LETTRES ET ARTICLES T'L'BLIÉS DANS DIFFÉRENTS JOURNAUX
COURRIER FRANÇAIS. — 23 mai 1822
LETTRE EN RÉPONSE A UN ARTICLE DO « DRAPEAU BLANC » INSÉRÉ DANS LE NUMÉRO DU 14 MAI 1S22
Au rédacteur du Drapeau Blanc Monsieur,
Je lis dans votre journal qu’auît élections de Chinon, M. le marquis d’Effiat a obtenu deux cents vingt voix, et que son concurrent {c’est moi, sans vanité, que vous nommez ainsi) en a eu cent soixante. Cela peut être vrai, je ne le conteste point; j’aime mieux m’en rapporter, comme vous avez fait, aux scrutateurs choisis par M. le marquis : mais, de grâce, corrigez cette façon de parler. Je ne fus concurrent de personne â Chinon, n’ayant nulle part concouru, que je sache, avec qui que ce soit; je n’ai demandé ni souhaité d’être député; non que je ne tinsse à grand honneur d'ètvQ vraiment élu, comme* dit Benjamin Constant; mais diverses raisons me le faisaient plutôt craindre que désirer :
les péiils de la tribune, l’appréhension fondée ' de mal remplir l’attente de ceux qui me croyaient capable de quelque chose pour le bien général ; plus que tout, l’embarras d’être d’une assemblée où je n’aurais pu me taire en beaucoup d’occasions sans trahir mon mandat, ni parler sans risquer d’outrepasser la mesure de ce qui s’y peut dire :
vous m’entendez assez. Pour M. le marquis, de tels inconvénients n’étaient point à redouter. Il sera dispensé de parler, et peut opiner du bonnet, chose qui ne m’eût pas été permise. Il n’aura qu’à recueillir les fruits de sa nomination ; c’est pour, lui une bonno affaire; aussi s’en était-il occupé de longue main, avec. l’attention et le soin que méritait la chose. 11 a heureusement réussi, aidé de toute la puissance du gouvernement de son •pouvoir comme maire du lieu, de son influence comme président, de sa fortune considérable; tandis que moi, son concurrent, pour user de ce mot avec vous, moi, laboureur, je n’ai bougé de ma charrue.
Quelques personnes, dont l’estime ne m’est nullement indifférente, m’ont blâmé de cette tranquillité. On n’exigeait pas de moi de tenir table ouverte comme un riche marquis, de loger, défrayer, nourrir et transporter à mes dépens les électeurs; mais on voulait qu’au moins je parusse à Chinon. Un homme de grand sens’, qui s’est rendu célèbre en enseignant et pratiquant la philosophie, a dit -à ce sujet qu’il ne donnerait sa voix, s’il était
Le professeur Cousin.
électeur, qu’à quelqu’un qui la demanderait, à un candidat déclaré : je n’ai pu savoir ses raisons, il en a sans doute, et de fort bonnes. Quant à moi, le raisonnement n’est pas ce qmi me guide en cela; c’est une répugnance invincible à postuler, solliciter : j’ai pour moi des exemples, à défaut de raisons. Montaigne et Bodin furent tous deux députés aux états de Blois sans l’avoir demandé. Pareille chose est arrivée de nos jours, en Angleterre, à Samuel Romilly, et, je pen^^e aussi, à Sheridan. Voilà de graves autorités ; vous me citerez Caton, qui demanda le consulat : ce n’est pas ^ ce qu’il a fait de mieux ; on lui préféra Vatinius, le plus grand maraud de ce teraps-là.
Mon désappointement, si j’eusse brigué comme Caton, serait moins fâcheux que le sien. M. le marquis d’Eflfiat est un honnête homme, et même je crois ses -scrutateurs de fort honnêtes gens aussi.
D’ailleurs je suis élu, dans le sens de Benjamin; je suis vraiment élu, comme vous allez voir; car aux cent soixante voix que m’accorde le bureau de M. le marquis d’Effiat, si vous ajoutez celles des électeurs absents par différentes causes, qui tous étaient miens sans nul doute, et puis les voix de ceux des électeurs présents qui n’osèrènt, sous les yeux de M. le marquis, écrire un autre nom que le sien, de ceux qui, ne sachant pas lire... de ceux encore... Mais que sert? Voilà déjà bien plus que la majorité. Je puis donc dire que je suis l’é!u du département, et que M. le marquis est l’élu des ministres. Cela vaut mieux pour lui, je crois; l’autre me
convient davantage. Que si, sortant un peu de la salle électorale, nous prenions les votes de ceux qui payent moins de cent écus, ou n’ont pas trente ans d’âge, parmi ceux-là, monsieur, j’aurais beaucoup de voix. En effet, les amis de M. le marquis se trouvaient là tous dans cette salle, où pas un d’eux ne manqua de se rendre ; gens dont la grande affaire, l’unique affaire, était l’élection du marquis. Au lieu que mes amis à moi, dispersés, occupés ailleurs, dans les champs, dans les ateliers, partout où se faisait quelque chose d’utile, n’étaient qu’en petite partie : la millième partie ne se trouvait pas là présente. J’ai pour amis tous ceux qui ne mangent pas du budget, et qui, comme moi, vivent de travail. Le nombre en est grand dans ce pays, et augmente tous les jours. En un mot, s’il faut Vous le dire, mes amis ici sont dans le peuple ; le peuple m’aime : et savez-vous, monsieur, ce que vaut cette amitié? Il n’y en a point de plus glorieuse ; c’est de cela qu’on flatte les rois. Je n’ai garde, avec cela, d’envier au marquis la faveur des ministres, et ses deux cent vingt voix, pour lesquelles je ne donnerais pas, je vous assure, mes cent soixante, non quêtées, non sollicitées.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Véretz, le 18 mai.
COURRIER FRANÇAIS. — février 1823.
(Le public entendit mal reite lettre: on y chercha des allusions qui n'y élaieni pas. Ce fut la faute de l’auteur; le public ne peut avoir tort. Il s’agit d’un fait véritable, le procès de Paul-Louis Courier contre certains chasseurs anglais. Celte affaire fut arrangée par rentremise de quelques amis.)
Au rédacteur du Courrier Français.
Monsieur,
Apparemment vous savez, comme tout le monde, mon procès avec cet Anglais qui est venu chasser dans mes bois. Vous serez bien aise d’apprendre que nous nous sommes accommodés. La chose fait grand bruit; on ne parle que de cela depuis le Ghène-Fendu jusqu’à Saint-Avertin; et, comme il arrive toujours dans las affaires d’importance, on parle diversement Les uns disent que j’ai bien fait d’entendre à un arrangement; que la paix vaut mieux que la guerre; que l’Angleterre est à ménager dans les circonstances pré- .sentes; qu’on ne sait ce qui peut arriver. Mais d’autres soutiennent que j’ai eu tort d'épargner ces coureurs de renards; qu’il en fallait faire un exemple; qu’il y va du repos de toute notre commune. Pour moi, c’était mon sentiment; aussi l’avais-je fait assigner, et j’allais parler de la sorte devant les juges :
« Messieurs, d’après le procès-verbal qu’on vient de mettre sous vos yeux, vous voyez de quoi il s’agit. Monsieur Fisher, Anglais,
cité devant vous plusieurs fois pour avoir chassé sur les terres de différents particuliers, autant de fois condamné, paye l’amende, et se croit quitte envers ceux dont il a violé la propriété. C’est une grande erreur que cela, et vous le sentirez, j’espére. Outre que ceux même qui reçoivent de lui quelque argent ne sont point par là satisfaits, plusieurs ne reçoivent rien, et souffrent par son fait ; car nos terres, comme vous savez, étant, grâce à Dieu, divisées en une infinité de petites portions, et les héritages mêlés, avec ses chiens et ses piqueurs, il ravage les champs de cent cultivateurs, ou de mille peut-être, et n’en dédommage qu’un seul qui a le temps et les moyens de lui faire un procès, c’est-àdire le riche. Celui qui ne possède qu’un arpent, un quartier, raccommode sa haie comme il peut, refait son fossé ; le blé foulé cependant ne se relève pas, ni la vigne froissée ne reprend son bourgeon. Le bonhorilme disait, du temps de la Fontaine : Ce sont là jeux de princes^ et on le laissait dire; mais aujourd’hui les princes mêmes ne se permettent plus de pareils jeux ; et l’on m’assure qu’en Angleterre, dans son pays, M. Fisher ne ferait pas ce qu’il fait ici. Je ne sais et ne veux point trop examiner ce qui en est; mais vous y pourrez réfléchir, et m’entendez à demi-mot. Votre pensée, sans doute, n’est pas qu’on doive tout endurer de messieurs les Anglais, et qu’ils puissent ici, chez nous, ce qu’ils n’osent chez eux ni ailleurs.
« Vous jugerez celui-ci d’après nos lois françaises; vous ne sauriez guère faire au-
trement; et la chose même semble juste au premier coup d’œil. Cependant il y a beaucoup à dire. Si j’allais, moi Français, en Angleterre chasser sur les terres de M. Fisher, ne croyez pas, messieurs, que je fusse jugé d’après la loi commune, ainsi qu’un Anglais natif. Les étrangers, en ce pays-là, sont tolérés, non protégés; une loi est établie pour eux: contre eux serait plutôt le mot. En vertu de cette loi, qu’on appelle alien-büly si on faisait là quelque sottise, comme de courir avec une meute à travers vignes et guérets (il n’y a point de vignes, je le sais bien, faute de soleil, en Anglete ’re ; mais je parle par supposition), si je commettais là do semblables dégâts, d’abord on me punirait d’une peine arbitraire, selon le bon plaisir du juge; puis je serais banni du royaume, ou, pour mieux dire, déporté: cela s’exécute militairement. L’étranger qui se conduit mal ou déplaît, on le prend, on le mène au port le plus proche, on l’embarque sur le premier bâtiment prêt à faire voile, qui le jette sur la première côte où il aborde. Voilà comme on me traiterait si j’allais chasser sur les terresde M. Fisher, ou même, sans que j’eusse chassé, si M. Fisher témoignait n’être pas content de moi dans son pays. Pour un même délit, on distingueleséti'angers des nationaux;on nepunitpoint l’un comme l’autre. Et quoi de plus juste, en effet? Puis-je, avec mon hôte, en user comme je ferais avec mes enfants? Si mon hôte casse mes vitres, je les lui fais payer, je le bats, je le chasse; mon fils, je le gronde seulement. Vous comprenez la diffé-
rence, grande sans doute, et cette loi admirable de Valien-bill que je voudrais voir appliquer à M. Fisher, non pas les nôtres, faites pour nous. De notre part, ce serait justice, réciprocité, représailles; non pas le faire jouir avec nous des bénéfices d’une société dont il ne supporte aucune charge. Soyons, si vous voulez, plus polis que les Anglais, afin de conserver le caractère national ; ne chassons pas M. Fisher. Sans l’embarquer ni le conduire où peut-être il n’aurait que faire, prions-le de s’en aller et ne point revenir; enfin, délivrons-nous de lui, qui trouble l’ordre de céans. Si vos pouvoirs, messieurs, ne s’étendent pas jusque-là, c’est un grand mal, et c’est le cas de demander une loi exprès.
J’en veux bien faire la pétition au' nom de toutes nos communes, et m’offre pour cela volontiers, quelque danger qu’il puisse y avoir, comme je lésais par expérience, à user de ce droit aujourd’hui. »
J’avais ce discours dans ma poche, et Taurais lu au tribunal, sans y changer une syllabe; car lorsqu’il faut improviser, j’appelle mon ami Berville. Mais comme je montais l’escalier, plus animé, plus échauffé que je ne le fus jamais, l'Anglais vint à moi, me parla, me fit parler par des personnes auxquelles on ne peut Tien refuser. Que voulez-vous? Ma foi, monsieur, l’affaire en est demeurée là.
J’en suis fâché, lorsque j’y pense; car enfin l’intérêt de toute la commune a cédé, en cette rencontre, aux recommandations, sollicitations de femmes, d’amis, que sais-je? C’est, je crois, la première fois que cela soit ar-
rivé en France, et sans doute ce sera la dernière.
Je suis, monsieur, etc.
COURRIER FRANÇAIS. — 4 octobre 1823.
J monsieur le Rédacteur rfw Courrier Français.
Monsieur,
Dans une brochure publiée sous mon nom en pays étranger on attaque des gens que je ne connais point, et d’autres que j’honore.
L’imposture est visible ; peu de personnes, je crois, y ont été trompées. Cependant je vous prie, à telle fin que de^ raison, de vouloir bien déclarer que cet écrit* n’est pas de moi. On y parle de grands, ce que je ne fais point sans quelque nécessité; on y blâme le gouvernement d’actes, selon moi, pernicieux. En ce sens je pourrais être auteur de la brochure; mais on blâme en ennemi, ce n’est pas ma manière; je suis aussi loin de haïr que d’approuver le gouvernement dans la marche qu’il suit; je n’en espère pas de siîôt un meilleur, et le crois moins mauvais que ceux qui l’ont précédé. •
Annoncez, je vous prie, ma traduction de Longw<^ qui s’imprime à présent, corrigée, terminée ; c’est un joli ouvrage, un petit poème en prose, où il s’agit de moutons, de bergers, de gazons. La première édition fut
saisie à Florence par ordre de l’empereur Napoléon le Grand: j’imprimai le grec à Rome; il fut saisi de même. Revenu à Pans quand il n’v eut plus d’empereur, et toujours occupé de Chloé, de ses brebis, je retouchais ma version, lorsqu’on me mit en prison à Sainte- Pélagie : ce fut là que je fis ma seconde édition. La troisième va bientôt paraître chez Merlin, quai des Augustins, beau papier, impression de Didot.
J’ai riionneur, etc.
CONSTITUTIONNEL. — 8 octobre 1823.
A monsieur le Rédacteur du Constitutionnel.
Monsieur,
Parlez un peu, je vous prie, dans vos femlles de ma belle traduction d Herodo/e, fort belle suivant mon opinion. Des hiles sur un premier essai qui parut 1 an pasîé, en ont dit leur avis, qui n’est pas tout à fait d’accord a.vec le mien. Je leur réponds auiourd’hui par un autre fragment du même auteur, avec une “It"
fends ma méthode, expose mes principes, montrant d’une façon claire et incontestable que j’ai rajson contre la critique^ dont pourtant je tâche de profiter: Croire conseil est
"^Annoncez l’édition des Cent Nouvelles nou-
«eZies, à laquelle je tj'availle avec M. Merlin, jeune libraire instruit, qui m’est d’un grand secours, soit pour la collation des premiers imprimés et des vieux manuscrits, soit dans les recherches qu’exigent ma préface et mes notes: mes notes font un volume. J’essaye sur ce texte de comparer nos mœurs à celles de nos pères; matière délicate, sujet intéressant, où il est malaisé de contenter tout le monde.
Qui vous empêcherait de dire un mot, en passant, de ma traduction de Lon(fi<a^ corrigée, terminée enfin selon mon petit pouvoir?
Elle se vend chez Merlin ; et celle-là, monsieur, on ne l’a point critiquée ; mais on a fait bien pis, on l’a persécutée. lya première édition fut saisie à Florence ; je fis la seconde en prison à Sainte-Pélagie ; la troisième va paraître.
A propos de prison et de Sainte-Pélagie, vous pourriez dire encore que je n’ai aucune part à certaines brochures qui mènent là tout droit, imprimées sous mon nom en pays étranger. On y parle d’un prince, dont certes je n’oserais faire un éloge public, bien qùe sa vie, ses mœurs, ses sentiments connus, méritent à mon gré toute sorte de louanges ; mais c’est le grand chemin de Sainte-Pélagie, et j’en sais des nouvelles. Dans ces écrits, on blâme des choses sur lesquelles je dis peu ma pensée, parce qu’il y a du danger; et quand je veux la dire, j’emploie d’autres termes. Je puis blâmer quelquefois, mais non pas en ennemi, ce que fait le gouvernement , dont , en un certain sens, je suis toujours content, car c’est Dieu qui gouverne, ce ne sont pas les
hommes. Ainsi le monde est bien , et tout va pour le mieux quand je ne suis pas en prison.
Agréez, etc.
CONSTITUTIONNEL. — Paris , 14 octobre 1823.
A monsûîtr le Rédacteur du Constitutionnel.
Monsieur,
Conseillez-moi, je vous prie, dans un cas extraordinaire. Je serai bref, la vie est courte.
J’étais ici ; on me cite là-bas, à Tours, lieu de mon domicile, devant un juge d’instruction. Je vais là-bas ; on me dit que le dossier, les pièces (vous entendez cela, j’imagine), sont retournés à Paris. Je reviens, et fais demander au parquet, par mon avocat, à qui, des juges d’instruction, mon affaire se trouve renvoyée ; on refùse de lui répondre. Ainsi, me voilà sans savoir par qui je dois être jugé, ou interrogé seulement; car je ne pense pas que la chose puisse aller plus loin. 11 s’agit, m’a-t-on dit, de mauvaises brochures auxquelles je n’ai, monsieur, non plus de part que vous, quoiqu’on y ait m^smon,nom. Quel avis me donnerez-vous dedans celle occurence^ comme dit le grand Corneille? D’attendre; car que faire? Mais il est bon que ceux cfui me doivent juger sachent que je les cherche; ils l’apprendront si cette feuille tombe entre leurs mains.
J’ai l’honneur, etc,
CONSTITUTIONNEL. — 18 octobre 1823.
Nos abonnés de Tours sont priés de faire lire l’article suivant à madame Courier, femme de Paol-IjOuis, vigneron.
« Envoie-moi, ma chère amie, six chemises et six paires de bas. Point, de lettre dans le paquet, afin qu’il me puisse parvenir. Je sais que tu ne reçois pas les miennes, et que tu t’inquiètes fort. Sois tranquille, il y a dans ce monde plus de justice que tu ne crois. Je ne suis ni mort, ni malade, ni en prison pour le moment.
» Adieu. Ton mari.
Idem. — le»" novembre 1826.
M. Courier, avant-hier , allant dîner chez ses amis, fut arrêté en pleine rue par plusieurs agents de police, et conduit en fiacre à l’hôtel de la Préfecture. Là, d’abord on l’interrogea sur ses noms, prénoms, qualités, sa demeure, les mois de son séjour à Paris. Il satisfit à tout, et fut mis en dépôt ( c’est le mot) à la salle Saint-Martin. M. Courier, l’homme du monde le moins propre à être en prison, goûte peu la salle Saint-Martin, qu’il n’a pas trouvée cependant un lieu si terrible qu’on le dit Seul dans une chambre passable, il a dormi dans un bon lit ; même le porte-clefs semblait assez bonhomme , causeur et communicatif. Le len-
demain, qui était hier, M. Courier mt entendu, sur des écrits qu’on lui impute, par un des juges d’instruction. Visite faite de ses papiers, dans l’appartement qu’il occupe, rien ne s’y est trouvé suspect. Il se loue fort en général du procédé de ces messieurs. On ne saurait être écroué avec plus de civjlité, interrogé plus sagement, ni élargi plus promptement qu’il n’a été.
JOURNAL DU COMMERCE. — 3 novembre 1823.
Au rédacteur de la Quotidienne.
Vous parlez de moi, monsieur, dans une de vos feuilles, et paraissez peu informé de ce qui me touche. Vous dites que Paul-Louis, vigneron, moi-même, votre serviteur, ensuite de petits démêlés avec la justice, fut qw'lque temps enprison à Saz/<te-^e/a(/ie;etpuisajoutez ; Nous le savons hie?i. Non, vous le savez mal, monsieur ; et cela n’est pas surprenant, qu’ayant à parler de tant de choses, de tant de gens, vous vous mépreniez, et trompiez quelquefois le public. Sur votre parole, il va croire que j’ai fait des tours de Scapin, dent on m’a justement puni. C’est ce que vous pensez ou donnez à penser par de telles expressions. La vérité m’oblige de vous apprendre, monsieur, que le cas était bien plus grave pour lequel je fus condamné, l’affaire, autrement scandaleuse. 11 ne s’agissait pas de quelques peccadilles, mais d’un outrage fait
à la morale publique. Oui, monsieur, je l’avoue et le déclare ici, afin que mon exemple instruise. Je fus en prison deux mois à Sainte- Pél^ie, par l’indulgence des magistrats, pour avoir outragé la morale publique, crime de Socrate, comme vous savez. Sur la morale particulière, un peu diflërente de l’autre, je n’ai' eu de démêlés avec qui que ce soit, et même n’entends point dire qu’on me reproche rien.
A ce propos, monsieur, un doute m’est venu souvent à l’esprit; question purement littéraire, que vous me pourrez éclaircir. M. de Lamartine, dont vous me louez les ouvrages, me semble avoir pris dans nos lois une bonne partie de son style, ou bien nos lois ont été faites. en style de M. de Lamartine, celles au moins qui ne sont pas vieilles. Outrager la morale publique, est une phrase tout à fait dans le goût des MédilationSy et hors de ce commun langage que le monde parle et entend; elle s’applique à bien des choses. Si le ministre des finances fait quelque faute dans ses calculs, un de nos députés lui dira qu’il outrage l’arithmétique publique. Nos Codes sont des odes. Enfin, sur une loi si sagement écrite, le tribunal, requis du procureur du roi, mes réponses ouïes, sur ce délibéré, m’envoya en prison deux mois. Ce fut bien fait, et n’ai garde de m’en plaindre,
A quelque temps de là, pour un acte pareil, qui semblait récidive, on me remit en jugement. Le procureur du roi, défenseur vigilant de la morale publique, demandait contre moi treize mois de prison et mille écus
d’amende. Le cas parut aux juges seulement répréhensible, et ils me renvoyèrent blâmé, mais moins coupable que la première fois. On ne peut devenir tout à coup homme de bien.
Voilà, monsieur, la vérité que vous devez à vos lecteurs, au sujet de mes démêlés avec la justice.
Mais, sur un autre point, vous me chagrinez fort, en me prêtant des termes et des façons 4e dire dont je n’usai jamais. Selon vous, je me plains de certaines brochures imprimées sous mon nom, dans Vélmnger^ ditesvous; et vous notez ces mots. Monsieur, excusez-moi, je n’ai pas dit ainsi ; vous êtes de la cour, et parlez comme vous voulez, avec pleine licence et liberté entière. Nous, gens de village, sommes tenus de parler français, pour n’être point repris ; et nous disons qu’une brobhure s’imprime en pays élrang<r»
Du moins, c’est ainsi qu’on s’exprime généralement à Larçay, Cormery, Ambillon, Montbazon, et autres lieux que je fréquente.
Vous changez encore mes paroles, quand vous me faites dire, monsieur, qu’il y a un prince dont les sentiments me sont connus, à moi vigneron I Y pensez-vous ? Corrigez cela, s’il vous plaît, et de vos quatre mots n’en effacez pas trois, comme le veut Boileau, mais un; et vous direz, en toute vérité, que les sentiments de ce prince sont connus, c’est-àdire publics, et que personne ne les ignore.
Il croit, par exemple, que les princes sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les princes ; sentiment moins bizarre que vous ne l’imaginez, vous autres courti-
sans. ïl n’est ni le premier ni le seul de sa maison à penser de la sorte, si les bruits en sont vrais.
Etes-vous plus exact et mieux instruit, monsieur, quand vous nous assurez que M. le duc d’Orléans part pour l’Angleterre? J’ai foi à vos discours, où' le mensonge n’entre point ; Le ciel n'est pas plus pur . . . Mais à ceci je vois bien peu de vraisemblance. On sait, et c’est eticce une chose connue, qu’il aime son pays et n’en sort pas volontiers, ayant pour cela moins de raisons qu’en aucun temps, comme vous dites, lorsqu’il voit une guerre d’abord mal entreprise... être heureusement term i née .
Rare bonheur si, en effet, elle est terminée sans qu’il nous en coûte autre chose que des millions et quelques hommes 1 L’état-major est sain et sauf . Remarquez-vous, monsieur, comme’ il y a peu de guerres à présent, et dans ces guerres peu de combats ?
Jamais on n’a moins massacré. Cependant, vous me l’avouerez, jamais on n’a tant raisonné, tant lu, tant imprimé; ce qui me ferait quasi croire que le raisonnement et la lecture ne sont pas cause de tous maux, comme des gens ont l’air de se l’imaginer. Nous en voilà au point que les révolutions se font sans tuer personne et les guerres presque sans batailles. Si les contre-révolutions se pouvaient adoucir de même, ce serait un grand changement et amendement ; qu’en ditesvous ? Le faut^il espérer, à moins que ceux qui les font ne se mettent à lire? mais ils haïssent les livres. Ils ne voulurent point de
TEvangile lorsqu'il parut, et le combattent dans la Grèce. Malgré eux, l’Evangile, mis en langue vulgaire, fut entendu de tous. Par lui, peut-être, eux-mêmes enfin s’humaniseront quelque jour et consentiront les derniers à . vivre et laisser vivre : mais cependant voilà passées une dizaine d’années sans beaucoup de carnage dans le monde; ce qu’on n’avait guère vu encore, si ce n’est sous les Antonins, quand la philosophie régnait. ^
P, S. — Pourrez-vo4s m’apprendre, monsieur,, si M. l’abbé de Lamennais continue son Indifférence en matière de religion^ ouvrage auquel je m’intéresse? Le temps ne saurait lui manquer, car je le crois quitte à présent de ses fonctions de journaliste. Ses actions sont vendues, tousses comptes réglés avec ses associés. Un petit mot là-dessus dans votre prochain numéro 'me satisferait extrêmement.
Note du rédacteur. — L’auteur de cet écrit est homme de bon sens et sur bien des choses nous paraît penser assez juste. Mais il vit loin du monde et ignore la mesure de ce qui se peut dire. En publiant sa lettre, nous en avons retranché quelques phrases et des mots que ceux qui connaissent son style n’auront nulle peine à suppléer.
CONSTITUTIONNEL. — 4 mars 1824.