‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 5 sur 162 · N É A II Q U E · texte numérisé non relu

N É A II Q U E

VJnoi! vous vous arrêtez aux songes d'une femme ! De si foibles sujets troublent cette grande ame ! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé ^ S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !

POLYEUCTE

Je sais ce qu'est un songe , et le peu de croyance ^ Qu'un homme doit donner à son extravagance , Qui dun amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit :

iG POLYEUCTE.

IMais vous ne savez pas ce que c'est qii'une femme ; 4

Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'ame , 5

Quand , après un long temps qu'elle a su nous charmer,

Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.

Pauline , sans raison dans la douleur plongée , '^

Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songe'e ;

Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais.

Et tâche à mempêcher de sortir du palais.

Je méprise sa crainte , et je cède à ses larmes ;

Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes ;

Et mon cœur, attendri sans être intimidé, 7

IN'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.

L'occasion, Néarque, est-elle si pressante,

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante ?

Par un peu de remise épargnons son ennui , ^

Poiu- faire en plein repos ce qu'il trouble aujourdlmi.

NÉARQUE

Avez-veus cependant une pleine assurance

D'avoir assez de vie, ou de persévérance?

Et Dieu, qui tient voti-e ame et vos jours dans sa main,^

Promet-il à vos vœux de le vouloir demain .■"

Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce ^"

Ne descend pas toujours avec même efficace :

Après certains moments que perdent nos longueurs ,

Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ;

Le nôtre s'endurcit , la repousse , l'égaré ;

Le bras qui la versoit en devient plus avare ; ' •

Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien

Tomte plus rarement , ou n'opère plus rien.

Celle qui vous pressoit de courir au baptême ,

Languissante déjà , cesse d'être la même ;

ACTEI, SCÈNE I. 17

Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouir, '^ Sa flamme se dissipe , et va s'évanouir.

POLYEUCTE

■Vous me connoissez mal : la même ardeur me brûle ,

Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.

Ces pleurs , que je regarde avec un œil d'époux ,

Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous ;

Mais, pour en recevoir le sacré caractère

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire ,

Et qui, purgeant notre ame et désillant nos yeux,

Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux ,

Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire,

Comme le bien suprême et le seul où j'aspire ,

Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,

Pouvoir un peu remettre , et différer d'un jour.

NÉ ARQUE.

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse ; ' ^

Ce qu'il ne peut de force , il l'entreprend de ruse ; '4

Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler , • 5

Quand il ne les peut rompre , il pousse à reculer ;

D'obstacle sur obstacle il v a troubler le vôtre , ■ *•

Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;

Et ce songe rempli de noires visions

N'est que le coup d'essai de ses illusions.

Il met tout en usage , et prière et menace ;

Il attaque toujours , et jamais ne se lasse ;

Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,

Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.

Rompez ces premiers coups; laissez pleurer Pauline. Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine , Qui regarde eit arrière , et , douteux en son choix , Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

i8 POLYEUCTE.

POLYECCXr.

Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne ?

NÉARQUE

IN'ous pouvons tout aimer, il le souffre, il l'ordonne; Mais , à vous dire tout , ce seigneur des seigneurs Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême , 11 faut ne rien aimer qu'après lui , qu'en lui-même , négliger , pour lui plaire , et femme , et biens , et rang , Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite Oui vous est nécessaire, et que je vous souliaite ! le ne puis vous parler que les larmes aux yeux. Polyeucte, aujourd hui qu'on nous hait en tous lieux, Qu'on croit scr\-ir l'état quand on nous persécute , Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte , Comment en pourrez- vous surmonter les douleurs , Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ?

POLYEnCTE.

'Vous ne m'étonnez point ; la pitié qui me blesse Sied bien aux plus grands cceurs , et n'a point de foiblessf Sxu- mes pareils , ^'carque , im bel œil est bien fort ; ' 7 Tel craint de le fâcher , qui ne craint pas la mort: Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, Y trouver des appas , en faire mes délices , Votre Dieu , que je n'ose encor nommer le mien , M'en donnera la force en me faisant chrétien.

NÉARQUE

Hâtez-vous donc de l'être.

POLTEUCTE.

Oui, j'y cours, cher ÎV'éarque; Je brûle d'en porter la glorieuse marque.

ACTEI, SCÈNE I. i

Mais Pauline s'afflige , et ne peut consentir, Tant ce songe la trouble , à me laisser sortir.

NÉ ARQUE.

Votre retour pour elle en aura plus de cliannes ; Dans une heure au plus tard vous essuîrez ses larmes ; Et rbeur de vous revoir lui semblera plus doux , Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. Allons , on nous attend.

POLYEUCTE

Apaisez donc sa crainte , ' ^ Et calmez la douleur dont son ame est atteinte. Elle revient

NÉARQUE

Fuyez.

POLYEUCTE

Je ne puis.

NÉARQUE

Il le faut ; Fuyez un ennemi qui sait votre déiiiut , ' 0 Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue , Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

POLYEUCTE

Fuyons , puisqu'il le faut.

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