ACTE, II, SCÈNE I
Et, mon ftu dësorinais se réglant sur le vôtre. Je me tiendrois heureux entre les bias d'une autre. O tiop aimable oLjet qui m'avez trop charmé, Est-ce là comme ou aime ? et m'avez- vous aimé ?
PAULINE
Je vous l'ai trop fuit voir, seigneur ; et si mon ame
Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme ,
Dieux ! que j'éviterois de rigoureux tourments !
Ma raison , il est vrai , domte mes sentiments ;
Mais, quelque autorité que sur eiLX elle ait prise,
Elle n'y règne pas , elle les tyrannise ;
£t, quoique le dehors soit jans émotion, 7
Le dedans n'est que trouble et que sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte.
Votre mérite est giand , si ma raison est forte ;
Je le vois , encor tel qu'il alluma mes feux ,
D'autant plus puissamment solliciter mes vœux ,
Qu'il est euvironné de puissance et de gloire ,
Qa'en tous lieux aprè;: m>us il traîne la victoire ,
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu ^
Le généreux espoir que j'en avois conçu:
Ma. ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
Repousse encor si bien l'etibrt de tant d'appas,
Qu'il déchire mon ame, et riE l'éhranie pas.
C'est cette vertu même , à nos dé^ùs cruelle , 9
Que vous louiez alors eu blasphémant contre elle :
Plaiguez-vous-en encor ; mais loutz sa rigueur
Qui tiiomphe à la fois de vous et de mon cœur ;
Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère '"
K'auroit pas mérité l'amour du giand Sévère.
p. Corneille, i. 4
38 POLYEUCTE
SÉVÈRE
Al) ! madame , excusez une aveugle douleur Qui ne connoît plus rien que l'esccs du malheur : Je nommois inconstance et prenois pour un crime De ce juste devoir l'effort le plus sublime. De grâce montrez moins h mes sens désolés La grandeur de ma perte et ce que vous valez ; Et , cachant par pitié cette vertu si rare Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous se'pare , Faites voir des défauts qui puissent à leur tour ' * Affaiblir ma doulexu- avecque mon amour.
' PAULINE
Hélas ! cette vertu , quoiqu'enfin invincible , î»e laisse <jne trop voir une ame trop sensible. Ces pleurs en sont témoins , et ces lâches soupirs * ^ Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence ' ^' Contre qui mon devoir a trop peu de défense ! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte ; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens , Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.
SÉVÈRE
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !
PAULINE
Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
SÉVÈRE
Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travail* !
PAULINE
C'est le remède seul qui peut guérir nos Hiai«.
SÉVÈRE
Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire.
PAULINE
Je veux gue'rir des miens ; ils souilleroient ma gloire
SÉVÈnE.
Ah ! puisque votre gloire eu pro; once l'arrêt, Il faut que ma douleur cède à sou intérêt Est-il rien que sur moi celte gloire n'obtienne? '4 Elle me rend les soins que je dois à la mienne. Adieu : je vais cherclier au milieu des combats Cette immortalité que donne un beau trépas , Et remplir dignement, par une mort pompeuse, De mes premiers exploits l'attente avantageuse; Si toutefois , après ce coup n;ortel du sort , ' 5 J'ai de la vie assez pour chercher une mort.
PAULINE
Et moi , dont votre vue augmente le supplice , Je l'éviterai même en votre sacrifice ; Et, seule dans ma chambre enfermant mes regrets, Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.
SÉVÈRE
Puisse le juste ciel , content de ma ruine , Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline !
PAULINE
Puisse trouver Sévère, après tant de mallieur, "^ Une félicité digne de sa valeur !
SÉVÈRE
Il la trouvoit en vous.
PAULINE
Je dépendois d'un père.
SÉVÈRE
O devoir qui me perd et qui me désespère !
Adieu , Uop vertueux objet , et trop charmant. ' 7
PAULINE
Adieu , trop malheureux et trop parfait amant.