‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 68 sur 173 · ACTE V, SCENE VIII · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE VIII

D. RODRIGUE

Ne VOUS offensez point , sii^e , si , devant vous , Un respect amoureux me jette à ses genoux.

Je ne viens point ici demander ma conquête ; Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête , * Madame ; mon amour n'emploîra point pour moi , Ni la loi du combat , ni le vouloir du roi. Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père , Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux , Aux deux bouts de la terre e'tendre mes travaux , Forcer moi seul un camp , mettre en fuite une armeV , Des héros fabuleux passer la renommée ? .Si mon crirfle par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre , et puis tout achever : Mais si ce fier honneur, toujours inexorable, Ne se peut apaiser sans la mort du coupable , N'armez plus contre moi le pouvoir des humains ; Ma tête est à vos pieds , vengez-vous par vos mains ; Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ; Prenez luie vengeance à tout autre impossible. Mais du moins que ma mort suffise à me punir : Ne me bannissez point de votre souvenir ; Et, puisque mon tre'pas conserve votre gloire, Pour vous en revancher conservez ma mémoire , '•'• Et dites quelquefois , en songeant à mon sort : S'il ne m'avoit uimce, il ne scroit pas mort.

Kelève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, sire, 'M»n amour a paru , je ne m'en puis dédire.

Rodi jgue a des vertus que je ne puis haïr ; '

Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir.

Mais , à quoi que déjà vous m'ayez condamnée ,

Pourrez vous à vos yeux soufli ir cet liyménée ?

El quand de mon devoir vous ^ oulez cet effort ,

Toute votre justice en est-elle d'accord ?

Si Rodrigue à létat devient si nécessaire, ^

De ce qu'il fait pour vous dois^je rtre le salaire,

Et me livrer moi-même au reproclie éternel

D'avoir trempé mes mains dans le sang palernel ?

LE KOI.

Le temps assez souvent a rendu légitime Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans Crime. Rodrigue t'a gagnée , et tu dois être à lui. I\Iais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui: Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire. Cet hymen différé ne rompt point une loi Qui , sans marquer de temps , lui destine ta foi. Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes. Rodrigue , cependant , il tint prendre les armes. Après avoir vaincu les Maïues sur nos bords. Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts , Va jusqu'en leur pays leur reporter la gueire , Commander mon armée, et ravager leur terre. A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi -j Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi. Mais, parmi tes hauts faits, sois-lui toujours fidèle Revieaa-eu , s'il se peut , encor plus digue d'elle ; Et par les grands exploits fais-toi si bien priser, Qu'il lui suit gloiieux alors de t épouser.

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