LU PRÉFACE
Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guilain de Castro , qui a mis ce fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances : l'une , que Chiniène, ne pouvant s'empêcher de reconnoitre et d'aimer les belles qualités qu'elle voyoit en D. Rodrigue , quoiqu'il eût tué son père (estava prendada de sus partes ) , alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative , ou qu'il le lui donnât pour mari , ou qu'il le fit punir suivant les lois ; l'autre ,, que ce mariage se lit au gré de tout le monde (à todos estava à cuento.) Deux chroniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par larchcvêque de Séville, en présence du roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien, parceque toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman , et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voirl'état qu'on fitdeChimènectdcson mariage dans sou siècle même, où. elle vécut en un tel éclat, que les rois dAragon et de Navarre tinrent à honneur d être ses gendres, en épousant ses deux fdles. Quelques unes ne l'ont pas si bien traitée dans le notre ; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtie , celui qui a composé l'histoire d Espagne en françois la notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père , et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de coiirage par ceux qui eu
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furent les témoins. Deux romances espagnoles,quc je vous donnerai ensuite de cet avertissement , parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de petits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires-, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne , si , après l'avoir fait connoitre en France , et m'y être fait connoître par elle , je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parcequ'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de lu réputation où elle a vécu , sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a fait pour moi , et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui H la scène , et chez tous les peuples où l'on voit des tiiéàtrt's , je veux dire en italien , flamand et angloisj'sont d'ass(;z glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avaat moi , D. Guilain de Castro, qui, dans une autre comédie qu'il intitule Enganarse enganando , fait dire à une princesse de Béarn :
A mirât Bien eî mondo , que el tener Apetitos que venrer, Y oca»ioues que dexar.
Examinan el valor
Eu la nmger , yo dixera
P. Curueille. I.
tiY PREFACE
Lo que siento , porque fuera Luzimiento de mi honor.
Pero malicias fundadas En lionras mal entendidas De tenlacioiies venoidas Haz en culpas declaradas :
Y assl la que el dessear Con el résistif apunta ; Vence dos vezes, si junta Con el résistif el callar.
C'est , si je ne me trompe, comme agit Chiméne dans mon ouvrage en présence duroictdclinfante. Je dis en présence du roi et de l'infante, parceque quand elle est seule , ou avec sa confidente , ou avec son amant , c'est une autre chose. Ses mœurs sont inégalement égales , pour parler en termes de notre Aristote, et changent suivant les circonstances des lieux , des personnes , des temps , et des occasions, en conservant toujours le même principe.
Au reste , je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie , et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit u'avoit été jusque chez Mr. de Balzac dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes,
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dans son désert, et si je n'en avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet , et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité , maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable , il me seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi , aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger non plus que moi à en croire personne; outre que, dans la conjoncture où étoient lors les aftaires du Cid, il ne falloit pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être toutà-fait stupide , on ne pouvoit pas ignorer que comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion, ni l'état, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en oni jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulementque ce n'a jamaisétédemonconsentement
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qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine , si la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde , les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole , et se sont imaginé avoir ])leinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote , et qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des François.
Cette seconde erreur que mon silence a aflermie n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement , que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les pevqdes; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments , qui peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses , il a été «iroit aux mouvements de l'ame , dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de ses auditeurs ; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente , pour les y faire naître ; il en a laissé des moyens qui auroicat produit leur eilet
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partout dès la création du monde , et qui seront capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs ; et pour le reste , que les lieux et les temps peuvent changer , il l'a négligé , et n'a pas même prescrit le nombre des actes , qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui.
Et certes je serois le premier qui condamnerois leCid, s'il péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe ; mais bien loin d'en demeurer d'accord , j'ose dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi ,' que parcequ'on j voit les deux maîtresses conditions , permettez-moi cette épithète , que demande ce grand maitre aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu il en a fait soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul OEdipe. La première est que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant , ni tout vertueux , mais un homme plus vertueux que méchant, qui , par quehjue trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime , tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi , ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà , pour en parler pleinement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid , en qui l'on ne peut
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mécoanoître ces deux conditions , sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole ; et après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du the'âtre , je vous donne , en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises.
J'oubliois à vous dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien voulu leur donner cette satisfaction. \oxis trouverez donc tout ce que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre, avec un chiffre au commencement , qui servira de marque de renvoi pour trouver les vers espagnols au bas de la même page. * Je garderai ce même ordre dans la Mort de Pompée pour les vers de Lucain : ce qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement de lettre, tontes les fois que mes acteurs rapportent quelque chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre ; ou vous n'imputerez rien qii'à moi si vous n'y voyez ce chiftre pour marque et le texte d'un autre auteur au-dessous.
* Le format de cette e'dition ne nous a pas pennis de rapporter ces passages, que Corneille lui-même a juf^cfs peu nécessaires, puisqu'illes a supprimés depuis dans une édition faite sous ses yeux.
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