HORACE, CURIACE
CU RI ACE
Que désormais le ciel, les enfers et la terre Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre 1 Que les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort !
Je mets à faire pis, en l’état où nous sommes,
Le sort et les démons, et les dieux, et les hommes.
Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible, et d’affreux,
L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.
HORACE
Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur Pour mieux se mesurer avec notre valeur,
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l’ordre commun, il nous fait des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tous Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups.
D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire ;
Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire;
Mourir pour le pays est un si digne sort Qu’on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime,
S’attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d’une femme et l’amant d’une sœur,
HORACE
Et, rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrie Contre un sang qu’on voudrait racheter de sa vie, Une telle vertu n’appartenait qu’à nous.
L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de renommée.
Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr. L’occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare;
Mais votre fermeté tient un peu du barbare :
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité D’aller par ce chemin à l’immortalité;
A quelque prix qu’on mette une telle fumée, L’obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l’ose dire, et vous l’avez pu voir,
Je n’ai point consulté, pour suivre mon devoir, Notre longue amitié; l’amour ni l’alliance N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance. Et, puisque par ce choix Albe montre, en effet, Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome. J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme.
Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc; Près d’épouser la sœur qu’il faut tuer le frère.
Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.
Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur. J’ai pitié de moi-même et jette un œil d’envie