‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 11 sur 162 · ACTE r , SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE r , SCÈNE IV

PAULINE

Il vient 1

FÉLIX

Tu le vas voir.

C'en est trop ; mais comment le pouvez-vous savoir ?

FÉLIX

Albin l'a rencontré dans la proche campagne : Un gros de courtisans en foule l'accompagne, 4 Et montre assez quel est son rang et son crédit. Mais , Albin , redis-lui ce que ses gens t'ont dit.

ALBIN

Vous savez quelle fut cette grande journée

Que sa perte pour nous rendit si fortunée ,

Où l'empereur captif par sa main dégagé

Rassura son parti déjà découragé,

Tandis que sa vertu succomba sous le nombre ;

Vous savez les honneurs qu'on Ct faire à sou ombre 5

Après qu'entre les morts on ne le put trouver : *^

Le roi de Perse ausii l'avoit fait enlever.

Témoin de ses hauts faits et de son grand courage ,

Ce monarque en voulut conuoitre le visage :

On le mit dans sa tente, où, tout percé de coups,

Tout mort qu'il paroissoit , il fit mille jaloux.

Là bientôt il montra quelque signe de vie :

Ce prince généreux en eut l'ame ravie ;

Et sa joie , en dépit de son dernier malheur ,

Du bras qui le causoit honora la valeur.

Il en fit prendre soin , la cure en fut secrète ; 7

Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite ,

11 offrit dignités, alliance , trésors ,

Et pour gagner Sévère il fit cent vains effjrls.

Après avoir comblé ses refus de louange ,

Il envoie à Décie en proposer l'échange;

Et soudain l'empereur, transporté de plaisir.

Offre au Perse son frère , et cent chefs à choisir.

Ainsi revint au camp le valeureux Sévère

De sa haute vertu recevoir le salaire :

La faveur de Décie en fut le digne prix.

De nouveau l'on combat , et nous sommes surpris :

Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire ;

Lui seul rétablit l'ordre , et gagne la victoire ,

Mais si belle , et si pleine , et par tant de beaux faits ,

Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.

L'empereur, qui lui montre une amoiu- infinie, ^

Après ce grand succès l'envoie en Arménie;

Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux ,

Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.

O ciel ! en quel état ma fortune est réduite 1

Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite ; Et j'ai couru, seigneur, pour vous y disposer. 9

FÉLIX

Ail I sans doute, ma CUe, il vient pour t'épouser; ' -' L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose , C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.

PAULINE

Cela pourroit bien être ; il m'amioit chèrement.

Que ne pemiettra-t-il à son ressentiment I

ACTEI,5CÈNEIV. 2Ç(

Et jusques à quel point ne porte sa vengeance Une juste colère avec tant de puissance ! 11 nous perdra , ma fille.

PAULINE

Il est trop généreux.

FÉLIX

Tu veuv (lalter en vain un père malheureux;

Il nous perdra , ma fille 1 Ah ! regret qui me tue

De n'avoir pas aimé la vertu toute nue !

Ah ! Pauline , en effet tu m'as trop obéi ;

Ton courage étoit bon , ton devoir l'a trahi. ' '

Que ta rébellion m'eût été favorable !

Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable I

Si qiielque espoir me reste , il n'est plus aujourd'hui

Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te dounoit sur lui.

Ménage en ma faveur l'amour qui le possède , ' *

Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.

PAULINE

Moi ! moi , que je revoie un si puissant vainqueur, Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur ! Mon père , je suis femme , et je sais ma foiblesse ; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse , Et poussera sans doute , eu dépit de ma foi , Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.

FÉLIX

Rassure un peu ton ame.

PAULINE

Il est toujours aimable , et je suis toujours femme. ' ^ Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assuror de toute ma vertu. ' 4

3o POLYEUCTE.

Je ne le verrai point. ■ 5

FÉLIX

Il faut le voir, ma fille ; Ou tu trahis ton père et toute ta famille.

PAULINE

C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez ; Mais voyez les périls où vous me hasardez.

FÉLIX

Ta vertu m'est connue.

PAULINE

Elle vaincra sans doute; Ce n'est pas le succès que mon aine redoute ; Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà cliez moi la révolte des sens. Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime. Souffrez que je me puisse armer contre moi-même , Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

FÉLIX

Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir. ■''

Rappelle cependant tes forces étorine'es , ' 7

Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.

PAULINE

Oui, je vais de nouveau domter mes sentiments Pour servir de victime i vos commandements. .

FIN ni: PB E MI En ACTE.

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