‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 156 sur 173 · C I N IS' A · texte numérisé non relu

C I N IS' A

Je fais gloire , pour moi , de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et qnand on rompt le cours d'un sort si malheureux ,

Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux. *^

CINNA

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine. ' ^

CINNA

Un cœur vraiment romain. . . .

EMILIE

Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir : U fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

ClNNA.

C'est l'être avec honncxu' que de l'être d'Octave ; Et nous voyons souvent des rois à nos genoux Demander pour appuis tels esclaves que nous ; Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes, *-* Il nous fuit souverains sur leurs grandeurs suprêmes ; U prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

EMILIE

L'indigne ambition que ton coeur se propose !

Pour être plus qu un roi lu te crois quelque chose ! ' 5

Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain ' ^

Qu'il prétende égaler un citoyen romain ?

Antoine sur sa t^te attira notre haine

En se déshonorant par l'amour d'une reine';

A C T E 1 1 1 , s C É IN" E 1 V. 229

Atiale, ce grand roi dans la pourpre blanchi, *7. Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi , Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre, Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité J Et , prenant d'im Romain la ge'nérosité , Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois , et pom' vivre sans maître.

CINN A.

Le ciel a trop fait voir, en de tels attentats , *8

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats ;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône , il en venge la chute ;

Il se met du parti de ceu^ qu'il fait régner ;

Le coup dont on les tue est long-temps à saigner ;

Et quand à les punir il a pu se résoudre ,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends , '9 De te remettre au foudre à punir les tyrans.

Je ne t'en parle plus : va , sers la tyrannie ; Abandonne ton ame à son lâche génie ; Et, pour rendre le calme h ton esprit flottant, Oublif? et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, ^® Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras; C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie, I^l'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie. Seule contre un tyran, en le faisant périr, Par les mains de sa garde il me falioit mourir ;

p. Corneille. I. 20

23o CINNA.

Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,^^ J'ai voulu , mais en vain , me conserver pour toi. Et te donner moyen d'être digue de moi.

Pardonnez-moi , grands dieux-, si je me suis tromp<^ Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, ^^ Et si d'un faux-semblant mou esprit abusé A fait clioix d'un esclave en son lieu supposé. Je t'aime toutefois , quel que tu puisses être ; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître , Mille autres à l'envi recevroient cette loi , ^^ S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi : Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne. Vis pour ton cher tyran , tandis que je meurs tienne: Mes jours avec les siens se vont précipiter, Puisque ta lâcheté n'ose nie mériter.

Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée , De ma seule vertu mourir accompagnée , Et te dire en mourant d'un esprit satisfait : « iS'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait; Je descends dans la tombe où tu m'as coudanmce , Où la gloire me suit qui t'étoit destinécT Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ; •Mais je vivrois à toi si tu l'avois voulu. »

Eh bien , vous le voulez , il faut vous satisfaire ,

il faut affranchir Rome , il faut venger un père ,

Il faut sur un tyran porter de justes coups ;

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous.

S'il nous Ole a son gré nos biens, nos jours, nos femmes, '■">

Il u'a point jusqu'ici tyrannisé nos amcs;

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