S C È IN E II
Lir^FANTE, CHIMÈNE, LÉ0?f01l.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur;
Fais agir ta constance en ce coup de malheur:
Tu reverras le calme après ce foi})le orage ;
Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage ;
Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
CHIMÈRE
Mon cœur , outre' d'ennuis , n'ose rien espérer. Un orage si prompt qui trouble une bonace D'un naufrage certain nous porte la menace ; Je n'en saurois douter, je péris dans le port. J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord; Et je vous en contois la première nouvelle, Au malheureux moment que naissoit leur querelle - Dont le récit fatal , sitôt qu'on vous la fait , D'une si douceaitente a ruiné 1 effet.
A C T E 1 1 , s C È IN E I I. a3
Maudite ambition, détestable manie, Dont les plus généreux souffrent la tyrannie ! Impitoyable honneur , mortel à mes plaisirs , Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs !
l'infante.
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre ; "Un moment l'a fait naître , un moment va l'éteindre : Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, Puisque déjh le roi les veut accommoder ; Et tu sais que mon ame , h tes ennuis sensible , Pour en tarir la source y fera l'impossible.
Les accommodements ne font rien en ce point : Les affronts à l'honneur ne se réparent point. En vain on fait agir la force ou la prudence ; Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence : La haine que les cœurs conservent au dedans ISourrit des feux cachés , mais d'autant plus ardents.
l'infante. ,
Le saint nœud qui joindra don Rodiigue et Chimènr Des pères ennemis dissipera la liaine ; Et nous verrons bientôt votre amour le plus forfe Par un heureux hymen étouffer ce discord.
CHIMÈRE
Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère : Doçi Diègue est trop altier, et je connois mon père. Je sens couler des pleurs que je veux retenir; I^ passé me tourmente , et je crains l'avenir.
l'infante.
Que cr»lns-tu ^ d'un vieillard l'impuissante foiblcsse ?
CHIMÈNE
Rodrigue a du courage.
l'infante.
Il a trop de jeunesse.
CHIMÈNE
Les hommes valeureux le sont du premier coup.
l'infante.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup ; Il est trop amoureux poiu" te vouloir déplaire ; Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
CHIMÈNE
S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui î Et, s'il peut m'ol)ëir, que dira-t-on de lui ? Étant ne ce qu'il est , souffrir un tel outrage ! Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage , Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus De son trop de respect , ou d'un juste refus.
l'infante.
Cliimène est généreuse , et , quoiqu'intéressée , Elle ne peut souffrir une basse pensée : Mais , si jusques au jour de l'accommodement Je fais mon prisonnier de ce parfait amant , Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage , Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?
CHIMÈNE
Ah ! madame , en ce cas je n'ai plus de souci.