‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 39 sur 117 · DON DIÈGUE, DON RODRIGUE · texte numérisé non relu

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE

DON DIÈGUE

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie!

DON RODRIGUE

Hélas !

DON DIÈGUE

Ne mêle point de soupirs à ma joie ;

Laisse-moi prendre baleine afin de te louer.

Ma valeur n’a point lieu de te désavouer ;

Tu l’as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race :

C’est d’eux que tu descends, c’est de moi que tu viens î Ton premier coup d’épée égale tous les miens;

LE CID

Et d’une belle ardeur ta jeunesse animée.

Par cette grande épreuve atteint ma renommée.

Appui de ma vieillesse et comble de mon heur,

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l’honneur. Viens baiser cette joue et reconnais la place Où lut empreint l’affront que ton courage efface,

DON RODRIGUE

L’honneur vous en est dû, je ne pouvais pas moins, Etant sorti de vous, et nourri par vos soins.

Je m’en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d’essai plaise à qui je dois la vie;

Mais, parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m’ose à mon tour satisfaire après vous.

Souffrez qu’en liberté mon désespoir éclate ;

Assez et trop longtemps votre discours le flatte.

Je ne me repens point de vous avoir servi;

Mais rendez-moi le bien que ce coup m’a ravi.

Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme. Par ce coup glorieux m’a privé de mon âme;

Ne me dites plus rien; pour vous j’ai tout perdu;

Ce que je vous devais, je vous l’ai bien rendu.

DON DIÈGUE

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire.

Je t’ai donné la vie, et tu me rends la gloire;

Et d’autant que l’honneur m’est plus cher que le jour, D’autant plus maintenant je te dois de retour.

Mais d’un cœur magnanime éloigne ces faiblesses; Nous n’avons qu’un honneur, il est tant de maîtresses! L’amour n’est qu’un plaisir, l'honneur est un devoir.

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