‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 1 sur 173 · BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE · texte numérisé non relu

BERNARD LE BOVIER DE FONTENELLE

SONNEVEU.

L lERRE Corneille naquit à Rouen, en 160G, de Pierre Corneille, maître des eaux et forêts en la vicomte de Rouen, et de Marthe le Pesant. Il fit ses e'tudcs aux je'suites de Rouen , et il en a toujf.urs conservé une extrême reconnoissance pour toute la société. Il se mit d'abord au barreau, sans goût, et sans succès. Mais une petite occasion fit éclater en lui un génie tout diftérenti et ce fut l'amour qui la fit naître. Un jeune homme de ses amis , amoureux d'une demoiselle de la même ville, le mena chez elle : le nouveau venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir do cette aventure e\eita dans Corneille un talent qu'il ne connoissoit pas; et sur ce léger sujet il fit la comédie de Mélite, qui parut en lôaS. On y découvrit tin caractère original; on connut que la comédie alloit se perfectionner; et, sur la gonliance S: Corneille. I. a

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qu'on eut ^ du nouvel auteur qui paroissoit, il se forma une nouvelle troupe de comédiens.

Je ne doute pas que ceci ne surprenne la plupart des gens qui trouvent les six ou sept premières pièces de Corneille si indignes de lui , qu'ils les voudroient retrancher de son recueil, et les faire oublier k jamais. Il est certain que ces pièces ne 80nt pas belles ; mais , outre qu'elles servent à l'histoire du théâtre, elles servent beaucoup aussi à la gloire ^ de Corneille. ^

* Comme on a promis des notes grammaticales , il est juste d'observer que la confiance du nouvel autçur est une faute de langue. On a de la confiance en quelqu'un , dans le mérite et les talents de quelqu'un , mais non pns DU mérite et des talents. On a de la défiance de , et de la confiance Eiv. Cette remarque est pour les étrangers ; ils pourraient être induits en erreur par cette inadvertance de M. de Fontenelle , qui écrivait d'ailleurs avec autant de pureté que de grâce et de finesse.

'^ Ce qu'on ne peut lire ne peut guère servir à l;i gloire de l'auteur. La gloire est le concert des louan(î,es constantes du public. Deux ou trois littérateurs qui diront d'un ouvrage mauvais en soi, Cet ouvrage était bon pour son temps, ne procureront à l'auteur aucune gloire. Corueille n'est point un grand homme pour avoir fuil. de mauvaises comédies , bien moins mauvaises que celles de sou temps, mais pour avoir fait des tragédies infiniment supérieures à celles de son temps, et dans lesquelle;. il y a des morceaux supériaus à tous ceux du tliéâUe «l'Athènes.

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Il y a une grande ditiérence entre la beauté de louviage et le mérite de l'auteur. Tel ouvrage qui est fort médiocre n'a pu partir que d'un génie sublime; et tel autre ouvrage qui est assez beau a pu partir d'un £;énie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumière qui lui est propre; les esprits médiocres demeurent au-dessous de ce degré ; les bons esprits y atteignent ; les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de perfection où ce siècle est arrivé; l'éducation qu'il a reçue, les exemples qu'il a devant les yeux, tout le conduit jusque-là. Mais s'il va plus loin, il n'a plus rien d'étranger qui le soutienne , il ne s'appuie que sur ses i propres forces , il devient supérieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi deux auteurs, dont l'un surpasse extrêmement l'autre par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux eu mérite, s ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre ; mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé. Par la même raison , de deux auteurs dont les ouvi'ages sont d'une égale beauté, l'un peut être un homme fort médiocre, et l'autre un génie sublime.

Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il sufllt donc de le considérer en lui-même; mais pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières pièces de Corneille,

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comme nous avons déjà dit, ne sont pas belles mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mélite est divine, si vous la lisez après les pièces de Hardj, qui l'ont immédiatement précédée. Le théâtre y est, sans comparaison, mieux entendu , le dialogue mieux tourne , les mouvements mieux conduits, les scènes plus ngréables; surtout , et c'est ce que Hardy n'avoit jamais attrapé, il y règne un air assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représentée. Jusque-là on n'avoit guère connu que le comique le plus bas, ou un tragique assez plat, on fut étonné d'entendre une nouvelle langue.

Le jugement que l'on porta de Mélite fut que cette pièce étoit trop simple, et avoit trop peu d'événements. Corneille , piqué de cette critique , fit Clitandre , et y sema les incidents et les aventures avec une très vicieuse profusion , plus pour censurer le goût du public , que pour s'y accommoder. Il paroit qu'après cela il lui fut permis de revenir à son naturel. La Galerie du Palais , la Veuve, la Suivante, la Place royale, sont plus raisonnables.

ÎSous voici dans le temps où le théâtre devint florissant par la faveur ' du cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n'ont qu'à commander

' Malgré le cardinal de Richelieu , qui , voulant être ix)ëte, voulut humilier Corneille, et élever les mauvais auteurs.

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■qu'il se forme des poètes ^ , des peintres , tout ce qu'ils voudront, et il s'en forme. Il y a une infinité de génies de différentes espèces, qui n'at;tendcnt, pour se déclarer, que leurs ordres, ou plutôt leurs grâces. La nature est toujours prête à servir leurs goûts.

On recommença alors à étudier le théâtre des anciens,' et à soupçonner qu'il pouvoit y avoir des règles. Celle des vingt-quatre heures fut une des premières dont on s'avisa : mais on n'en faisoit pas encore trop grand cas; témoin la manière dont Corneille lui-même en parle dans la préface de Clitandre, imprimée en i632 *:« Que si j'ai renfermé cette pièce, dit-il, dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point

' C'est de quoi je douic beaucoup. Notre meilleur peintre, Le Poussin, fut persécuté; et les bienfaits prodigués aux académies ont fait tout au plus un ou deux bons peintres, qui avaient déjà donné leurs chefs-d'œuvre avant d'être récompensés. Rameau avait fait tous ses bons ouvrages de musique au milieu des plus grandes traverses; et Corneille lui-même fut très peu encouragé. Homère vécut errant et pauvre. Le Tasse fut le plus malheureux des hommes do son temps. Camoéns et Milion lurent plus malheureux encore. Chapelain fut récompensé; et je ne tonnais aucun houune de génie qui n'ait été persécute.

'■* Les tragédies italiennes du seizième siècle étaient daus la règle des trois unités, règle admirable d'Arislote. La Sophonibbe de Mairet fut la pi cmière pièce de ihéûlre

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misMélite, ou que je me sois résolu à m'y attache? dorénavant. Aujourd'hui quelques uns adorent cette règle , beaucoup la méprisent ; pour moi , j'ai voulu seulement montrer que , si je m'en éloigne , ce n'est pas faute de la connoître. »

Ne nous imaginons pas que le vrai soit victorieux dès qu'il se montre; il l'est à la iln, mais il lui faut du temps pour soumettre les esprits. Les règles du poëme dramatique , inconnues d abord <;u méprisées, quelque temps après combattues, tiisuite reçues à demi , et sous des conditions , demeurent enfin maîtresses du théâtre. Mais lépoque de l'établissement de leur empire n'est propiement qu'au temps de Cinna.

Une des plus grandes obligations que l'on ait à Corneille est d'avoir purifié le théâtre. Il fut d'abord entraîné par l'usage établi, mais il y résista îuissitôt après; et depuis Clitandre , sa seconde pièce , on ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages.

Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six premières pièces, où il s'éleva déjà au-dessus de son siècle, prit tout-à-coup l'essor dans Médée, et monta jusqu'au tragique le plus ^^lblime. A la vérité il fut secouru par Sénèque ;

en France dans laquelle cette loi fut suivie. Elle est de i633.

En Angleterre , en Espagne , on ne s'est assujetti qiif ilcpuls peu à cette règle , et encore très raieracut.

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mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvoir par lui-même '.

Ensuite il retomba dans la comédie ; et, si j'ose dire ce que j'en ipense, la chute fut grande. L'Illusion comique, dont je parle ici, est une pièce irrégulière et bizarre, et qui n'excuse point par ses agréments sa bizarrerie et son irrégularité. Il y domine un personnage de Capitan, qui abat d un souffle le grand Sophi de Perse et le grand Mogol , et qui une fois en sa vie avoit empêché le soleil de se lever à son heure prescrite , parcequ'on ne trouvoit point l'Aurore , qui étoit couchée avec ce merveilleux brave. Ces caractères ont été autrefois fort k la mode. Mais qui représentoient-ils ? à qui en vouloit-on ? Est-ce qu'il faut outrer nos folies jusqu'à cepoint-lk pour les rendre plaisantes? En vérité ce seroit nous faire trop d'honneur.

Après l'Illusion comique, Corneille se releva , plus grand et plus fort que jamais , et fit le Cid. Jamais pièce de théâtre n'eut un si grand succès- Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien qui de toutes les comédies du monde ne connoissoient que le Cid. L horrible barbarie où ils vivoicnt n'avoit pu empêcher le nom du Cid d'aller jusqu'à eux, Coxiieille avoit dans son cabinetcettepiècc traduite «a toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavonc

' Les louanges trop exageV^-es font tort à celui qui Ici donne , sans relever celui qui les reçoit.

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et la turque; elle étoit en allemand, en anglois , eu flamand ; et , par une exactitude flamande , on l'a voit rendue vers pour vers '. Elle ëtoit en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avoient bien voulu copier euxmêmes une pièce dont l'original leur appartenoit. M. Pélisson , dans son Histoire de l'académie, dit qu'en plusieurs provinces de France il étoit passé en proverbe de dire, Cela est beau comme le Cid. Si ce proverbe a péri , il faut s'en prendre aux auteurs ^, qui ne le goùtoient pas , et à la cour , où c'eût été très mal parler que de s'en servir sous le ministère du cardinal de Richelieu ^.

Ce grand homme avoit la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presque absolument , d'abaisser la redoutable

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' On en use encore ainsi en Italie, et même en Angleterre. Il y a de nos ouvrages de poésie traduits en ces deux langues , vers pour vers ; et ce qui est étonnant , c'est qu'ils sont assez bien traduits.

2 J'ose plutôt penser qu'il faut s'en prendre à Cinna, qui fut mis par toute la cour au-dessus du Cid , quoiqu'il ne fût pas si touchant.

^ Le cardinal de Richelieu montra tant de partialité contre Corneille , que quand Scudéri eut donné sa mauvaise pièce de l'Amour tyrannique , que le cai'diual tiouvait divine, SaiTaziu, par ordre de ce ministre, fit une mauvaise préface, dans laquelle il louait Hardy, sans oseï nommer Corneille.

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maison d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son grë, ne lui suffisoit point; il y vouloit joindre encore celle de faire des comédies. Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage , ce qui ne dut pas être fort difficile, et il se mit à leur tête. Scudéri publia ses observations sur le Cid , adressées à l'Académie françoise , qu'il en faisoit juge , et que le cardinal son fondateur sollicitoit puissamment contre la pièce accusée. Mais afin que l'Académie pût juger, ses statuts vouloient que l'autre partie, c'est-à-dire Corneille , y consentit. On tira donc de lui une espèce de consentement , qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au cardinal , et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, et qui étôit son bienfaiteur " ? car il récompensoit comme ministre ce même mérite dont il étoit jaloux comme poëte ; et il semble que cette grande ame ne pouvoit pas avoir des foiblesses qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose de noble.

L'Académie françoise (h)nna ses sentiments sur le Cid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette compagnie naissante. Elle .sut conserver tous les égards qu'elle devoit et à la passiou

* Pierre Coniniile avait le malheur de recevoir une petite pension du cardinal , pour avoir quelque temps travaillé sous lui aux pièce-i des cinq auteurs.

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