‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 2 sur 173 · XIV VIE DE P. CORNEILLE · texte numérisé non relu

XIV VIE DE P. CORNEILLE

du cardinal et à l'estime prodigieuse c^ue le public avoit conçue du Cid. Elle satisfit le cardinal en reprenant exactement tous les défauts de cette pièce , et le public en les reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges.

Quand Corneille eut une fois, pour ainsi dire, atteint jusqu'au Cid, il s'éleva encore dans les Horaces; enfin il alla jusqu'à Cinna et à Polyeucte, au-dessus desquels il n'y a rien ^

^ On peut croire que Fontenclle parle ainsi . moins parcequ'il était neveu du grand Corneille, que parcequ il était l'eunemi de Racine, qui avait fait contre lui une épigramme piquante, à laquelle il avait répondu par une épigramme plus violente encore. Les connaisseurs pensent qu'Athalie est très supérieure à Polyeucte, par la simplicité du sujet, par la régularité, par la grandeur des idées, par la sublimité de l'expression, par la beauté de la poésie. Il est vrai que ces connaisseurs reprochent au prêtre Jo;id d être impitoyable et fanatique, de dire à sa femme, qui parle à Matliau, « ISc craignez- vous pas que ces murailles ne tombent sur vous, et que l'enfer ne vous engloutisse? » d'aller beaucoup au-delà de son ministère; d'empéclier qu'Athalie n'élève le petit Joas, qui est son seul liéritier; de faire tomber la reine dans le piège ; d'ordonner son siqiplice comme s'il était son juge ; de prendre enfin le brave Abner pour dupe. On reproche à Mathan de se vanter de ses crimes : on leproche à la pièce des longueurs. Presque tous ces défauts sont ceux du sujet : mais le gi and mérite de cette tragédie est d'être la première qui ait

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Ces pièces-lk ëtoient d'une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors Corneille, par l'étude d'Aristote et d'Horace, par son expérience, par ses réflexions , et plus encore par son génie , trouva les sources du beau, qu'il a depuis ouvertes à tout le monde dans les discours qui sont à la tête de ses comédies. De là vient qu'il est regardé comme le père du théâtre françois. Il lui a donné le premier une forme raisonnable ; il l'a porté à son plus haut point de perfection, et a laissé son secret à qui s'en pourra servir.

Avant que l'on jouât Polycucte, Corneille le lut il l'hôtel de Rambouillet , souverain tribunal des uftaires d'esprit en ce temps -là. La pièce y fut applaudie autant que le dcmandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà. Mais, (juelques jours après, Voiture vint trouver Corneille, et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte n'avoit pas réussi comme il pensoit ' , que surtout le cîiristianisme avoit

intéressé sans amour ; au lieu que , dans Polyeucte , le plus grand mérite est l'amour de Sévère.

' C'est qu'on n'avait encore vu que les comédies de la Passion et des Actes des Apôtres. D'ailleurs il faut peutêtre pardonner à l'iiôtel de Rambouillet d'avoir condamné l'imprudence punissable de Polyeucie et de Ncarque, qui exercent dans le temple une violence que Dieu n'a jamais commandée. On pouvait craindre encore qu'un homme qui résigne sa femme à son rival ne passât pour

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extrêmement déplu. Corneille alarmé voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient : mais enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point parcequ'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?

Pompée suivit Polyeucte. Ensuite vint le Menteur, pièce comique, et presque entièrement prise de l'espagnol , selon la coutume de ce temps-là.

Quoique le Menteur soit très agréable, et qu'on l'applaudisse encore aujourd'hui sur le théâtre , j'avoue que la comédie n'étoit point encore arrivée à sa perfection. Ce qui dominoit dans les pièces, c'étoit l'intrigue et les incidents, erreurs de nom, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes; et c'est pourquoi on prenoit presque tous les sujets chez les Espagnols, qui triomphent sur ces matières. Ces pièces ne laissoicnt pas d'être fort plaisantes , et pleines d'esprit. Témoin le Menteur dont nous parlons , Don Bertrand de Ciearal , le Geôlier de soi-même. Mais enfin la plus grande beauté de la comédie étoit inconnue; on ne songeoit point aux mœurs et aux caractères ; on alloit chercher bien loin le ridicule dans des événements imaginés avec beaucoup de

lin imbécile plutôt que pour un bon chrétien. Le caractère bas de Félix pouvait déplaire ; mais on ne faisait pas réflexion que Sévère et Pauline feraient rcussh la pièce.

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peine, et on ne s'avisoit point de l'aller prendre danâ le cœur humain , où est sa principale habitation '. Molière est le premier qui l'ait été chercher là, et celui qui l'a le mieux mis en œuvre : homme inimitable , et à qui la comédie doit autant que la tragédie à Corneille.

Comme le Menteur eut beaucoup de succès , Corneille lui donna une suite, mais qui ne réussit guère. Il en découvre lui-même la raison dans les examens qu'il a faits de ses pièces. Là il s'établit juge de ses propres ouvrages, et en parle avec un noble désintéressement , dont il tire en même temps le double fruit et de prévenir l'envie sur le mal qu'elle en pourroit dire , et de se rendre luimême croyable sur le bien qu'il en dit.

A la Suite du Menteur succéda Rodogune. Il a écrit quelque part que, pour trouver la plus belle de ses pièces, il falloit choisir entre Rodogune et Cinna ; et ceux à qui il en a parlé ont démêlé sans beaucoup de peine qu'il étoit pour Rodogune. Il ne m'appartient nullement de prononcer sur I» I I I I I... -I « .

' Fontenelle oublie ici que la comédie du Menteur est une pièce de caractère. Il y a l)eaucoup d'incidents , il eu faut aussi. Les pièces de Molière n'en ont peut-être pas assez. Tous servent à faire paraître le caractère du Menteur.

On avait, long-temps avant Molière, plusieurs pièces dans ce goût en Espagne, le Menteur, le Jaloux, l'Impie ou le Convié de pierre, traduit depuis pftr Molière sous le nom du Festin de pierre.

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cela : mais peut-être préfcroil-il Rodogune parcequ'elle lui avoit extrêmement coûté. Il fut plus d'un an à disposer le sujet. Peut-être vouloit-il, en mettant son affection de ce côté-là, balancer celle du public, qui paroît être de l'autre. Pour moi, si j'ose le dire , je ne mettrois point le diftérent entre Rodogune et Cinna, il me paroit aisé de choisir entre elles; et je connois quelque pièce de Corneille que je ferois passer encore avant la plus belle des deux.- On apprendra dans les examens de P. Corneille, mieux que l'on ne feroit ici, 1 histoire de Théodore, d'HéracIius , de Don Sanche d'Aragon , d'Andromède, de Nicomède, et de Pertharite. On y verra pourquoi Théodore et Don Sanche d'Aragon réussirent fort peu, et pourquoi Pertharite tomba absolument. On ne put souflrir dans Théodore la seule idée du péril d& la prostitution ; et si le public étoit devenu si délicat, à qui Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même? Avant lui, le viol réusbissoit dans les pièces de Hardj. Il manqua à Don Sanche un suffrage illustre, qui lui fit manquer tous ceux de la cour ; exemple assez commun de la soumission des François à de certaines autorités. Enfin, un mari qui veut racheter sa femme en cédant un royaume fut encore, sans comparaison, plus insupportable dans Pertharite, que la prostitution ne l'avoit été dans Théodoix*. Le bon mari n'osa se montrer au public que deux fois. Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi les exemplei les plus remarquables des

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vicissitudes du inonde; etBëlisaire demandant l'aumône n'est pas plus étonnant.

Il se dégoûta du théâtre, et déclara qu'il y renoaçoit , dans une petite préface assez chagrine qu'il mit au-devant de Pertharite. Il dit pour raison qu'il commence à vieillir; et cette raison n'est que trop bonne, surtout quand il s'agit de poésie et des autres talents de l'imagination. L'espèce d'esprit qui dépend de l'imagination , et c'est ce qu'on appelle communément esprit dans le monde , ressemble k la beauté , et ne subsiste qu'avec la jeunesse. Il est vrai que la vieillesse vient plus tard pour l'esprit, mais elle vient. Les plus dangereuses qualités qu'elle lui apporte sont la sécheresse et la dureté ; et il y a des esprits qui en sont naturellement plus susceptibles que d'autres , et qui donnent plus de prise aux ravages du temps : ce 9ont ceux qui avoient de la noblesse, de la grandeur, quelque chose de fier et d'austère. Cette sorte de caractère contracte aisément par les années je ne sais quoi de sec et de dur. C'est à-peu-près ce qui arriva à Corneille; il ne perdit pas en vieillissant l'inimitable noblesse de son génie , mais il s'y mêla quelquefois un peu de dureté. Il avoit poussé les grands sentiments aussi loin que la nature pouvoit stouflrir qu'ils allassent; il commença de temps eu temps à les pousser un peu plus loin. Ainsi dans *

• Tout cela est dit mal-à-propos : Perihnrite est de iGj3. Corneille n'avait que quarante-sept ans.

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Peiiharite, une reine consent à e'pouser un tyrait qu'elle déteste, pourvu qu'il égorge un fils uni([ue qu'elle a , et que par cette action il se rende aussi odieux qu'elle souhaite qu'il le soit. Il est aisé de voir que ce sentiment , au lieu d'être noble , n'est que dur ; et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté. ^

Après Pertharite , Corneille , rebuté du théâtre , entreprit la traduction en vers de l'Imitation de Jésus-Christ. 11 y fut porté par des pères jésuites de ses amis, par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie qui ne pouvoit demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès' prodigieux, et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant , si j'ose en parler avec une liberté que je ne devrois peut-être pas me permettre, je ne trouve point dans la traduction de Corneille le plus grand charme de l'Imitation de Jésus-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers , qui étoit naturelle à

* Comme s'il n'y avait que cela de mauvais dans Pertharite !

'■' Il y a une grande différence entre le débit et le succès. liCS jésuites, qui avaient un très grand crédit, firent lire le livre à leurs dévotes , et dans les couvents. Ils le prônaient, on l'achetait, et on s'ennuyait. Aujourd'hui c% livre est inconnu. L'Imitation n'est pas plus faiJe pour fcfiT mise en vers qu'un* épîlre de S, Paul.

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Corneille; et je crois même qu'absolument la forme des vers lui est contraire. Ce livre , le plus beau c|ui soit parti de la main d'un homme, puisque l'évangile n'en vient pas , n'iroit pas droit au cœur comme il fait, et ne s'en saisiroit pas avec tant de force, s'il n'avoit un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup.

Il se passa six ans pendant lesquels il ne parut de Corneille que l'Imitation en vers. Mais enfin, sollicité par M. Fouquet, et peut-être encore plus poussé par son penchant naturel , il se rengagea au tliéâtre. M. le sur-intendant, pour lui faciliter ce retour, et lui ôter toutes les excuses que lui auroit pu fournir la difficulté de trouver des sujets , lui en proposa trois. Celui qu'il prit fut OEdipe ; Thomas Corneille son frère prit Camma , qui étoit le second. Je ne sais quel fut le troisième.

La réconciliation de Corneille et du théâtre fut heureuse : OEdipe réussit fort bien.

La Toison d'or fut faite ensuite à l'occasion du mariage du roi ; et c'est la plus belle pièce à machines que nous ayons. Les machines, qui sont ordinairement étrangères à la pièce, deviennent par l'art du poète nécessaires à celle-là ; et surtout le prologue doit servir de modèle aux prologues à la moderne, qui sont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce , mais l'occasion pour laquelle elle a été faite.

Ensuite parurent Scrtorius et Sophonisbc. Dans la première de ces deux pièces la grandeur romaine

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éclate avec toute sa pompe ; et 1 idée qu'on pourroit se former de la conversation de deux grand» hommes qui ont de grands intérêts à démêler est encore surpassée par la scène de Pompée et de Sertorius. Il semble que Corneille ait eu des mémoires particuliers sur les Romains. Sophonisbeavoit déjà été traitée par Mairet avec beaucoup de succès; et Corneille avoue qu'il se trouvoit bien hardi d'oser la traiter de nouveau. Si Mairet avoit joui de cet aveu , il en auroit été fort glorieux , même étant vaincu.

Il faut croire qu'Agésilas est de P. Corneille , puisque son nom j est, et qu'il y a une scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pouiroit pas facilement être d'un autre.

Après Agésilas vint Othon , ouvrage où Tacite est mis en œuvre par le grand Corneille , et où se sont unis deux £;éhics si sublimes. Corneille y a peint la corruption de la cour des empereurs du même pinceau dont il avoit peint les vertus de la républiqiie.

En ce temps-là , des pièces d'un caractère fort diflérent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre. Elles étoient pleines de tendresse et de sentiments aimables. Si elles n'alloient pas jusqu'aux beautés sublimes, elles étoient bien éloignées de tomber dans des défauts choquants. Une élévation qui n'étoit pas du premier degré, beau- « oup d'amour, un stjle très agréable et d'une élégance qui ne se démentoit point, une infinité de

VIE DE P. CORjSEILLZ;. xxm traits vifs et naturels, un jeune auteur : voilà ce qu'il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d'autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées, et Corneille ne fut plui chez elles cjue le vieux Corneille. J'en excepte quelques femmes qui valoient des hommes.

Le goût du siècle se tourna donc entièrement du côté d'un genre de tendresse moins noble , et dont le modèle se retrouvoit plvis aisément dans la plupart des cœurs. Mais Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goiit '. Peut-être croira-t-on que son âge ne lui permettoit pas d'en avoir : ce soupçon seroit très légitime, si l'on ne voyoit ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'autrui , il s'est abandonné à un excès de tendresse dont il n'auroit pas voulu déshonorer son nom.

Il ne pouvoit mieux braver son siècle qu'en lui donnant Attila, digne roi des Huns. Il règne dans cette pièce une férocité noble que lui seul pouvoit attraper. La scène où Attila délibère s'il se doit allier à l'empire qui tombe, ou à la France qui s'élève, est une des belles choses qu'il ait faites.

Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse fort touchée des choses d'esprit ^, et <pii eût pu les mettre à la mode dans

' Au contraire, il u'a fait aucune pièce sans amour.

'^ La princesse Henriette, belle-sœur de Louis XIV,

ne proposa pas seulement ce sujet parccqu'ellc était

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