‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 51 sur 162 · E P I T R E DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

E P I T R E DÉDICATOIRE

iVl 0 N s I E 1

Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigne' de ma dernière , qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main , dans le morne hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polycucte si puissants que ceux de Cinna , et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourroit souffrir : j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres, qui, suivant l'humeur des François, aiment le changement, et, après tant de poèmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène , m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pou voit la majesté du raisonnement , et la force des vers dénuée da

loa E P I T R E

1 agrément clu sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourroit l'agrément du sujet dénué de la force des vers. Et d'ailleurs étant obligé au genre comique de ma première' réputation , je ne pouvois l'abandonner tout-à-fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que comme, alors que je me basardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à la dignité du tragique , je pris l'appui du grand Séuèque, à qui j'empruntai tout ce qx^il avoit donné de rare à sa Médée; ainsi,' quand je me suis résolu de repasser de l'héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si baut sans m'assurer d'un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lopès de \ega, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intrigues que fait notre Menteur. . En un mot, ce n'est ici qu'une copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de la sosprcHosA Yerdad; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes » il m'étoit peimis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a long-temps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de D. Guilain de Castro, mais aussi pour Mcdée dont je viens de jparler, et pour Pompée môme , où ,' pensant me fortifier^ du secours de deux Latins , j'ai pris celui de deux Espagnols , Sénèque «t Lucain étant tous deux de Coi.-li>iif.

DÉDICATOIRE. io3

Ceux qui ne voudront pas me pardonner ceUp intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux; et soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouve' si bien que je n'ai pas enviff que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis^ et ne m'en estimerez pas moins. Je suis,

Monsieur,

votre très humble serviteur, P. Corneille.

PERSONNAGES

GÉRONTE, père de Dorante.

DORANTE, fils de Ge'ronte.

ALCIPPE, ami de Dorante, et amant de Claricc.

PHILISTE, ami de Dorante et d'Alcippe.

C L A R I C E , maîtresse d'Alcippe.

LUCRÈCE, amie de Clarice.

ISABELLE, suivante de Clarice.

SABIÎSE, femme-de-chambre de Lucrèce.

C L I T O N ; valet de Dorante.

LYCAS, valet d'Alcippe.

La scène est à Paris.

Page 1