CHEFS-D’ŒUVRE
DE
(Suite)
Ainsi parla M® Berville, avec beaucoup de , facilité, de netteté dans l’expression, et assez de force parfois. A ce discours Paul- Louis voulait ajouter quelques mots; mais ses amis l’en empêchèrent, en lui remontrant qu’il n’avait de sa vie parlé en public, et que ce serait un vrai miracle qu’il pût soutenir les regards de toute une assemblée ; q l’ignorant entièrement les convenances du barreau, où s’est établie une sorte de cérémonial, d’étiquette gênante, impossible à deviner, il ferait des fautes dont ses ennemis ne manqueraient pas de profiter, et demeurerait étonné à la moindre contradiction ; qu’il n’avait là pour lui que le public,, auquel on imposait silence, dont même il risquait de di-
minuer à son égard la bienveillance par une harangue mal dite, peu entendue, interrompue; que les gens de lettres, qui avaient tenté cette épreuve avec moins de désavantage^ s’en étaient rarement biqn tirés; qu’il ne devait pas se flatter, pour avoir su écrire quelques brochures passab'es, de pouvoir aussi bien se faire entendre de vive voix : ces deux arts n’étant pas seulement fort différents en plusieurs points, mais contraires autant que l’est la concision, qui fait le mérite des écrits, au langage diiîus de la tribune; qu’enfin, piqué comme il l’était, et de l’absurdité de l’affaire en elle-même, et du choix des jurés, et de la mauvaise foi du procureur du roi, et de la partialité servile du président, il ne pouvait manquer de s’exprimer vivement, avec peu de mesure, et de gâter sa cause aux yeux de tout le monde. Il se rendit à ces raisons, et prit patience, en enrageant de ne pouvoir au moins répondre, et confondre le mauvais sens de ses accusateurs, chose facile assurément; car s’il n’eût mieux aimé déférer en cela aux conseils des gens sages qui lui veulent du bien, soit par attachement personnel ou conformité de principes, il eût prononcé ce discours, ou quelque chose d’approchant :
Messieurs,
Dans ce que vous a dit M. l’avocat général, je comprends ceci clairement. 11 désapprouve les termes dont je me suis servi pour désigner la source, respectable selon lui, très impure selon
moi, des fortunes de cour , et la manière aussi dont j’ai parlé des grands dans l’imprimé qu’il vous dénoncé comme contraire à la morale, scandaleux, licencieux, horrible. Pour moi, aux premières nouvelles d’une pareille accusation a laquelle je m’attendais peu, sûr de mon intention, n’ayant à me reprocher aucune pensée qui méritât ce degré de blâme , je crus d’abord qu’aisément j’avais pu me méprendre sur le sens de quelques mots , et donner à entendre une chose pour une autre, en expliquant mal mes idées. Car, comme savent assez ceux qui se mêlent un peu de parler ou d’écrire, rien n’est si rare que l’expression juste; on ditpresque toujours plus^ou moins qu’on ne veut dire; et par l’exemple même de M. l’avocat du roi, qui me nomme ici libelliste, homme avide de gain, spéculateur d’injure et de diffamation, vous avez pu juger combien il est plus facile d’accumuler dans un discours ces traits de la haute éloquence, que d’appliquer à chaque chose le ton, le style, le langage qui conviennent exactement.
Je crus donc avoir failli, messieurs, et no m’en étonnais en aucune façon. 11 m’est rarement arrivé, dans ma vie, de lire une page dont je fusse satisfait, bien moins encore d’écrire sans faute. Mais en examinant ceci attentivement, avec desgens qui n’ont nulle envie de me flatter, considérant le tout, et chaque phrase à part, chaque mot, chaque syllabe (ie vous dis la pure vérité), nous n’y avons trouvé à reprendre qu’une seule chose, mais grave et fâcheuse vraiment pour l’auteur, une chose dont M. le procureur du roi ne s’est point avisé; c’est que cet écrit n’apprend riçn : dans les passages inculpés, ni dans le reste de l’ouvrage, il n’y a rien de nouveau, rien, qui n’ait été dit et redit mille fois. En effet, qu’v voit-on ? les vices de la cour, les bassesses, la lâcheté, l’hypocrisie, l’avidité, la cor-
ruption des courtisans. A proprement parler, l’auteur de ce pamphlet est un homme qui crie ; Venez, accourez, voyez la malice des singes, le venin des reptiles, et la rapacité des animaux de proie ; j’ai découvert tout cela. Que sa naïveté vous amuse un moment, riez-en si vous voulez; mais le coudamner après, comme ayant outragé ces classes distinguées de malfaisantes bêtes, l’envoyer en prison, ah ! ce serait conscience.
Pas un mot, messieurs, ne se trouve dans cet imprimé, qui ne soit partout dans les livresque chacun a entre les mains, et que vous approuvez comme bous. Mon avocat vous l’a fait voir îar de nombreuses citations; non-seulement es orateurs, les historiens, tes moralistes, mais es prédicateurs et les Pères de l’Eglise, ont dit ces mêmes choses, déié dites avant vous et connues de touttemps : teilementqu’ilparaîtrait bien que l’auteur d’un pareil écrit, si ce n’est ignorance à lui et simplicité villageoise d’avoir cru dignes de l’impression des observations si vulgaires, s’est un peu moqué du public, en lui débitant pour nouveau ce que les moindres enfants savent. Mais quelle loi du Code a prévu ce délit?
Quant aux expressions qui déplaisent à vous, monsieur le' président, à monsieur l’avocat du roi, débauche, prostitution, et autres que je ne feindrais non plus de répéter, c’est une grande question entre les philosophes, de savoir si l’on peut pécher par les. paroles, quand le sens du discours en soi n’a rien de mauvais, comme lorsqu’on blême certains vices en les appelant par leur nom. La dispute est ancienne, et ce sont, notez bien, ce sont les sectes rigides qui croient les mots indilîérents. Nous autres, paysans, tenons cette opinion de nos maîtres stoïques, gens de travail jadis. Nous regardons aux actes surtout, aii langage peu : le sens dans le
discours, non les termes, nous touche. Mais d’autres pensent autrement, et les sages, suivant la «our, parmi lesquels on peut compter messieurs les procureurs du roi, sont farouches sur les paroles. La morale est toute dans les mots, selon eux, plus sévères que ceux qui -• la mettent toute dans les grimaces. Ainsi , qu’on joue sur vos théâtres Georges Dandin.
et d’autres pièces où l’adultère est en action, mais où le mot ne se prononce pas, ils n’y voient rien à redire, rien contre la morale publique, et applaudissent à la peinture des vieilles mœurs qu’on veut nous rendre. Moi, q^ue je me trouve là par hasard, homme des ^amps, dont les paroles vous scandalisent, monsieur l’avocat g&éral, je rougis en voyant représentée, figurée, en public admirée, la dégoûtante débauche, la corruption infecte ; je murmure, et c’est moi qui otfense la morale* On me le prouvera bien. Autre exemple ; en tous lieux, et même dans les églises, j’entends chanter ici Cluirmante Gabrielle, au grand contentement de tous les magistrats conservateurs dès mœurs. Apprenant ce que c’est que cette Gabrielle, je m’écrie aussitôt: Infâme créature, débauchée, prostituée! Là-dessus, réquisitoire, mandat de comparoir. Pour venger la morale, le procureur du roi conclut à la prison. Est-ce le fait? Oui, messieurs; i’ai parlé des vieilles mœurs qu’on nous jirèclie aujourd’hui, de la vieille galanterie des cours que l’on nous vante ; sans cacher ma pensée, ni voiler mes paroles, j’ai dit sale débauche, infâme prostitution, et me voilà devant vous, messieurs.
Mais je suis du peuple ; je ne suis pas des hautes classes, quoi que vous en disiez, monsieur le président; j’ignore leur langage, et n’ai pas pu l’apprendre. Soldat pendant longtemps, aujourd’hui paysan, u’ayaut vu que les camps et les champs, comment saurais-je donner aux
vices des noms aimables et polis? Peut-être aussi ne le voudrais-je pas, s’il était en moi de quitter nos rusticjues façons de dire, pour vos expressions, vos formules. Dans cet écrit, d’ailleurs, je parle à des gens comme moi, villageois, laboureurs, habitants des campagnes; et si l’on m’imprime à Paris, vous savez bien pourquoi, messieurs; c’est qu’ailleurs il y a des préfets qui ne laissent pas publier autre chose que leur éloge. Les gens pour qui j’écris n’entendent point à demi-mot, ne savent ce aue c’est que finesse, délicatesse, et veulent à chaque chose le nom, le nom français. Leur ayant dit maintes fois : Nous valons mieux que nos pères (proposition qui m’a toujours paru sans danger, car elle n’offense que les morts), pour le prouver il m’a fallu leur dire les mœurs du temps passé. J’ai cru faire merveille d’user des fermes mêmes de tant d’auteurs qui nous ont laissé des Mémoires; puis il se trouve que ces termes choquent le procureur du roi, qui les approuve dans mes auteurs, et les poursuit partout ailleurs. Pouvais-je deviner cela, prévoir, me douter seulement que des traits délicieux, divins , venant d’une marquise de Sévigné, d’une mademoiselle de Moiitpensier, ou d’une
Ê rincesse de Conti, répétés par moi, feraient erreur, et que les propres mots de ces femmes 'célèbres, loués, admirés dans leurs écrits, dans les miens seraient des attentats contre la décence publique?
Oh ! que vous serez bien surpris , bonnes gens du pays, mes voisins, mes amis, quand vous saurez que notre morale, à Paris, passepour déshonnête-^ que ces mêmes discours, qui là-bas vous semblaient austères, ici alarment la pudeur et scandalisent les magistrats ! Quelle idée n’allez-vous pas prendre de la sévérité, de la pureté des mœ.urs dans cette capitale, où l’on met au rang des vauriens, on interroge sur
la sellette l’homme qui chez vous parut juste, et dont la vie fut au villaîïe exempte de simplicité, de paix, de régularité! Tout de bon, messieurs, peut-on croire que cette accusation soit sérieuse? Le moyen de se l’imaginer? où trouver la moindre apparence, le moindre soupçon d’offense à la morale publique, dans un écrit dont le public, non-seulement approuve la morale, mais la juge même trop rigide pour le train ordinaire du monde, et dont plusieurs se moqueraient comme d’un sermon de janséniste, s’il n’était appuyé, soutenu de la pratique et de la vie tout entière de celui qui parle? En bonne foi, je commence à croire qu’il y a du vrai dans ce qu’on m’a dit. Ce sont des gens instruits de vos façons d’agir, messieurs les procureurs du roi, qui m’ont averti de cela. Dans les écrits, vous attaquez rarement ce qui vous déplaît. Quand vous criez à la morale, ce n’est pas la morale qui vous blesse. Ici, après beaucoup d’hésitation, de doute, pour fonder une accusation, vous prenez quelques passages, les plus abominables, les plus épouvantables que vous ayez pu découvrir; et ces passages, les voici ; écoutez, de grâce, messieurs; juges et jurés, écoutez, si vous le pouvez, sans frémir, ces horreurs que l’on vous dénonce : Les prêtres donnent tout à Dieu ; les leçons de la cour ne sont vas les meilleures ; les préfets quelquefois font des législateurs ; nos princes avec nous seraient mieux qu’avec leurs ancêtres. C’est là ce qui vous émeut, avocats généraux et procureurs du roi ! pour cela vous faites tant de bruit! Votre zole s’enflamme, et la fidélité... Non, vous avez beau dire, il y a quelque autre chose; si tout était de ce ton dans le pamphlet que l’on poursuit au nom de la décence et des mœurs, si tout eût ressemblé à ces phrases coupables, on n’y eût pas pris garde, et la morale publique ne serait pas offensée. Prenez, messieurs, ou-
vrez ce scandaleux pamphlet aux passages inculpés, calomnieux, horribles, pleins de noirceur, atroces Vous êtes étonnés, vous ne comprenez pas; mais tournez le feuillet , vous comprendrez alors, vous entendrez l’affaire, vous devinerez bientôt et pourquoi l’on se fâche et d’où vient q^u’on ne veut pas pourtant dire ce qui fâche. Feuilletez, messieurs, lisez : Un prince... Vous y voilà ; un jeune prince, au collège... C’est cela môme. Que dis-je? il l’agit de morale, de la morale publique ou de la mienne, je crois, ou de celle du pamphlet, n’importe : la morale est l’unique souci de ceux qui me font cette affaire ; ils n’ont point d’autre objet, ne voient autre chose ; ils chérissent la morale et la cour tout ensemble, l’une et l’autre en môme temps.
Pourquoi non? Des gens ont aimé la liberté et Bonaparte à la fois vulivis.
Mais que vous fait cela, vous, messieurs les toés! vous n’êtes pas de la cour, j’imagine.
Etrangers à ses momeries, vous devez vouloir dans vos familles la véritable honnêteté, non pas un jargon, des manières. Conterez- vous, sortant d’ici, à vos femmes, à vos filles : Un homme a osé dire que les dames autrefois, ces grandes dames qui vivaient avec tout le monde, excepté avec leurs maris, étaient d’indignes créatures; il les appelle des prostituées : j’ai puni cet homme-là, je l’ai déclaré coupable; on va le mettre en prison pour la morale? Jurés, si vous leur contez cela, ne manquez pas après de leur faire chanter Chai'mante Gabriel le, et d’ajouter encore ; Oui, mes filles, ma femme, cette Gabrielle était une charmante personne. Elle quitta sou mari pour vivre avec le roi, et, .sans quitter le roi, elle vivait avec d’autres. Aijmable friponnerie, fine galanterie, coquetterie du beau monde! 11 y a des gens, mes filles, qui appellent cela débauche ; ils offensent la morale, et ce sont des coquins qu’il faut mettre en
prison. Evitez, sur toutes choses, les lïiots, mes filles, les mois de débauche, d’adultère ; et tant que vous vivrez, gardez-vous des paroles qui blessent la décence, le bon ton : ainsi faisait la charmante Gabrielle.
Voilà ce qu’il vous faudra dire dans vos familles, si vous me condamnez ici ; et non-seulement à vos familles, mais à toutes vous recommanderez de tels exemples, de telles mœurs. Autant qu’il est en vous, de la France industrieuse, savante et sage qu’elle est, vous ferez la France galante d’autrefois; chez vous, dans vos maisons,, vous prêcherez le vice, en me punissant, moi, de l’avoir blâmé ailleurs Femmes, quittez ces habitudes d’ordre, de sagesse, d’économie; tout cela sent le siècle présent. Vivez à la mode des vieilles cours, non comme ces Ninon de l’Enclos, qui restaient filles, ne se mariaient point îour pouvoir disposer d’elles-mêmes, redoutaient e nœud conjugal; mais comme celles qui le gravaient, moins timides, s’engageaient exprès, afin de n’avoir aucun frein, se faisaient épouses pour être libres ; qui... prenons garde d'offenser encore la morale ! comme ces belles dames, enfin, dont la conduite est naïvement représentéé dans l’écrit coupable. Il y aura cela de curieux dans votre arrêt, s’il m’est contraire, que ne pouvant nier la vérité de cette peinture des anciennes mœurs (car qu’opposer au témoignage des contemporains?), tout eu avouant qu’elles étaient telles, vous me condamneriez seulement pour les avoir appelées mauvaises. Ainsi vous les trouveriez bonnes, et engageriez un chacun à les imiter; chose peu croyable de vous, jurés, à moins que vous n\iyez des grâces à demander, des faveurs, et vos i>ro£Us particuliers sur la dépravation commune.
11 serait aussi bien étrange qu’ayant loué le présent aux dépens du passe, je n’en pusse être absous par vous, gens d’à présent, par
vous mnj2;istrat3, qui vivez de notre temps, ce me semble ; que vous me fissiez repentir de vous avoir ju^és meilleurs que vos devanciers, et d’avoir ose le publier; car cela même est exprimé ou sous-entendu dans l’imprimé qu’on vous dénonce, et où je soutiens, bien ou mal, que le monde actuel vaut au moins celui d’autrefois, ce qui suppose que je vous préfère aux conseillers de chambre ardente, aux
E d’Urbain Grandier, de Fargue, aux Lauîmont, aux d’Oppède, vous croyant plus instruits, plus justes, et môme..; oui, messieurs, moins esclaves du pouvoir. Est-ce donc à vous de m’en dédire, de me prouver que je m’abusais; et serais-je, par vous, puni de vous avoir estimés trop? J’aurais meilleur marché, je crois, des morts dont j’ai médit, si les morts me jugeaient, que des vivants loués par moi.
Tous les écoliers de Ramus, revenant au monde aujourd’hui, conviendraient sans peine que les nôtres en savent plus qu’eux, et sont plus sages; car au moins ils ne tuent pas leurs professeurs. Les dames galantes de Brantôme, en avouant la vérité de ce que j’ai dit d’elles, s’étonneraient du soin qu’on prend de leur réputation. Si j’osais évoquer ici, par un privilège d’orateur, l’ombre du grand Laubardemont, de ce zélé, de ce dévoué procureur du roi en son temps, il prendrait mon parti contre son successeur; il serait avec moi contre vous, monsieur l’avocat général, et vous soutiendrait que vous et nous en tout vivons mieux que nos anciens, comme je l’ai dit, le redis et le dirai, dussiez-vous, messieurs, pour ce délit, me condamner au maximum de la peine. Mais n’en faites rien, et plutôt écoutez ce que j’a oute ici : J’ai employé beaucoup d’étude à connaître le temps passé, à comparer les hommes et les choses d’autrefois avec ce qui est aujourd’hui, et j’ai trouvé, foi de paysan, j’ai trouvé que tout va mieux mainte-
nant, ou moins mal. Si quelques-uns vous disent le contraire, ils n’ont pas, comme moi, compulsé tous les registres de l’histoire, pour savoir à quoi s’en tenir. Ceux qui louent le passé ne connaissent que le présent.
Ainsi de la morale, messieurs : c’est moi qu’il en faut croire là-dessus, et non pas le procureur du roi. J’en sais plus que lui sans nul doute, et mon autorité prévaut sur la sienne en cette matière. Pourquoi î Par la même . raison que je viens de vous dire, l’étude, qui fait que j’en ai plus appris, et par d’autres raisons encore; car la morale a deux parties, la théorie et la pratique. Dans la théorie, je suis plus fort ou messieurs les procureurs du roi, ayant eu plus qu’eux le loisir et la volonté' de méditer ce que les sages en ont écrit depuis trois mille ans jusqu’à nos jours. Mes principes.... fiez-vous-en, messieurs, à un homme qui chaque jour lit Aristote, Plutarque, Montaigne, et l’Evangile dans la langue même de Jésus- Christ. Le procureur du roi en dirait-il autant, lui occupé de toute autre chose ? car enfin les devoirs de sa charge, les soins toujours assez nombreux d’une louable ambition, sans laquelle on n’accepte point de tels emplois, et d’autres devoirs qu’impose la société a ceux qui veulent y tenir un rang ; visites, assemblées, jeux, repas, cérémonies, tant de soucis, d’amusements, laissent peu de temps à l’homme en place pour s’appliquer à la morale, que j’étudie sans distraction. Je dois la savoir, et la sais mieux, n’en doutez pas; et voilà pour la théorie. Quant à la pratique, ma vie laborieuse, studieuse, active, chose à noter, et contemplative en même temps; ma vie aux champs, libre de passions, d’intrigues, de plaisirs, de vanités, me donnerait trop d’avantages dans quelque parallèle que ce fût ; et je puis, je dois même dire que je ferais honneur a ceux avec qui je me com-
parerais, fût-ce même avec vous, monsieur le procureur du roi. Oui, sur ce banc où vous m’amenez, et où tant d’autres se sont vus condamner à des peines infâmes, sur ce banc même, je vous le dis, ma morale est au-dessus de la vôtre à tous «'çards, sous quelque point de vue qu’il vous plaise de l’envisager; et si l’un de nous en devait faire des leçons à l’autre, ce ne serait pas vous qui auriez la parole: par où j’entends montrer seulement que je ne me tiens point avili de l’espèce d’injure que je reçois, et dont la honte, s’il y en a, est et demeurera toute à ceux qui s’imagineraient m’outrager.
En effet, la monde ne s’abuse point, et les sentences dis magistrats ne sont flétrissantes gu 'autant que le public les a confirmées. Caton mt condamné cinq fois; Socrate mourut comme ayant offensé la morale. Je ne suis Caton, ni Socrate , et sais de combien il s’en faut. Toutefois, me voilà dans le même chemin, poursuivi par les hypocrites et les flatteurs de la puissance. Quel que soit votre arrêt, messieurs, et ceci, j’espère, ne sera point pris en mauvaise part, oui, messieurs, je veux qu’on le sache, et regrette -qu’il n’y ait ici plus de gens à m’écouter, en respeclaut votre jugement, je ne l’attends pas néanmoins pour connaître si j’ai bien fait. J en aurais pu douter avant ce qui m’arrive, n’ayant encore que la conscience de mon intention. Mais par le mal que l’on me veut, je comprends que mon œuvre est bonne. Aussi n’aura is-je fâché personne, si personne ne m’eût applaudi. La voix publique, se^ déclarant autant qu’elle le peut aujourd’hui, m’apprend ce que je dois penser, et ce que sans doute vous pensez avec tout le monde, de l’écrit qu’on accuse devant vous. Parmi tant de gens qui l’ont lu, de tout âge, de toute condition, j’ajoute même encore et de toute opinion, je n’ai vu nul qui ne m’en parût satisfait quant
à la morale, et, grâce au ciel, je suis d’un rang, d’une fortune qui ne m’exposent point à la flatterie. Une chose doue fort assurée, dont je :Qe puis faire aucun doute, c’est que le public m’approuve, me loue. Si cependant, messieurs, vous me déclarez coupable, j’en souffrirai de plus d’une façon, outre le chagrin de n’avoir pu vous agréer, comme à tant d’autres; mais j’aime mieux qu’il soit ainsi, que si le contraire arrivait et que je fusse absous par vous, coupable aux yeux de tout le monde.
Voilà ce que Paul-Louis voulait dire. Ces paroles, et d’autres qu’il eût pu ajouter, n’eussent pas été perdues peut-être : car, en de tels débats, la voix de l’accusé a une grande force; mais peut-être aussi n’eût-il pas empêché par là les jurés de le condamner, comme ils ont fait, unanimement et quasi sans délibérer, tant le fait leur parut éclairci par la lumineuse harangue de M. l’avocat général. Le président posa deux questions ; Paul-Louis est-il coupable? Oui. Kobée est-il coupable? Non. La cour renvoie Bobée, condamne Paul-Louis à deux mois de prison et 200 fr. d’amende. Appel en cassation. Si la pourvoi est admis, l’accusé parlera, et touchera des points qui sont encore intacts dans cette affaire vraiment curieuse.