‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 4 sur 162 · ABREGE · texte numérisé non relu

ABREGE

du martyre de saint Poljeucte, écrit par Siméon Métapliraste ,' et rapporté par Surius.

l j'iKGÉi!iiEusE tissure des fictions avec la venté, où consiste le plus beau serret de la poésie , produit d'ordinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader h cet enchaînement , qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques événements véritables , ils s'imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent ; les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté' tout ce qui n'est pas de leur connoissance : si bien que quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne tiouvent rien dans leur souvenir , ils l'attribuent tout entière à l'effort de notre imagination , et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre : il y va de la gloire de Dieu , qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sauctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances si nous permettions que la crédidité des uns et la défiance des autres , également abusées par ce mélange , r'jirissent également en la vénération qui leur est

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lo ABRÉGÉ DE LAVIE

due, et que les premiers la rendissent mal-à-propos à ceux qui ne la méritent pas , pendant que les autres la dénieroient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi , beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'e'glise. Le martyrologe romain en fait mention sur le i3 de février, mais en deux mots, suivant sa coutume; Baronius, dans ses annales, n'en écrit qu'une ligne ; le seul Surius , ou plutôt Mosander qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort assez au long sur le 9 de janvier : et j'ai cru qu'il étoit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendie la représentation agréable , afin que le plaisir pût en insinuer plus doucement l'utilité , et lui servir comme de véhicule poui- la porter dans lame du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconuoître ce qui lui doit imprimer du respect comme saint , et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend.

<( Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié; ils vivoient en l'an aSo, sous l'empire de Décius; leur demeure étoit dans Mélitène , capitale d'Arménie ; leur religion , différente. Néarque étoit chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais ayant toutes les qualités dignes d'un chrétien , et une grande inclination à le devenir. L'empereur ayant fait pul.lier un édit très rigoureux contre les

DE SAINT POLYEUCTE. ii

chrétiens, cette publication donna un grand trouWe à Néarque, non par la crainte des supplices dont il étoit menace', mais pour l'appréhension qu'il eut que leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet édit , vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion , et les honneurs promis à ceux du parti contraire : il en conçut un si profond déplaisir, que son ami s'en aperçut ; et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son cœur : Ne craignez point, lui dit-il, que l'édit de l'empereur nous désunisse ; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez ; il ma dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse , et m'a fait monter sur un cheval ailé poiu- le suivre. Cette vision m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a long -temps que je médite : le seul nom de chrétien me manque ; et vousmême , toutes les fois que vous m'avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect ; et quand vous m'avez lu sa vie et ses enseignement , j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. O Néarcjue, si je ne me croyois pas indigne d'aller à lui sans être initié dans ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements , que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités ! Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il étoit par l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le

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baptême ; aussitôt notre martyr , plein d'une sainte ferveur, prend ledit de l'empereui-, crache dessus, et le dtchire eu morceaux qu'il jette au vent ; et voyant des idoles que le peuple portoit sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient, les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même par la chalenr de ce zèle qu'il n'avoit pas espéré.

Son beau -père Félix, qui avoit la commission de l'empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu luimême ce qu avoit fait son gendre , saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille perdus , tâche d'ébranler sa constance , premièrement par de belles paroles , ensuite par des menaces , enfin par des coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage : mais n'en ayant pu venir à bout, poiu" dernier effort il lui envoie sa fille Pauline , afin de voir si ses larmes nauroient point plus de pouvoir siu l'esprit d'un mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sm- l'heure ; et le saint martyr , sans autre baptême que de son sang , s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour lamour de lui. .)

Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius : le songe lie Pauline , 1 amour de Sévère , le baptême effectif de

DE SAINT POLYEUCÏE. fi3

Poljeucte, le sacrifice pom- la victoire de l'empereur, la dignité de Féiix que je fais gouverneur d'Arménie, la mort de Nëarque , la conversion de Félix et de Pauline, sont des inventions et des embellissements de tliéâtre. La seule \ ictoire de l'empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire ; et , sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par M. Coëffeteau, dans son Histoire romaine ; mais il ne dit pas , ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remerciement en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou non, les savants en jugeront; mon but ici n'est pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.

JP. Corneille. 2.

PERSONNAGES

FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arme'nie. POLYEUCTE, seigneur arménien, gendre de Félix. SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur

Décie.

NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Poljeucte. PAULINE, fille de Félix, et femme de Poljeucte. STRATONICE, confidente de Pauline.

ALBIN, confident de Félix.

F A B I A N j domestique de Sévère.

CLÉON, domestique de Félix.

Trois Gardes.

La scène est à Mélitène, capitale d'Arme'nie, dans le palais de Félix.

POLYEUCTE

MARTYR, TRAGÉDIE CHRÉTIENjNE.

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