CURIACE, CAMILLE, JULIE
CURTACE.
N'en cloutez point, CamiUc ; et revoyez un homme ' Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome : Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains '^ Du poids honteux des fers , ou du sang des I^omains. J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la g'oire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ; Et comme également en celte extrémité Je craignois la victoire et la captivité ....
CAMILLE
Curiace , il suffit , je devine le reste :
Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste ; ^
Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas,
Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
Qu'un autre considère ici ta renommée , 4
Et te blâme , s'il veut , de m'avoir trop aimée ,
Ce n'est point à Camille h t'en mésestimer ;
Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer;
Et, si lu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,
Plus tu quittes pour moi , plus tu le fais paroître.
Mais as-tu vu mon père ? et peut-il endurer ^
Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer ?
i CTE I, SCÈNE III. 10
Ne prëfère-t-il point l'état à sa famille?
Ne rogarde-t-il point Rome plus que sa fille ?
Enfin notre bonheur est-il bien afi'ermi ?
T'a-t-il vu comme gendre , ou bien comme ennemi ?
eu ni ACE.
Il m'a vu comme gendre , avec une tendresse Qui te'moignoit assez une entière alégresse ; Mais il ne m'a point vu , par une trahison , Indigne de Ihonneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérct de ma ville; 3 'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a dure la guerre , on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.
D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle ; Je soupirois pour vous en combattant pour elle ; Et , s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups, Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. Oui , malgré les désirs de mon anie charmée, Si la guerre duroit je serois dans l'année : C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
CAMILLE
La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?
JITLIE.
Camille , pour le moins croycz-cn votre oracle ; ^ Et sachons pirinemcnt par quels licuicux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.
L'auîoil-on jamais cru? Déjà les deux armées ; iJ'uiie égale chaleur au conxl^at animées,
I o8 HORACE.
Se menaçoient des yeux , et , marchant fièrement ,
N'attendoient , pour donner, que le conmiandcment,
Q.îand notre dictateur devant les rangs s'avance,
l 'cmandè à votre prince un moment de silence ;
Kt l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains?
Dit-il ; et quel démon nous fait venir aux mains ? ?
Soufflons que la raison éclaire enfin nos amcs:
IS'ous sommes vos voisins , nos filles sont vos femmes ,
Et l'hymen nous a joints par tant et tant de nœuds ,
Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes ;
Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles ;
Où la mort des vaincus affoLblit les vainqueurs .
Et le plus beau triomphe est anosé de pleurs ?
IS'os ennemis communs attendent avec joie
Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie ,
Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
Dénué d'un secours par lui-même détruit.
Ils ont assez long-temps joui de nos divorces : ^
Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces ,
Et noyons dans l'oubli ces petits difTércnls
Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
Que si l'ambition de commander aux autres
Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres ,
Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,
Elle nous unira , loin de nous diviser.
Nommons des combattants pour la cause commune ;
Que chaque peuple aux siens attache sa fortune :
Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort.
Que le parti plus fuible obéisse au plus fort : 9
^>ais , sans indignité pour des guerriers si braves ,
Qu ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
Sans honte, sans tiibut, et sans autre rigueur
Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
Ainsi nos deux états ne feront qu'un empire. »
Il semble qu'à ces mots notre discorde expire :
Chacun , jetant les yeux dans un rang ennemi ,
Reconnoît un beau-frère, un cousin , un ami ;
Ib s'ëtonnent comment leurs mains , de sang avides ,
Voloient, sans y penser, à tant de jîarricidcs,
Et font paroître un front rouvert tnut à la fois
D'horreur pour la l.ataille, et d'ardeur pour ce choix.
Enlîu l'offre s'accepte , et la paix désirée
Sous, ces conditions est aussitôt jure'e :
Trois combattrons pour tous; mais, pour les mieux choisir,
Nos cliefs ont voulu prcnche un peu plus de loisir :
LfC vôtre est au sénat, le nôtre dans sa lente.
CAMILLE
O dieux ! que ce discours rend mon ame contente !
eu ni ACE.
Dans deux lieures au plus , par un commun accord , Le sort de nos guerriers règl«;ra notre sort. Cependant tout est libre , attendant qu'on les nomme. Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome; D'un et d'autre côté l'accès étant permis , Chacun va renouer avec ses vieux amis. ^° Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères; Et mes désirs ont eu des succès si prospères , Que l'autrur de vos jours m'a promis Ix demain " ' Le bonheur sans pareil de vous donner la main. ' ^ Vous ne deviendrez pas rebelle à S9 puissance ?
CAMILLE
Le devoir d'une fille est dans l'obéisbance. '^
y. Corneille. I. lO
iio HORACE. ACTE I, SCÈNE IV.
CTTRIACE.
Venez donc recevoir ce doux commandement , Qxii doit mettre le comiîle h mou contentement.
CAMILLE
Je vais suivre vos pas , mais pour revoir mes frères , Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.
JULIE
Allez ; et cependant au pied de nos autels J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.