‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 45 sur 173 · D. DIÈGUE, D. RODRIGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE, D. RODRIGUE

D. DIÈGUE

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !

D. RODRIGUE

Helas !

D. DIÈGUE

Ne mêle point de soupirs h ma joie ; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer; Tu l'as bie.n imitée , et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race ; C'est d eux que lu descends, c'est de moi que tu viens: Ton premier coup d'épée égale tous les miens ; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon lieur. Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur; Viens baiser cette juue, et reconnois la place Où fut jadis i'aûiout que ton rour;i,;^(' efTace.

D. RODRIGUE

L'honneur vous eu est dil , les cieux me sont tj^nioins Qu'étant sorti de vuus je ue pouvois pas moins. Je me tiens trop heurt ux , et mon ame est ravie Que mon coup d'tssai plaise h qui je dois la vie : Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m'ose, h mon tour, satisfaire après vous; Poufirez qu'oïl libcité mon désespoir éclate; Assez et trop long-temps votre discours le flatte.

Je ne me repens point de vous avoir servi ;

Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.

l\Ion bras , pour vous venger armé contre ma flamme ,

Par ce coup glorieux m'a privé de mon ame.

ISe me dites plus rien : pour vous j'ai tout perdu ;

Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.

Porte encore plus taut le fruit de ta victoire. Je t'ai donné la vie , et lu me rends ma gloire ; Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le joui", D'autant plus maintenant je te dois de retour. Mais d un cœur magnanime éloi'^ne ces foiblesses ; rfous n'avons qu'un honneur, il est tant de maitresses ! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

D. RODRIGUE

Ah ! que me dites- vous ?

Ce que tu dois savoir.

D. RODRIGUE

Mon honneur oflensé sur moi-même se venge ; Et vous m'osez pousser à la honte du change ! L'infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans comage, et le perfide amant.' A ma fidélité ne faites point d'injure ; Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure ; Mes liens sont trop foits pour être ainsi rompus ; Ma foi m'engnge eucor si je n'espère plus ; Et, ne pouvant quitter ni posséder Chimcne, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine,

D. DIÈGUE

Il n'est pas temps encor de cliercher le trépas ; Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.

Page 1