‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 161 sur 162 · ACTE V, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IV

Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, ' L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est force'e: Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr ; Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie , ' ^ La veuve de Pompée y force Cornélie.

J irai, n'en doute point, au sortir de 'ces lieux, Soulever contre toi les hommes et les dieux ; Ces dieux qui t'ont flatté , ces dieux qui m'ont trompée, Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée , Qui , la foudre à la main , l'ont pu voir égorger : Ils connoîtront leur faute , et le voudront venger. ' 7 Mon zèle, h leur refus, aidé de sa mémoire. Te saura bien sans eux arracher la victoire ; Et quand tout mou effort se trouvera rompu, ' ^ Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu.

Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, '" Que tu n'ignores pas conmie on fait les divorces. Que ton amour t'aveugle , et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser : Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croiia tout permis sur l'époux d'une reine, Et que de cet hymen tes amis indignés '\'engeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. ^^ Adieu : j'attends demain l'effet de tes promesses.

S c È jN E y.

JÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE , ACHORÉE, CHARMIO::^.

CLÉOPATRE

PiUTÔT qu'à ces périls je vous puisse exposer,

Seigneur , perdez en moi ce qui les peut causer ;

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre ; '

Le mien sera trop grand , et je n'eu veux point d'autre .

Indigne que je Suis d'un Cësar pour époux,

Que de vivre en votre arae , étant morte pour vous.

Reine , ces vains projets sont le seul avantage ' Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage : Comme il a peu de force , il a beaucoup de soins ; ^ Et, s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins. Les dieux empêcheront l'effet de ces augures , Et mes félicites n'en seront pas moins pures, 4 Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs , Et que votre bonté, sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère. On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir- qu'il a voulu choisir ; 5 Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre. Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu , Et de peiu- de se perdre il s'est enfin perdu.

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