‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 66 sur 117 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

D’un pas victorieux franchir les Pyrénées.

Va jusqu’en l’Orient pousser tes bataillons ;

Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;

Fais trembler sous tes pas les colonnes d’Hercule, Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate, souviens-toi que du sang de scs rois Tu tiens ton nom, tes murs et tes premières lois. Albe est ton origine : arrête, et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.

Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ;

Sa joie éclatera dans l’heur de ses enfants ;

Et, se laissant ravir à l’amour maternelle,

Ses vœux seront pour toi, si tu n’es plus contre elle.

JULIE

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu’on a contre son peuple armé nos combattants,

Je vous ai vu pour elle autant d’indifference Que si d’un sang romain vous aviez pris naissance. J’admirais la vertu qui réduisait en vous Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux,

Et je vous consolais au milieu de vos plaintes. Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE

Tant qu’on ne s’est choqué qu’en de légers combats Trop faibles pour jeter un des partis à bas,

Tant qu’un espoir de paix a pu flatter ma peine,

Oui, j’ai fait vanité d’être toute Romaine.

Si j’ai vu Rome heureuse avec quelque regret. Soudain j’ai condamné ce mouvement secret ;

Et si j’ai ressenti, dans ses destins contraires,

HORACE

Quelque maligne joie en faveur de mes frères,

Soudain, pour l’étouffer rappelant ma raison,

J’ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison. Mais, aujourd’hui qu’il faut que l’une ou l’autre tombe, Qu’Albe devienne esclave ou que Rome succombe,

Et qu’après la bataille il ne demeure plus Ni d’obstacle aux vainqueurs ni d’espoir aux vaincus,

J’a urais pour mon pays une cruelle haine,

Si je pouvais encore être toute Romaine,

Et si je demandais votre triomphe aux dieux,

Au prix de tant de sang qui m’est si précieux.

Je m’attache un peu moins aux intérêts d’un homme :

Je ne suis point pour AJbe, et ne suis plus pour Rome Je crains pour l’une et l’autre en ce dernier effort,

Et serai du parti qu’affligera le sort.

Egale à tous les deux jusques à la victoire,

Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire. Et je garde, au milieu de tant d’âpres rigueurs,

Mes larmes aux vaincus et ma haine aux vainqueurs.

JULIE

Qu’on voit naître souvent de pareilles traverses,

En des esprits divers, des passions diverses !

Et qu’à nos yeux Camille agit bien autrement !

Son frère est votre époux, le vôtre est son amant : Mais elle voit d’un œil hien différent du vôtre Son sang dans une armée et son amour dans, l’autre. Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,

Le sien irrésolu, le sien tout incertain,

De la moindre mêlée appréhendait l’orage,

De tous les deux partis détestait l’avantage.

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