‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 74 sur 173 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

s AB INE, JULIE.

SABINE

■'\?PROUVEZ ma foIMessc, et sùudVo/. ma douleur;

Elle n'est que trop juste en un si grand malheur :

Si près de voir sur soi fondre de tels orages, '^

L'ébranlement sied bien aux plus fermes couragos ;

Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu

Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.

Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,

Le trouble de mon cœiu" ne peut rien sur mes larmes , ■'

Et , parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux ,

!NLt constance du moins règne cncor sut mes yeux :

Quand on arrête là les dc'pluisirs d'une ame , ^i

Si l'on fait moinsqu'un homme, on fait plus qu'une fcmrn*';

Commander à ses pleurs en cette extrémité,

C'est montrer, pour le sexe, as-icz de fermeté.

gS n O R A C E.

C'en est peut-être assez pour une ame commune ,

Qui du moindre péril se fait une infortune :

Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux;

Il ose espérer tout dans un succès douteux.

Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ;

Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.

Loin de trembler pour elle , il lui faut applaudir:

Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.

Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,

Et concevez des vœux dignes d luic Romaine.

s A ij r N E.

Je suis Romaine, hélas ! puisqu'Horace est Romain; ^ J'en ai reçu le titre en recevant sa main : Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée , S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. Albe , où j'ai commencé de respirer le jour , Albe, mon cher pays, et mon premier amour, 7 Lorsqu'entre nous et toi je vois la giurre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome , si tu te plains que c'est la te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr : ^ Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, !VIes trois frères dans l'une , et mon mari dans 1 autre , Puis-je former des vœux et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité?

3e sais que ton état, encore en sa naissance , ^'e sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance ; Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins N'e le borneront pas chez les peuples latins ; Que les dieux t'ont promis lenipirc de ia terre , Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre :

ACTEI, SCÈNE I. 99

Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur. Je voudrois déjà voir tes troupes couronne'es D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'orient pousser tes bataillons; Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule : Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate , souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom , tes murs , et tes premières lois. Albe est ton origine ; arrête , et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Toiu-ne ailleurs les eflbrls de tes bras triomphants ; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ; 9 Et , se laissant ravir à l'amour maternelle , ' * Ses vœux seront pour toi , si lu n'es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend , vu que, depuis le temps ' * Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous al vu pour elle autant d'indifférence , Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance. J'admiiois la vertu qui réduisoit en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ; Et je vous consolois au milieu de vos plaintes , Ojinme si notre Rome eût fait toutes vos craintes. ' ^

.SABINE. .lin

Tant qu'on ne «'est choqué qu'en de légei's cninJwts , Trop foibles pour ieter un des partis à bas , ' •* Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine , Oui , j'ai fait vanité d'être toute Romaij'.e. Si j'ai vu Rome heureuse avec quel<jue regret, Soudain j'ui condamné ce mouvement secret;

Il oo H O R A C E.

Et si j'ai ressenti , dans ses destins contraires ,

Quelque maligne joie en faveur de mes frères ,

Soudain , pour 1 étouffer rappelant ma raison ,

J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.

Mais aujourd hui qu'il faut que l'une ou lautre tombe ,

Qu'Albc devienne esclave, ou que Rome succombe,

Et qu'après la bataille il ne demeure plus

.Si d'obstacle auTS vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,

J aurois pour mon pays une cruelle haine,

Si je pouvois encore être toute Romaine ,

Et si je demandois votre triomphe aux dieux ,

Au prix de tant de sang (jui m'est si précieux.

Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme ;

Je ne suis point pour Albe , et ne suis plus pour Borne ,

Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort.

Et serai du parti qu'affligera le sort.

Egale à tous les deux jusques à la victoire,

Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;

Et je garde , au milieu de tant d'âpres rigueurs ,

Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

Qu'on voit naître souvent , de pareilles traverses , En des esprits divers, des passions diverses I Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement ! Son frère est votre époux , le vôtre est son amant : Mais elle voit d un œil bien différent du vôtre Son sang dans une armée et son amour dans l'autre. Lorsque vous conserviez un esprit tout romain , Le sien irrésolu , le sien tout inceitain , 1 >e la moindre mêlée appréhendoit l'orage , De tous les deux partis détestoiî l'avantage ,

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