PORTRAITS D'HOMMES
(N° 59 du Catalogue.)
Nous avons commencé notre galerie des peintres français par un portrait de Clouet, nous ouvrons la série des maîtres italiens par un portrait de Bellin. Ce n'est pas que nous tenions à faire d'un portrait le frontispice du livre; nous n'avons pas pour ce genre une telle partialité. Nous aimions à avoir pour point de départ une des toiles du salon carré, et nous avons pris, tout simplement, la plus ancienne. 11 s'est trouvé que c'est un portrait, et chez les Italiens comme chez les Français. Est-ce un hasard? je ne le crois pas. La peinture n'a cependant pas commencé par la reproduction des traits, soit d'uu ami, soit d'un protecteur; c'est à la divinité que partout ont été consacrées les prémices des arts, les premiers essais du peintre ou du sculpteur. Mais le portrait marque l'heure oii l'art s'affranchit, où il va à la nature, à la vérité, qui seule peut lui donner la vie. C'est quand le Giotto peignit la face sévère de Dante que la peinture italienne commença sa Renaissance, et c'est aussi par un portrait que Gentil Bellin s'affranchit des traditions, et vient tout d'un coup de s'élever à la hauteur des meilleures époques de l'art.
On ne peut en effet comparer le tableau qui nous occupe avec les
4 OENTILE BELLINI.
autres œuvres de Bellin, (aiit ces personnages sont merveilleux de vie, de naturel et de coloris ; iant ils sont dessinés d'un Irait ferme et large.
Antonello de Messine vient d'introduire la peinture à l'huile dans l'Italie, les frères Belliu en apprennent de lui les procédés et s'en rendent maîtres comme des Vénitiens seuls peuvent le faire. Sans doute, dans les tableaux d'histoire et de sainteté, dans les compositions un peu comphquées que nous a laissées Gentil Belhn, nous voyons qu'il a, comme ses contemporains, fort à apprendre encore ; maisdans le portrait, quand il n'a qu'à saisir la uatui e sur le vil", il sait la rendre d'une façon vraiment magistrale.
Le coloris est bien de Venise et prélude aux merveilles du Giorgioneet du Titien, mais on remarque aussi dans ce tableau quelque chose de large et de moelleux qui est encore inconnu à l'Italie et n'est point d'ailleurs ordinaire h Gentil Bellin. lia, en effet, généralement plus de sécheresse que Jeau son frère, et, avec un sentiment plus vif du pittoresque, il montre moins d'âme. Est-ce là ce qui longtemps a fait attribuer à Jean Bellin ces deux portraits léunis dans le même cadre? Est-ce encore pour cette cause qu'on a pu supposer que les deux frères y avaient travaillé eu commun?
Et qui sont ces deux personnages ? Naguère encore on les nommait Jean et Gentil Belhn. L'autorité de Félibien, en 16G6, consacrait sur ce point une tradition déjà ancienne; les cheveux noirs auraient indiqué Jean Bellin, les cheveux roux auraient appartenu à son frère. Cependant il est actuellement reconnu que Gentil Bellin ne nous a pas donné son portrait dans ce tableau : celui que Ridolfi a tiré d'une peinture oii l'auteur s'est représenté lui-même, etla médaille que Gamelo grava à son effigie, ne ressemblent ni à l'une ni à l'autre des deux figures qu'on admire au salon carré.
Une copie ancienne de ce tableau se voit au Musée de Berlin.