‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 171 sur 173 · LIVIE, AUGUSTE, CINNA, EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

LIVIE, AUGUSTE, CINNA, EMILIE, FULVIE

tIVIE.

Vous ne connoissez pas encor tous les complices ; ' Votre Emilie en est , seigneur, et la voici.

CINNA

C'est elle-même , ô dieux î

AUGUSTE

Et toi , ma fille, aussi !

EMILIE

Oui , tout ce qu'il a fait , il l'a fait pour me plaire ; Et j'en étois , seigneur, la cause et le salaire.

AUGUSTE

Quoi ! l'amour qu'en ton cœm- j'ai fait naître aujourd'hui ^ T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui ? Ton ame à ces transports un peu trop s'abandonne , Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.

EMILIE

Cet amour qui m'expose à vos ressentiments N'est point le prompt efftt de vos commandements ; Ces flammes<lans nos cœurs sans votre ordre étoient nées; Et ce sont des secrets de plus de quatre anne'es : Mais, quoique je l'aimasse et qu'il brûlât pou- — "' Une haine plus forte à tous deux fit la loi ; Je ne voulus jamais lui donner d'espéra»" Qu'il ne m'eût de mon p^re assuré ' Je la lui fis jurer; il chcrolia d' Le ciel rompt le succès qu' p. Cffrncille. I

Et je vous viens, seigneur, oftrir une victime,

Non pour sauver sa vie en me char ^eant du crime ;

Son trépas est trop juste après son attentat,

Et toute excuse est vaine en un crime d'état :

Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,

C'est tout ce (jui m'amène, et tout ce que j'espère;

AUGUSTE

Jusques à qoiand , ô ciel , et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison ? Pom- ses deTïordements j'en ai cl)ass«^ Julie ; Mon amour eu sa place a fait choix d'Emilie, Et je la vois comme elle i/)digne de ce rang. L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et prenant toutes deux leur passion pour guide , L'une fut impudique, et l'autre est parricide. 4 O ma fille 1 est-ce là le prix de mes bienfaits ? 5

EMILIE

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets.

AUGUSTE

Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.

EMILIE

Il éleva la vôtre avec même tendresse ;

Il fut votre tuteur, et vous son assassin ;

Et vous m'avez au criaie enseigné le chemin.

Le mien d'avec le votre eu ce p- int seul diffère.

Que votre ambition s'est inunolé mon père.

Et qu'un juste counoux dont je me sens brûler

A son sang innocent vouioit vous immoler.

C'en est trop , Emilie ; arrête , et considère ^ Qu'il t'a trop bien pavé les bienfaits de ton père :

Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,

Fut un crime d'O'-tave, et non de l'empereur.

Tous ces crimes d'rtnt qu'on lait poiu- la couronne,

Le ciel nous en aîtsout aiors qu'il nous la donne;

Et, dans le sucn' r.nni où sa laveur l'a mis, 7

Le passé devient juste, et l'avenir permis.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable :

Quoi qu'il ait fait ou fasse , il est inviolable :

Nous lui devons nos biens , nos jours sont en sa main ;

Et jamais on u'.i droit sur ceux du souverain.

Aussi , dans le discours que vous venez d'entendre , Je parlols pour l'aigrir , et non pour me défendre :

Punissez donc, seigneur, ces crlmiaels appas Qui de vos favoris fout d'illustres ingrats; Tranchez mes tristes jours [:our assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres; ^ Et je suis plus il craindie, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.

CINNA

Que vous m'iiycz séduit , et que je souffre encore D'être d<'sliouoré par celle que j'adore ! . . . Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer; A mes plus saints désirs la trouvant inHexiblc, Je crus qu'à d'.uilrcs soins elle seroit sensible ; Je parlai de son p:'re et de votre rigueur, Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. Que la venf;eanre est douce Ix l'esprit d'une femme ! 9 Je rattaqu.ii ])ar l.i , pir-lîi je pris son ame ; '" Luiis mon j)eu de nu'ijle ( Ile me négligeoit, Et ue put négliger le bras qui ia veuguuit:

■jM c I n n a.

Elle n'a conspiré que par mon artifice ;

Jen suis le seul auteur, elle n'est que complice. * '

EMILIE

Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me cliérir

Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir ?

CINNA

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire. **

EMILIE

La mienne se flétrit si Cësar te veut croire.

CINNA

Et la mienne se perd si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups.

EMILIE

EL bien , prends-en ta part , et me laisse la mienne ; ' ' Ce seroit l'affciblir que d'affoiblir la tienne : La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants. '4

Nos deux âmes , seigneur , sont deux âmes romaines : Unissant nos désirs nous unîmes nos haines. De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment ; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent ; Nos esprits généreux ensemble le formèrent ; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: Yous vouliez nous unir , ne nous séparez pas.

AUGUSTE

Oui , je vous unirai, couple ingrat et perfide, Et plus mon ennemi qu Antoine ni Lépide ; Oui , je vous unirai , puisque vous le voulez : Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez ,

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