entends pas.
BORDEU. — Qu'est-ce qui circonscrit votre étendue réelle, la vraie sphère de votre sensi*bilité?'
MADEigK>i8Ez:t.E DB l'espinasse. — M^-vue et mon: toucher.
BORDEU. — De jour^ mais la nuit^ dans les té*» nèbres^ lorsque vous rêvez surtout à quelifue chose d'fcibstitHt, le- jcrar même, lorsque • votre esprit est occupé ?
MADEMOISEELEDE l'eSPINASSB; — RileiT. J^CxistC
comme en 'im point; je cesse presque d'être non tière, je ne serrs que ma pensée; il rfy aipdus;m lieu, ni mouvement, ni corps, ni dtstaaoe, ni
RâvBDE d'âLEMBERT. 223
espace pour moi : l'univers, est anéanti p<ïur moiy.et je suis nulle pour. lui.
BORDEU. — Voilà le dernier terme de la con.oentration de. votre existence;. mais sa. dilatation idéale peut être sans bornes. Lorsque: la vraie limite de votre sensibilité est franchie^ soit, en vous:> rapprochant, .en vous condensant en vousmême, soit, en vous étendante au dehors^ on ne sait plus ce que cela peut devenir.
MADiEMOISELLE DE U ËSPINASSE. — ÛOCteUT, VOUS
avez raison. Il m'a semblé plusieurs fois: en rêve.. .
BOADEU. — Et aux malades dans une attaque de goutte...
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Quc je devenais immense.
BORDEtL — Que leuT'pied touchait. aiL cidL de leur lit.
MAUBMQisEiXE db.l'espinasse. — Que 0368! bras et mes. jambes s'^longeaient à l'infini, que le reste de mon corps, prenait un volume propor* tionné; que TEncelade de la fable n'était: ou'îun pygmée ; que l'Amphitrite d'Ovide, dont les loags Diras allaient former une ceinture immense à la terre, n!était qu'une naine en comparaison de moi, et aue. j'escaladais la ciel, et que j'enlaçais les deux. hémisphères*
BORDOEU.. — Fort bien; Et. moi j'ai connu une femBie:en!qui.le phénomène s'exécutait en sens contraire»
mademcusellepde'l'espinasse..— • Quoi! elle se rapetissait par degrés, et rentrai t. en elle-même?
BORDEU. —Au '. point . de se sentir aussi menue qu'une. aiguille : elle voyait, eHe enteaidait; elie raisonnait, elle, jtigeait ; ; me, avait lunj effroi morrtel de se. perdre ; ,elle:frémissait ài l'approichedes: moindres^ objets; elle n'osait bouger de sa: pl^.
mademoiselle DB; Lt'j:SPINA8SBf. Voilà-UU Sltt»
gi^ieci rêvûf bien j^cheux, bieniincomnaode;
224 RÊVE DE D^ALEMBBRT.
BORDEu. — Elle ne rêvait point ; c'était un des accidents de la cessation de Técoulement périodique.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et demeuraitelle longtemps sous cette menue, imperceptible forme de petite femme ?
BORDEU. — Une heure, deux heures, après lesquelles elle revenait successivement à son volume naturel.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et la raison de ces sensations bizarres ?
BORDEU. — Dans leur état naturel et tranquille, Us brins du faisceau ont une certaine tension, un ton, une énergie habituelle qui circonscrit rétendue réelle ou imaginaire du corps. Je dis réelle ou imaginaire, car cette tension, ce ton, cette énergie étant variables, notre corps n'est pas toujours d'un même volume.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Ainsi, c*est au physique comme au moral que nous sommes sujets à nous croire plus grands que nous ne le sommes?
BORDEU. — Le froid nous rapetisse, la chaleur nous étend, et tel individu peut se croire toute sa vie plus petit ou plus grand qu'il ne Test réellement. S'il arrive à la masse du faisceau d'entrer en un éréthisme violent, aux brins de se mettre en érection, à la multitude infinie de leurs extrémités de s'élancer au delà de leur limite accoutumée, alors la tête, les pieds, les autres membres, tous les points de la surface du corps seront portés à une distance immense, et l'individu se sentira gigantesque. Ce sera le phénomène contraire si l'msensibilité, l'apathie, l'inertie gagne de l'extrémité des brins, et s'achemine peu à peu vers l'origine du faisceau.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Je COUÇOis qUC
cette expansion ne saurait se mesurer, et je conçois encore que cette insensibilité, cette apathie,
RÊVE DE d'ALEMBERT. 225
cette inertie de l'extrémité des brins, cet engourdissement, après avoir fait un certain progrès, peut se fixer, s'arrêter...
BORDEU. — Gomme il est arrivé à La Condamine : alors l'individu sent comme des ballons sous ses pieds,
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Il existe au delà du terni i de sa sensibilité, et s'il était enveloppé de cette apathie en tout sens, il nous offrirait un petit homme vivant sous un homme mort.
BORDEU. -y Concluez de là que Tanimal, qui dans son origine n'était qu'un point, ne sait encore s'il est réellement quelque chose de plus. Mais revenons.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — OÙ?
BORDEU. — Où? au trépan de La Peyronie...
Voilà bien, je crois, ce que vous me demandiez, l'exemple d'un homme qui vécut et mourut alternativement... Mais il y a mieux.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — Et qu'eSt-CC
que ce peut être?
BORDEU. — La fable de Castor et de Pollux réalisée ; deux enfants dont la vie de l'un était aussitôt suivie de la mort de l'autre, et la vie de celui-ci aussitôt suivie de la mort du premier.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Oh ! k bon conte. Et cela dura-t-il longtemps?
BORDEU. — La durée de cette existence fut de deux jours qu'ils se partagèrent également et à différentes reprises, en sorte gue chacun eut pour sa part un jour de vie et un jour de mort.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Je crains, docteur, que vous n'abusiez un peu de ma crédulité. Prenez-y garde, si vous me trompez une fois, je ne vous croirai plus.
BORDEU. — Lisez-vous quelquefois la Gai^ette de France?
MADEMOISELLE DE l'espinasse — Jamais, quoique ce soit le chef-d'œuvre de deux hommes d'esprit.
226 RÊVE iDS d'ALBIfBERT.
BOitDEu. — Faites-¥0«s prêter la feuille du 4 de ce mois de septembre, et vous verrez qu'à Ra* bastens, diocèse d'Alby, deux filles naqutreiH dos à dîos, unies par leurs dernières vertèbres lombaires, leurs tesses et la région hypoga^rique. L'on ne pouvait tenir Tune debout que l'autre n'eât la tête en bas. Couchées, elles se regardaient; leurs cuisses étaient fléchies entr« leurs troncs, et leurs jambes élevées ; sur le nrilieu de la ligne circulaire commune qui les attadiait par leurs hypogastres on discernait leur sexe, et entre la cuisse droite de Tune qui cor^ respondait à la cuisse gauche de sa sœur, dans une cavité, il y avait un petit anus par lequel s'écoulait le mécoaiiun.
MADEMOISELLE DE l'eqpinasse. — Voilà uue espèce as&ez bizarre.
BORDEU* — Elles prirent du lait qu'on leur donna dans une cuiller. Elles vécurent donae heures comme )e vous Tai dit, Time tombant en défaillance lorsque l'autre en sortait, Taotte morte tandis que l'autre vivait. 1-a première dé- Êdllance de Tune et la première vie de l'autre fut de quatre heures ; les déÊiillancea et les re» tours alternatifs à la vie qui succédènent fupeat moins longs; elles expirèrent dans le même instant. On remarqua que leurs nombrils avaient aussi un mouvement alternatif de sortie et de rentrée ; il rentrait à celle qui défaillait, et sortait à celle qui revenait à la vie.
mademoiselle ]>e l'bspinasse. — Et que ditesvous de ces alternatives de vie et de mort ?
BORDEU. — Peut-^tre rien qui vaille; mais comme on yoïx tout h travers la lunette de son système, et que je ne veux pas faire exception à la règle, je ctis que c'est le phénomène du trépané de La Peyronie doublé en deux êtres conjoints; que les réseaux de ces deux enâmts s'étaient si bien mêlés qu'ils ag^ssjuent et réagissaient Tua
RâVK DB d'aLBMSCRT. 217
siiT Tautce; lorsque Tarigine do. résean de Fime préralaît, U entraînait le réseau de Tautre qui défaillait à l'instant; c'était le contraire, si c'était le réseau de celle-ci qui dominât le système commun. Dans le trépané de La Peyrome;, la pression se faisait de haut en bas par le poids d'un fluide ; dans les deux jumelles de Rabastens, elle se faisait de bas en haut par la traction d'un certain nombre des âls du réseau : conjecture appuyée par la rentrée et la sortie alternative des ncnsibnls. sortie dans celle qui reveaak à la vie, rentrée oans celle qui mourait.
MM>EMoiSBLLE oz^ l'bsfinasss. — Et voîlà deiox âmes liées.
BORUEU. — Un animal aivec le principe de deux sensL et de deux conscienoes*
MADEACQiSELLE iftB l'sspinasss. — N'ayant cependant dans le même moment que la jouissance d'une seule ; mais qui sait ce qiu serait arrivé si cet animal-la eût vécu ?
BORDEtr, — • Quelle sorte de correspondance l'expérience de tous les moments de la vie, la phis forte des habitudes qu'on pvdsse imaginer, aurait établie entre ces deux cerveaux?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. — DcS SeUS doU-
bles, une imagination double, une double application, la moitié d'un être qui observe, lit, médite, tandis que son autre moitié repose :
cette moitié-ci reprenant les mêm^ £cMictions, quand sa compagne est lasse; la vie doublée ^ aun être doublé.
BORBSu; — Cela est possible ? et la nature amenant avec le temps tout ce qui est possible, eUe formera quelque étrange composé.
mademoiselle de l'espinasse. — Que nous serions pauvres en comparaison d'un nareil être !
BORD EU. — Et pourquoi ? Il y a déjà tant d'incertitudes, de contradictions, de folies dans un entendemem simple, que je ne sais plus ce que
228 RÊVE DE d'alEMBERT.
cela deviendrait avec un entendement double.. Mais il est dix heures et demie, et Tentends du Êiubourg jusqu'ici un malade qui m appelle.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Y aurait-il du danger pour lui à ce que vous ne le vissiez pas?
BORDEU. — ; Moius peut-être qu'à le voir. Si la nature ne fait pas la besogne sans moi, nous aurons bien de la peine à la faire ensemble, et à coup sûr je ne la ferai pas sans elle.
MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE. — ReSteZ doUC.
d'alembert. — Docteur, encore un mot et je vous envoie à votre patient. A travers toutes les vicissitudes que je subis dans le cours de ma durée, n'ayant peut-être pas à présent une des molécules aue j'apportai en naissant, comment suis- je reste moi pour les autres et pour moi?
BORDEU. — Vous Tavez dit en rêvant.
d'alembert. — Est-ce que j*ai rêvé ?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSÈ. — ToUtô la nuit,
et cela ressemblait tellement à du délire, que j'ai envoyé chercher le docteur ce matin.
d'alembert. — Et cela pour des pattes d'araignée qui s'agitaient d'elles-mêmes, qui tenaient alerte Varaignée et qui faisaient parler l'animal. Et l'animal, que disait-il?
BORDEU. — Que c'était par la mémoire qu'il était lui pour les autres et pour lui ; et j'ajouterais par la lenteur des vicissitudes. Si vous eussiez passé en un clin d'œil de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde comme au premier moment de votre naissance ; vous n'auriez plus été vous ni pour les autres ni pour vous, pour les autres qui n'auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l'histoire de votre vie pour moi, toute l'histoire de la mienne pour vous, brouillée. Comment auriez-vous pu savoir que cet homme, courbé sur un bâton, dont les yeux s'étaient éteints, qui se traînait avec peine, plus
KÊVE DE D ALEMBERT. 229
dififérent encore de lui-même au dedans qu'à r extérieur, était le même qui la veille marchait si légèrement, remuait des fardeaux assez lourds, pouvait se livrer aux méditations les plus profondes, aux exercices les plus doux et les plus violents? Vous n'eussiez pas entendu vos propres ouvrages, vous ne vous fussiez pas reconnu vousmême, vous n'eussiez reconnu personne, personne ne vous eût reconnu ; toute la scène du monde aurait changé. Songez qu'il y eut moins de différence encore entre vous naissant et vous jeune, qu'il n'y en aurait entre vous jeune et vous devenu subitement décrépit. Songez que , quoique votre naissance ait été liée à votre jeunesse par une suite de sensations ininterrompues, les trois premières années de votre existence n'ont jamais été l'histoire de votre vie. Qu'aurait donc été pour vous le temps de votre jeunesse que rien n'eût lié au moment de votre décrépitude ? D'Alembert décrépit n'eût pas eu le moindre souvenir de D'Alembert jeune.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Dans la grappe d*abeilles, il n'y en aurait pas une qui eût eu le temps de prendre l'esprit du corps.
d'alembert. — Qu'est-ce que vous dites là?
MADEMOISELLE DE l'espinassb. — Jc dis que l'esprit monastique se conserve parce que le monastère se refait peu à peu, et quand il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l'entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s'en va, il en succède dans la grappe une autre oui se met bientôt au courant.
D ALEMBERT. — Allez, VOUS extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent.
BORDEU. — Pas tant que vous croiriez bien. S'il n'y a qu'une conscience dans l'animal, il y a une infinité de volontés; chaque organe a la sienne.
d'alembert. — Comment avez-vous dit ?
23o REVE DE i/ALSMBBRT.
BQitDEU* — J'ai dit qi» Vestomac veut des a&ments^ que le palais n'en veut point, et que la différence du palais et de Festomac avec ranimai entier, c'est que Fanimal sait qu'il veut, et que Testomac et le palais yeulent sans le savoir; cest que Testomac ou le palais sont Tun à l'autre à peu près comme ThiHnme et la brute. Les abeilles perdent leurs consciences et retiem^nt leurs appétits ou volontés. La fibre est un animal simple, rhomme est un animal coniposé; mais gardons ce texte pour une autre fois, n Êiut un événement bien moindre qu'une décréj^itude pour ôter à Fhomme la conscience du soi. Un moribond reçoit les sacre m ents avec une piété profonde; il s'accuse de ses fautes; il demande pardon à sa femme; il embrasse ses en^mts; il q>pelle ses amis ; il parle à son médecin: il cornnande à ses domestiques ; il dicte ses dernières volontés ; il met ordre à ses afBaires, et tout cela avec le jugement le plus sain, la présence d'esprit la plus entière ; il guérit, il est convalescent, et il n'a pas la moindre idée de ce qu'il a dit ou Mt dans sa maladie. Cet intervaHe, qudquefois très-long, a disparu de sa vie. Il y a même des exemples de personnes oui ont repris la converstttion ou l'action que l'attaque subite du mal avait interrompue.
d'albmbert. — Je me souviens que, dans un exercice public, un pédant de collège, tout gonâé de: son savoir^ nit mis ce qu'iis appellent au sac, par un capucm, qu^il avait méprisé. Lui, mis a:a sac f Ek par qui i^ par un capucin ! Et sur quelle question? Sur le mtur contingent ! sur la science moyenne qu'il a méditée toute sa vie! Et en quelle circonstance? devant une assemblée nombreuse ! devant ses élèves ! Le voilà perdu df lM>nneur. Sa tête travaille si bien sur ces idées qu'il en tombe dans une léthargie qui hii enlève toutes les connaissances qu'il avait acquises.
HEVE DB d'aLBMBERT. 23 1
MABBiioisELLE ûE l'espinasse. — Mals C'était un bonheur.
d'alemsert. — Ma foi, vous avez raison. Le bon sens lui était resté ; mais il avait tout oublié. On lui rapprit à parler et à lire, et il mourut lorsqu'il commeaçait à épeler très<passablement. C«t nomme n'était point un inepte ; on lui aceordait même quelque éloquence.
ftfcikiMEMOisELLE JE>B l'espinasse. — Puîsque le , docteur a entendu votre conte, il faut qu'il en- ' temde aussi le mien. Un jeune homme de dixhttit à «vingt ans, domt je ne me rappelle pas le ncini».*
BORDEU. — C'est un M. de Schullemberg de Wiistherthour ; il n'avait que quinze à seize ans.
BtADEMOiSBLLE DE l'eshnasse.— Ce jeuue homme At uae chute dans laquelle il reçut une commo* tion violente à la tête.
BORDEU. — Qu'appeiezr^ous une commotion violente ? Il tomba du haut d'une grange ; il eut la tête £ra€assée, et resta six semaines sans connaissance.
Mitt)fEMOiSBLLE TfK. l'espimasse, — Quoi qu'il en soit, savez- vous quelle fut la suite de cet accident ? k même qir à votre pédant : il oublia tout ce qu'il savait ; il fut restitué à son bas âge ; il eut «ne seconde enfance, et qui dura. Il était craintif et pusillanime ; il s^amusait à des joujoux. S'il avait mal fait et qu'on le grondât, il allait se cacher dans un coin ; il demandait à faire son petit tour et son grand tour. On lui apprit à lire et à écrire^ mais j'oubliais de vous dire qu'il fallut lui rapprendre à marcher. Il redevint homme et habile homme, et il a laissé un ouvrage d'histoire naturelle.
BORDEU. — Ce sont des gravures, les planches de M. Zuyler sur les insectes, d'après le système de: Liniseeus. Je connaâssaist ce fait:; il est arrivé dans le canton de Zurich en Suisse, et il y a
232 REVE DE d'ALEMBERT.
nombre d'exemples pareils. Dérangez Torigine du faisceau, vous changez Fanimal; il semble qu'il soit là tout entier, tantôt dominant les ramifications, tantôt dominé par elles.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Et l'animal est sous le despotisme ou sous Tanarchie.
BORDEU. — Sous le despotisme, c'est fort bien dit. L'oriçine du faisceau commande, et tout le reste obéit. L'animal est maître de soi, mentis compos,
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Sous Tanarchie, où tous les filets du réseau sont soulevés contre leur chef, et où il n'y a plus d'autorité suprême.
BORDEU. — A merveille. Dans les grands accès de passion, dans les délires, dans les périls imminents, si le maître porte toutes les forces de ses sujets vers un pomt, l'animal le plus £aiible montre une force incroyable.
mademoiselle de l'espinasse. — Dans les vapeurs, sorte d'anarchie qui nous est si particulière.
BORDsu. — C'est l'image d'une administration faible, où chacun tire à soi l'autorité du maître. Je ne connais qu'un moyen de guérir; il est difficile, mais sûr; c'est que l'origine du réseau sensible, cette partie qui constitue le soi, puisse être affectée d'un motif violent de recouvrer son autorité.
mademoiselle de l'espinasse. — Et qu'en arrive-t-il?
BORDEU. — Il en arrive qu'il la recouvre en efîet, ou que l'animal périt. Si j'en avais le temps, je vous dirais là>dessus deux faits singuliers.
mademoiselle de l'espinasse. — Mais^ docteur, l'heure de votre visite est passée, et votre malade ne vous attend plus.
BORDEU. " Il ne faut venir ici que quand on n'a rien à faire, car on ne saurait s'en tirer.
RÊVE DE d'ALEMBERT. 233
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Voilà une bouffée d'humeur tout à fait honnête ; mais vos histoires ?
BORDEU. — Pour aujourd'hui, vous vous contenterez de celle-ci : Une femme tomba, à la suite d'une couche, dans l'état vaporeux le plus effrayant; c'étaient des pleurs et des ris involontaires, des étouffements, des convulsions, des gonflements de gorge, du silence morne, des cris aigus, tout ce qu'il y a de pis : cela dura plusieurs années. Elle aimait passionnément, et elle crut s'apercevoir que son amant, fatigué de sa maladie, commençait à se détacher ; alors elle résolut de guérir ou de périr. Il s'établit en elle une guerre civile dans laquelle c'était tantôt le maître oui l'emportait, tantôt c'étaient les sujets. S'il arrivait que l'action des filets du réseau fût égale à la réaction de leur origine, elle tombait comme morte ; on la portait sur son lit où elle restait des heures entières sans mouvement et presque sans vie; d'autres fois elle en était quitte pour des lassitudes, une défaillance générale, une extinction qui semblait devoir être finale. Elle persista six mois dans cet état de lutte. La révolte commençait toujours par les filets ; elle la sentait arriver. Au premier symptôme elle se levait, elle courait, elle se livrait aux exercices les plus violents ; elle montait, elle descendait ses escaliers; elle sciait du bois, elle bêchait la terre. L'organe de sa volonté j l'origine du faisceau se roidissait; elle se disait à elle-même : Vaincre ou mourir. Après un nombre infini de victoires et de défaites, le chef resta le maître, et les sujets devinrent si soumis que, quoique cette femme ait éprouvé toutes sortes de peines domestiques, et qu'elle ait essuyé différentes maladies, il n'a plus été question de vapeurs.
mademoiselle de l'espinasse. — Cela est brave,
234 ntwm BK fi^ALSMBBRT..
mais je crois que j'en aurais bien âtit aatimt.
BORDBU. — C'est que vous aimeriez bien si vous aimiez, et que vous êtes ferme.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — J 'entends. On est ferme, si, d'habitude ou d'organisation, !'€>rîgine du Êibceau domine les ûtets ; âdble, au contraire, si elle en est dominée.
BORDEu. — Il 7 a bien d'autres conséquences à tirer de là.
MADEMOISELLE DE L^ESPiNA^sE. — Maîs votte autre histoire, et vous les tirerez après.
BORDÊu. — Une jeune &mme avait donné dans quelques écarts. Elle prit un jour le parti de fermer sa porte au plaisir. La voilà seule, la voilà mélancolique et vaporeuse. Elle me fit appeler. Je lui conseillai de prendre Thabit de paysanne, de bêcher la terre toute la journée, de coucher sur la paille et de vivre de pain dur. Ce régime ne lui plut pas. Voyiigez donc, lui dis-je. Elle fit le tour de r Europe, et retrouva, la santé sur les grands chemins.
MADEMOISELLE DE l'espinasse.. — Ce n*est pas là ce que vous aviez à dire; nlmporte, venons à vos conséquences.
BORDvu. — Cela ne finirait point.
MADEMOISELLE DE l'sspinassk. — Tant luieux.
Dites toujours.
BORDBU. — Je n'en ai pas le courage.^
mademoiselle db: L'ESi>iifAssE. — Et pourquoi ?
BORDEU. — C'est que du train dont nous y allons on effleure tout, et Ton n'approfondit rien.
mademoiselle de l'espiuassb. — > Qu'importe?
nous ne composcms pas, nous causons.
BORDEU. — Par exemple, si Torigine du foisceau rappelle toutes les torces à lui, si k système entier se meut pour ainsi dire à rebours, comme je crois qu'il arrive dans l'homme qui médite profondément, dans le ^natique qui voit les
RÊVB DE d'aLBMBBRT. 235
<:ie\x% owerts, dans le sauvage qui chante au milieu des flammes, dans Textase^dans FaHénation Yolontatre ou involontaire...
MADEMOISELLE DE L*ESPINASSE. — Eh bien?
BORDEU. — Eh bien, l'animai se rend impassible, il n'existe qu'en un point. Je n'ai pas vu ce prêtre de Calame, dont parle saint Augustin, qui s'aliénait au point de ne plus sentir des charbons ardents; je n ai pas vu dans le cadre ces sauvages qfui soœnent à leurs emiemis, qui les insultent et qui leur suggèrent des tourments plus exquis que ceux qu'on leur feit souffrir; je n'ai pas vu dans le cirque ces gladiateurs qui se rappelaient en expirant la grâce et les leçons de la gymnastique; mais je crois tous ces faits, parce que j'ai ▼u, mais vu de mes propres yeux, un effort aussi extraordinaire qu'aucun de ceux-là.
MADiiiioisELLB DE l'espinasse. — Doctcur, raeofirte^4e-moi. Je suis comme les enfants, j'aimie les ftiits merveilleux, et quand ils font honneur à l'espèce humaine, il m'arrive rarement d'en disputer la vérité.
Boiy>su. — Il y avait dans une petite ville de Champagne, Langres, un bon curé, appelé Le ou De Moni, bien pénétré, bien imbu de m vérité de la rdigion. Il fut attaqué de la pierre, il fallut le tailler. Le jour est pris, le cnirurgien, ses aides et moi nous nous rendons chez lui; il nous reçoit d^un air serein, il se déshabille, il se couche, on veut le lier; il s'y refuse; « placez-moi seulement, dit-il, comme il convient; » on le place. Alors il demande un erand cruciiîx qui était au pied de son lit; on le lui donne, il le serre entre ses bras, il y colle sa bouche. On opère, il reste immobile, il ne lui échappe ni larmes ni soupirs, et il était délivré de la pierre, qu*il llgnorart.
MADEMOISELLE DE l'espinasse. — Oda est bcau ; et imîs doutez après cela qwe celui à qui Ton
236 REVE DE d'aLEMBERT.
brisait les os de la poitrine avec des cailloux ne vît les cieux ouverts.
BORDEU. — Savez-vous ce que c'est que le mal d'oreilles?