‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 135 sur 162 · CHARMION, ACHORÉE · texte numérisé non relu

CHARMION, ACHORÉE

\J ui , tandis qiie le roi va lui-même en personne ^ Jusqu'aux pieds de César prosterner sa couronne, Cléopâtre s'enferme en son appartement , Et, sans s'en émouvoir, attend son compliment. Comment nommerez- vous une humeur si hautaine ? ^

ACHORÉE

Un orgueil noble et juste, et digne d'une reine Qui soutient avec cœur et magnanimité L'honneur de sa naissance et de sa dignité : Lui pourrai-je parler?

CHARMION

Non ; mais elle m'envoie 't Savoir h cet abord ce qu'on a vu de joie ; Ce qu'à ce beau présent César a témoigné ; 5 S'il a paru content , ou s'il l'a dédaigné ; S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire : ^ Ce qu'à nos assassins enfin il a pu dlie.

ACHORÉE

La tête de Pompe'e a produit des effets 7 Dont ils n'ont pas sujet d'clre fort satisfaits. Je ne sais si César prcndroit plaisir à feindre ; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre :

TA IVrORT DE POMPÉE. ACTE III, SCÈ^E I. 249 S ils aimoieut Ptoloiuc'e , ils l'ont fort mal servi.

Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi. Ses vaisseaux en bon ordie ont éloigné la ville , 8 ]'t pour joindie César n'ont avancé qu'un mille. Il veuoit à plein voile ; et si dans les hasards 9 Il éprouva toujours pleine faveur de Mars , Sa (lotte , qu'à l'envi feivori^oit Neptune , ' " Avoit le vent en pouppe ainsi que sa forlune. Dès le premier abord notre prince étonné Ne s'est plus souvenu de son front couronné ; Sa frayeiu: a paru sous sa fausse ale'gresse ; Toutes ses actions ont senti la bassesse : J'en ai rouf;i moi-même, et me suis plaint à moi De voir là Ptolomée , et n'y voir point de roi ; Et César, qui lisoit sa peur sur son visage, Le flattoit par pitié pour lui donner courage. Lui , d'une voix tombante offrant ce don i'atal : « Seigneur, vous n'avez plus, lui dit-il, de rival; Ce que n'ont pu les dieux dans votre Thessalie, Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie : En voici déjà 1 un ; et pom- l'autre, elle fuit. Riais avec six vaisseaux un des miens la poursuit. » ' ' A ces mots AchiUas découvre cette tète : Il semble qu'à parler encore elle s'apprête ; Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa doulem- ; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée Rappellent sa grande anie à peine séparée ; Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect comme frappé du foudre, ''•• Et comme ue sachant que croire ou que résoudre, ' ^

aSo L A M O R T D E P O M P É E.

Immohile , et les yeux sur l'objet attachés ,

Nous tient assez long-temps ses sentiments cacliés ;

Et je dirai , si j'ose en faire conjecture , ' 4

Que , par un mouvement commun à la nature , ' 5

Quelque maligne joie en son cœur s'élevoit,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvoit.

L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise

Chatouilioit malgré lui sou ame avec surprise ;

Et de cette dcuceui- son esprit combattu

Avec un peu d'effort rassuroit sa vertu.

S'il aime sa grandeur, il liait la perfidie ;

11 se juge en autrai , se tâte , s'étudie ,

Examine en secret sa joie et ses douleurs ,

Les balance, choisit , laisse couler des pleurs ;

Et , forçant sa vertu d'être encor la maîtresse ,

Se montre généreux par un trait de foiblesse :

Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux,

Lève les mains ensemble et les regards aux cieux ,

Lâche deux ou trois mots contre cette insolence ;

Puis tout triste et pensif il s'obstine au silence ,

Et même à ses Romains ne daigne repartir

Que d'un regard farouche et d'un profond soupir.

Enfin ayant pris terre avec trente cohortes ,

11 se saisit du port, il se saisit des portes.

Met des gardes partout et des ordres secrets , ■ ^

Fait voir sa défiance ainsi que ses regrets ,

Parle d'Egypte en maîti-e, et de son adversaire

IS'on plus comme ennemi, mais comme son beau- père.

Voilà ce que j'ai vu.

CHAR MI ON

Voilà ce qu'attendoit , Ce qu'au juste Osiris la reine demandoit.

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