‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 124 sur 162 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PlIOTIPJ.

CLÉOPATUE.

Sire , Pompée arrive , et vous êtes ici I

PTOLOMÉE

J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime, Et lui viens d'envoyer Acliillas et Sepiinie. '

CLÉOPATRE

Quoi ! Scptime à Pompée , à Pompée Achillas !

PTOLOMÉE

Si ce n'est assez d'eux , allez , suivez leurs pas.

CLÉOPATRE

Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même ?

PTOLOMÉE

Ma sœur, je dois garder l'hoiuieur du diadème.

CLÉOPATUE.

Si vous en portez un , ne vous en souvenez

Que pour baiser la main de qui vous le tenez ,

Que pour enfaire hommage aux pieds d'un sigrandhwnine,

PTOLOMÉE

Ah sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme ?

CLÉOPATRE

Fût-il dans son malheur de tous abandonné, Il est toujours Pompée , et vous a couronné. '^

PTOLOMÉE

Il n'en est plus que l'ombre , et couronna mon père , Dont l'ombre, et non pas moi , lui doit ce qu'il espère ; Il peut aller, s'il veut, dessus son monument Recevoir ses devoirs et son reraercîment.

CLÉOPATRE

Après un tel bienfait, c'est ainsi qu on le traite !

PTOLOMÉE

Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

CLÉOPATRE

■N'ous la voyez de vrai, mais d un œil de mépris.

PTOLOMÉE

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix. Tous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage ; Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage. ^

CLÉOPATRE

Il peut faire naufrage ! et même dans le port! Quoi ! vous auriez osé lui préparer la mort ?

PTOLOMÉE

J'ai fait ce que les dieux m'ont inspiré de faire , Et que pour mon état j'ai jugé nécessaire.

CLÉOPATRE

Je ne le vois qiie trop , Photin et ses pareils Vous ont empoisonne de leurs lâches conseils : Ces âmes qiie le ciel ne forma que de boue. . . .

PHOTIN

Ce sont de nos conseils , oui , madame ; et j'avoue. . . .

CLÉOPATRE

Photin , je parle au roi ; vous répondrez pour tous Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

PTOLOiMllE, à Photin.

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine ; Je sais votre innocence, et je connois sa haine; Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir, 'i

CLÉOPATRE

Ah ! s'il est encor temps de vous en repentir, Affranchissez- vous d'eux et de leur tyreunie ; Rappelez la vertu par leurs conseils bannie , Cette haute vertu dont le ciel et le sang 5 Enflent toujoiurs les cœurs de ceux de notre rang.

PTOLOMÉE

Quoi ! d'un frivole espoir déjà préoccupée , ^'ous me parlez en reine en parlant de Pompe'e ; Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu I Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, ^ S'étoit le testament du feu roi notre père ; Vous savez qui le garde.

CLÉOPATRE

Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi ,

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23o LA MORT DE POMPÉE.

Et que , si l'intérêt m'avoit préoccupée , J'agirois pour César, et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulois caclier, Et cessez désormais de me rien reprocher.

Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu roi son trône et sa patrie , Et que, par ces mutins chassé de son état, Il fut jusques à Rome implorer le sénat , 7 Il nous mena tous deux pour toucher son courage , 8 Vous assez jeune eucor , moi déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux S» D'un assez vif éclat faisoit Lriller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire De le voir hautement donner lieu de le croire ; Mais voyant contre lui le sénat irrité , Il fit agir Pompée et son autorité.

Ce dernier nous servit à sa seule prière , '

Qui de leur amitié fut la preuve dernière : Vous en savez l'effet, et vous en jouissez. Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez ; Après avoir pour nous employé ce grand homme , ' " Qui nous gagna soudain toutes les voix de Fiome, Son amour en voulut seconder les efforts. Et, nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors : Nous eiimes de ses feux , encore en leur naissance , ' ^ Et les nerfs de la guerre , et ceux de la puissance ; Et les mille talents qui lui sont encor dus Remirent en nos mains tous nos états perdus. Le roi , qui s'en souvint à son heure fatale , Me laissa cormne à vous la dignité royale , Et, par son testament, qui doit seivir de loi, Me rendit uue part de ce qu il tint de moi.

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