LE COMTE, D. DIÈGUE
LE COMTE
Enfin vous l'emportez , et la faveur du roi ' Vous élève en un rang qui n e'toit dû qu'à moi ; Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
D. DIÈGUE
Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez Qu'il sait re'compenser les services passe's.
LE COMTE
Pour grands que soient les rois , ils sont ce que nous soimnrs : ^) Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents.
D. DIÈGUE
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite ; La faveur l'a pu faire autant que le mérite. Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A. l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre ; Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre : Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet ^ De ses afléctions est le plus cher objet ; Consentez-y, monsieur, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE
A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. 4
Et le nouvel éclat de votre dignité
Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité.
ACTEI,SCÈNEVII. y
Exercez-la , monsieur , et gouvernez le prince ; Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire tremhler partout les peuples sous sa loi , Remplir les bons d'amour, et les méchants d'cflioi : Joignez a ces vertus celles d'un capitaine; Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal , Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille.
Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille : Instruisez-le d'exemple , et rendez-le parfait , Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
D. DIÈGUE
Pour s'instruire d'exemple , en dépit de l'envie, Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là , dans un long tissu de belles actions Il verra comme il faut domter des nations , Attaquer une place , ordonner une armée , Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
LE COMTE
Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir * Un prince , dans un livre , apprend mal son devoir. Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées ? Si A'ous fûtes vaillant , je le suis aujourd'hui ; Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; Mon nom sert de rempart à toute la Castille : Sans moi vous passeriez bientôt sous d'autres lois ; Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire bur victoire:
Le prince à mes côtes feroit dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ;
11 apprendroit à vaincre en me regardant faire ; Et , pom- répondre en hâte à son grand caractère , U verroit...
D. BlilGUE.
Je le sais , vous servez bien le roi ; Je vous ai vu combattre et comm^ander sous moi : Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place : Enfin , pour épargner les discours superflus , Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette coucurrencp Un monarque entre nous met quelque ulflt'rtiice.
LE COMTE
Ce que je mcritois vous l'avez emporté.
D. DIÈGUE
Qjà l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.
LE COMTE
Qui peut mieux l'exeicer en est bien le plus digne.
D. DIÈGUE
En être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l'avez eu par brigue , étant vieux courtisan.
D. DlÈGtJE.
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE
Parlons-en mieux , le roi fait honneur à votre âge.
B. DIÈGUE
Le roi , quand il eu fait , le mesure au coiu'age.
A G T E I , s C £ IN E V 1 I. 1 1
LE COMTE
Et par là cet honneur n étoit dû qu'à nion bras.
D. DIE GUE
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.
LE COMTE
Ae le méritoit pas ! Moi ?
D. DIÈftUE.
Vous.
LE COMTE
Ton impudence, Téméraire vieillard , aura sa récompense. ^
( Il lui donne un soufflet, j D. DIÈGUE , mettant IV'p-ie à la main.
Achève , et prends ma vie après un tel affront , Lo premier dont ma race ait vu rougir son front.
LE COMTE
Eh ! que penses-tu faire avec tant de foiblcsse ?
D. DIÈGUE
O Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse I
LE COMTE
Ton épée est à moi ; mais tu serois trop vain , Si ce honteux trophée avoit chargé ma main. Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l'envie. Pour son instruction l'histoire de ta vie ; D'un insolent discours «e jiisle châtiment jS'e lui servira pas d'iui petit orucm';nt.
D. Tiikcvy..
J'parfjrifs-tu mon san[: ? ^
LE COMTE
Mon arne est satisfaite j Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
Tu dédaignes ma vie !
LE COMTE
En arrêter le cours Ne seroit que hâter la Parque de trois jours.