‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 155 sur 173 · EMILIE, CI N N A , F U L V I E · texte numérisé non relu

EMILIE, CI N N A , F U L V I E

EMILIE

GnvcES aux dieux, Cinna, ma frayeur etoît vaine,"

Aurun de tes amis ne t'a manqué de foi,

Kt je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.

C>rtave en ma présence a tout dit à Livie,

I''t par cette nouvelle il m'a rendu la vie.

c 1 is N A.

Le désavoûrez-vous ? et du don qu'il me fait Voudrez- vous retarder le bienheureux effet?

EMILIE

L'effet est eu ta main;

CINNA

Mais plutôt en la vôtre.

EMILIE

Je suis toujours moi-même , et mon cœur n'est point artre ; Me donner à Cinna , c'est ne lui donner rien , (J'est seulement lui faire un présent de son bien.

CINNA

Vous pouvez toutefois O ciel ! l'osé-jc dire ?

EMILIE

Que puLs-je ? et que crains-lu ?

CINNA

Je tremble , je soupire ,

226 CINNA

Il.1 vois que , si nos cœurs avoient mêmes de'sirs, 3e n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ; Mais Je n'ose parler, et je ue puis me taire.

EMILIE

C'est trop me gêner, parle.

CIÎJNA.

Il faut vous ol>éir.

Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime , Emilie ; et le ciel me foudroie f Si cette passion ne fait toute ma joie , Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne oLjet attendre d'un grand coeur ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre ame ; En me rendant heureux vous me rendez infâme: (^ette bonté d'Auguste

EMILIE

Il suffit , je t'entends ; Je vois ton repentir et tes vœux inconstants. Les faveurs du tyran emportent tes promesses ; * Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ; Et ton espiit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste pouvant tout peut aussi me donner j Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne : IMais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne. U peut faire trembler la terre sous ses pas, ^ Mettre un roi hors du trône , et donner ses états , De ses proscriptions rougir la terre et l'onde , Et cliîiiiger a son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir. 4

CINNA

Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir.

A C T E 1 11 , s C È IN E I V. 227

Je suis toujours moi-uicme, et ma foi toujours pure ; ^ La pitié que je seus ne me rend point parjure ; J'ohnis sans réserve à tous vos senliraeuts, Et prends vos intérêts par-delà mes serments. ®

J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser écliapper cette illustre victime : César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein ; La conjuration s'en alloit dissipée , 7 Vos desseins avortés , votre haine tiompée : Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, El pour vous l'immoler ma main l'a couronné.

ÉMIt.IE.

Pour jT\o l'immoler, traître! Et lu veux que mol-nif-mt* Te retienne ta main , qu'il vive, et que je l'aime, Que je sois le butin de qui l'ose épargner, ^ El le prix du conseil qui le force à régner !

Ne me condamne/ point quand je vous ai servie : Sans moi vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie ; Et , malgré ses bienfaits , je rends tout à l'amour -9 ^uand je veux qud jiérisse , ou vous doive le jour. \vec les premiers vœux de mon ohéissanoe ioufficz ce foible effort de ma reconnoissancc , '" }uc je tâche de vaincre un indigne counoux , It vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Jnc ame généreuse, et que la vertu guide , ' '■ 'uit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; Ule rn hait l'infamie attachée au bonheur, 'et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneii: .

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