ACTE IV, SCÈNE II f. 6l
Nous partîmes cinq cents ; mais , par un prompt renfort , i^ons nous vîmes trois mille en arrivant au port, 4 Tant à nous voir marcher avec un tel visage Les plus épouvantés reprenoient de cour.ige I J'en cache les deux tiers aussitôt qu'arrivés Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés : Le reste , dont le nombre augmentoit à toute heure, Brûlant d'impatience autour de moi demeure, Se couche contre terre, et, sans faire aucun bruit, Passe une hoime part d'une si belle nuit. Par mon conuuandement la garde en fait de même, Et, se tenant cachée, aide à mon stratagème: Et je feins hardiment d'avoir re(,u de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. Celte obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun cflbrt Les IMaures et la mer montent jusques au port. On les laisse passer; tout leur paruît tranquille ; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Us n'osent plus douter de nous avoir surpris ; Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descemlent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors , et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. Ix's nôtres au signal de nos vaisseaux répondent; Ils paroissent armés: les IMauics se confondent; L'épouvante les prend à demi descendus : Avant que de conihaltre ils s'estiment perdus. Ils couroicnt au pillage , et rencontrent la guerre ; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
r. Cnrncille. I 0
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang ,
Avant qu'aucun résiste , ou reprenne son rang.
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient,
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordie , et leur rend leur vertu.
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées ;
Des plus braves soldats les trames sont coupées ;
Kt la terre , et le fleuve , et leur flotte , et le port ,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
O combien d'actions, combien d'exploits célèbres,
Furent ensevelis dans l'horreur des ténrbres,
Où chacun , seul léAioin des grands coups qu'il donnoit,
]Ve pouvoit discerner où le sort inclinoit !
.f'allois de tous côtés encourager les nôtres,
Faire a\.'':icer les uns, (;t soutenir les autres,
Ranger ceux qui vcnoient, les pousser à leur tour :
Et ne l'ai pu savoir jiisques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le Maure voit sa perte , et soudain perd courage ;
Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède ù la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les cables ;
Nous laissent pour adieux des crb épouvantables ,
Font retraite en luniulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer :
Pour soufîiir ce devoir leur frayeur est trop forte.
Le flux les apporta , le reflux les remporte ;
Cependant que leurs rois , engages parmi nous ,
Et quelque peu des leurs , tous percés de nos coups ,
iJisputent vaillamment et vendent bien leur ^■ie.
A se rendre moi-même en vain je les convie ;