SABINE, JULIE
SABINE
Approuvez ma faiblesse et souffrez ma douleur ;
Elle n’est que trop juste en un si grand malheur;
Si près de voir sur soi fondre de tels orages. L’ébranlement sied bien aux plus fermes courages,
Et l’esprit le plus mâle et le moins abattu Ne saurait sans désordre exercer sa vertu.
Quoique le mien s’étonne à ces rudes alarmes.
Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes,
Et, parmi les soupirs qu’il pousse vers les cicux,
Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :
Quand on arrête là les déplaisirs d’une âme,
Si l’on fait moins qu’un homme, on fait plus qu’une femme, Commander à ses pleurs en cette extrémité,
C’est montrer, pour le sexe, assez de fermeté,
JULIE
C’en est peut-être assez pour une âme commune Qui du moindre péril se fait une infortune ;
Mais de cette faiblesse un grand cœur est honteux;
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
HORACE
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ; Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir : Puisqu’elle va combattre, elle va s’agrandir.
Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des vœux dignes d’une Romaine.
SABINE
Je suis Romaine, hélas ? puisque Horace est Romain : J’en ai reçu le titre en recevant sa main;
Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée S'il m’empêchait de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j’ai commencé de respirer le jour,
Albe, mon cher pays et mon premier amour, Lorsqu’entre nous et toi je vois la guerre ouverte,
Je crains notre victoire autant que notre perte.
Rome, si tu te plains que c’est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,
Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l’autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité :
Je sais que ton Etat, encore en sa naissance,
Ne saurait, sans la guerre, affermir sa puissance ;
Je sais qu’il doit s’accroître, et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins;
Que les dieux t’ont promis l’empire de la terre,
$t que tu n’en peux voir l’effet que par la guerre; Bien loin de m’opposer à cette noble ardeur Qui suit l’arrêt des dieux et court à ta grandeur,
Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées,