‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 41 sur 173 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

CHIMÈNE

Ah î Rodrigue , il est viai , quoique ton ennemie,

Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie ;

Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs ,

Je ne t accuse point , je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,

Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage :

Tu n'as fait le devoir que d'un l)omme de bien;

Mais aussi , le faisant , tu m'as appris le mien.

Ta funeste valeur m'instruit par ta \ ictoire ;

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :

Même soin me regarde ; et j'ai, pour m'afîliger,

Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.

Hélas ! ion intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,

Mon ame auroit trouvé dans le bien de te voir

L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;

Et ftontre ma douleur j'aurois senti des cliarmes,

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.

Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu ;

Cet cfTort sur ma flamme à mon honneur est dû ;

Et cet afîieux devoir, dont l'ordre m'assassine,

Me force à travailler moi-même à la mine.

Car, enfin, u attends pas de mon afTeclion

De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne ,

Ma générosité doit répondre à la tienne :

Tu t'es , en m'offénsant , montré digne de moi ;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

D. nODRIGUE.

Ne difl^re donc plus ce que l'honiifur t'ordonne; Il demande ma tête , et je te l'abandonne ;

Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt ;

Le coup m'en sera doux aussi Lien que l'arrêt.

Attendre après mon crime une lente justice ,

C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.

Je mourrai trop heureux mourant d'un <:oup si beau.

Va , je suis ta partie , et non pas ton Lourrt au. Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ? Je la dois attaquer, mais tu dois la dt-leodre ; C'est d'un autre que toi que je dois l'obtenir; Et je dois te pouisuivre, et non pas te punir.

D. n O D IV 1 G u E.

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne ,

Ta générosité doit répondre à la mienne ;

Et pour venger un père emprunter d'autres bras,

Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:

Ma main seule du mien a su venger l'offense.

Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

CHIMÈNE

Cruel , à quel propos sur ce point t'obstiner ? Tu t'es vengé sans aide , et lu m'en veux donner ! Je suivrai ton exemple , et j'ai trop de courage Pour soufiiir qu'avec toi mu gloire se partage. Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir Avix traits de ton amour ni de ton désespoir.

D. RODBIGUE.

Rigoureux point d honneur I hélas I quoi que je fasse, Ne pourrai- je a la fin oijtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance , ou du moins par pitié.

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